5–7 minutes

Philippe Close et la manière confortable de tourner le dos aux siens

Il existe une manière confortable de tourner le dos aux siens. Elle avance masquée, sous les habits rassurants du pragmatisme et de la gestion responsable.

Il existe une manière confortable de tourner le dos aux siens. Elle ne passe pas par le fracas ni par le reniement public. Elle avance masquée, sous les habits rassurants du pragmatisme, de la gestion responsable, du choix raisonnable. Philippe Close, bourgmestre socialiste de Bruxelles, en est devenu l’incarnation presque parfaite.

Rappelons d’abord d’où vient l’homme. Né à Namur en 1971, licencié en droit de l’ULB, il a gravi tous les échelons de l’appareil socialiste sans jamais en sortir. Collaborateur parlementaire, porte-parole d’Elio Di Rupo, directeur de cabinet, échevin, puis bourgmestre en 2017 dans le sillage du scandale du Samusocial qui emporta son prédécesseur. Un pur produit de la machine, en somme, de ceux qui connaissent les rouages du pouvoir mieux que les réalités qu’il prétend administrer.

Le problème n’est pas là. Le problème commence lorsque l’on observe ce qu’il fait du pouvoir une fois qu’il le tient.

En octobre 2024, après les élections communales, Close avait le choix. Il pouvait construire une majorité tournée vers la gauche, avec Ecolo et le PTB. Il a préféré tendre la main au MR de Georges-Louis Bouchez et aux Engagés, qualifiant cette alliance de choix raisonnable et l’autre option de trop juste. Dans la corbeille de mariage, il a offert au MR la présidence du CPAS de Bruxelles. Le CPAS, c’est-à-dire l’institution qui constitue le dernier filet pour les plus précaires de la ville, confiée à un parti dont la doctrine consiste précisément à dénouer les filets. Voilà le premier symbole, et il pèse lourd.

Mais ce ne sont pas les alliances seules qui dessinent une trajectoire. Ce sont les actes. Et sur ce terrain, le bilan est éloquent.

Au mois de mars 2026, Bruxelles a accueilli le BEDEX, premier salon de l’armement de son histoire, à Brussels Expo, dont Close préside l’ASBL. Une vingtaine d’organisations de gauche ont appelé à s’y opposer. On peinerait à trouver un acte plus étranger à l’identité socialiste que celui d’ouvrir les portes de sa ville aux marchands d’armes. Dans le même temps, il porte le projet NEO sur le plateau du Heysel, mené main dans la main avec un consortium privé, Unibail-Rodamco-Westfield et consorts, sous la forme d’un bail emphytéotique de 99 ans. Le socialisme municipal s’est mué en gestionnaire avisé du grand capital immobilier.

La culture offre le même spectacle. En décembre 2025, Close annonce unilatéralement la fermeture de La Centrale for Contemporary Art, centre d’art ancré depuis des décennies dans le tissu vivant de la création bruxelloise. La raison invoquée, naturellement, est budgétaire. Or le même jour, la Région débloquait 21 millions d’euros pour KANAL, le mastodonte muséal du Centre Pompidou. L’Atelier de Recherche et d’Action Urbaines, qui n’est pas une feuille militante mais une institution respectée, a parlé sans détour d’une dérive autoritaire peu éclairée et pleine d’arbitraire. Le diagnostic est sévère. On sacrifie l’émergence artistique modeste sur l’autel du spectaculaire, du touristique, du rentable en image. On ferme La Centrale tout en finançant un Belgian Beer World que peu de monde fréquente, vitrine commerciale en peine dont Close s’entête à faire la fierté.

Cette logique, on la retrouve ailleurs. Dans l’affaire du Cinquantenaire, où il cautionne la fermeture d’un des plus grands parcs publics de Bruxelles pour une fête d’ambassade américaine réservée à 5.000 invités triés sur le volet, au nom de la sécurité, dans un contexte de tensions diplomatiques pourtant criant. Pas un Bruxellois ordinaire n’y posera le pied. Extinction Rebellion a dénoncé le procédé avec force, rappelant qu’aucun gouvernement étranger n’avait jamais été jusqu’à privatiser ainsi un espace public bruxellois pour son seul usage.

Reste l’épisode le plus sensible, parce qu’il touche à la chair. Les 4 et 5 juin 2026, des milliers d’enseignants, de parents, d’élèves venus de toute la francophonie se sont rassemblés devant le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour défendre l’école publique contre les coupes du gouvernement MR-Engagés. La grande majorité défilait pacifiquement, la zone de police Bruxelles-Capitale/Ixelles l’a elle-même reconnu. Et pourtant, selon les témoignages recueillis par La Libre, l’autopompe serait arrivée sans justification apparente, les matraques se seraient levées, le gaz lacrymogène aurait été pulvérisé en direction de visages d’adolescents. D’après le communiqué commun des collectifs Mars Attacks, Parents Attacks, Students Attacks et Écoles en Lutte, des jeunes parfois âgés de douze ou treize ans auraient été nassés, gazés, arrêtés, et certains policiers auraient traité ces enfants de sauvages, de petites putes, de gauchiasses. Selon des images diffusées par le média indépendant Bruxelles Dévie, un symbole Deus Vult, croix récupérée par des mouvances suprémacistes blanches, apparaîtrait sur l’un des sprays lacrymogènes. Ces faits font à ce jour l’objet d’une enquête, et il appartiendra à celle-ci de les établir.

Et le bourgmestre socialiste de Bruxelles, dans tout cela ? Le silence, d’abord. Selon la RTBF, il n’a pas souhaité commenter dans l’immédiat. Ce n’est qu’après la diffusion des images, le samedi, que son porte-parole a évoqué une enquête à venir, le symbole en question étant, a-t-il rappelé, interdit. Close lui-même s’en est tenu à une prudence minimale, indiquant que des sanctions suivraient si les faits étaient avérés. Souvenons-nous qu’en 2021, au Bois de la Cambre, il avait ordonné sans hésiter une intervention massive contre des rassemblements festifs. On peut y lire une fermeté à géométrie variable, prompte à s’abattre sur la fête, plus hésitante devant la répression d’un mouvement social défendant l’école publique.

Voilà le fil rouge tel que nous le lisons. Close n’est pas le caricatural bourgeois de la gauche caviar, amateur de dîners étoilés et d’entre-soi mondain. Rien de tel ne lui est documenté, et il serait malhonnête de le prétendre. Ce qu’on peut lui reprocher est plus subtil. C’est une forme de capitulation idéologique confortable, une manière d’exercer le pouvoir qui semble privilégier les puissants, les grands consortiums, les ambassades, les marchands d’armes, et se détourner avec une constance troublante de ceux que le socialisme avait pour vocation de défendre. Les précaires, les artistes de l’ombre, les enseignants en lutte, les enfants pris dans la nasse.

La question n’est plus de savoir si Philippe Close est de gauche. La question est de savoir ce que le mot socialiste veut encore dire quand il sert d’étiquette à cette politique-là. Car à force de choix raisonnables, on finit par rendre le renoncement respectable. Et c’est peut-être cela, le plus grand danger.

Sources :

  1. RTBF, La Libre, ARAU (Atelier de Recherche et d’Action Urbaines), Bruxelles Dévie, communiqué commun Mars Attacks, Parents Attacks, Students Attacks et Écoles en Lutte, Extinction Rebellion, Cumuleo, parquet de Bruxelles, zone de police Bruxelles-Capitale/Ixelles.

Réagir et en discuter sur Facebook