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Belfius : vendre 20 % d’une banque publique pour deux milliards

Le gouvernement fédéral a lancé la vente de 20 % du capital de Belfius. L’opération pourrait rapporter jusqu’à 2 milliards d’euros. À quel prix pour le bien commun ?

Le gouvernement fédéral a lancé, le 20 juin 2026, la vente de 20 % du capital de Belfius. L’opération pourrait rapporter jusqu’à 2 milliards d’euros à l’État belge. La SFPIM, la Société fédérale de participations et d’investissement, est chargée d’organiser ce placement. Le ministre des Finances Jan Jambon a écarté toute idée d’introduction en Bourse, estimant que les conditions de marché restaient trop incertaines. Ce ne sera donc pas une « action populaire » accessible aux petits épargnants. Belfius a commencé à sonder plusieurs familles fortunées belges, via des family offices, afin de constituer un noyau d’actionnaires stables.

Des riches familles. Pour racheter ce que les contribuables ont sauvé à coups de milliards.

Il faut comprendre ce qu’est Belfius pour mesurer ce que cette décision signifie vraiment. Belfius n’est pas tombée du ciel. En 2011, après la débâcle de plusieurs institutions financières, l’État a racheté Dexia pour 4 milliards d’euros, avec l’objectif de protéger la banque et les épargnants. Ce sauvetage, payé par la collectivité, a été immense. Selon la Cour des comptes, la faillite de Dexia a coûté au moins 6,6 milliards d’euros à l’État belge, sans compter les garanties mobilisées. La Belgique s’est portée garante à hauteur de 60,5 % d’un système de garanties de 90 milliards d’euros.

Pour comprendre l’étiologie de ce désastre, il faut remonter aux années 1990. La perspective de l’ouverture du marché intérieur européen en 1992, les besoins de financement des déficits publics et l’environnement libéral avaient été, à partir des années 1990, à l’origine de la privatisation de l’essentiel des institutions publiques de crédit : Crédit communal, CGER, SNCI, Crédit agricole, Crédit professionnel. Jean-Luc Dehaene, Premier ministre de l’époque, a un rôle très important dans ce processus : en 1996, dans un contexte de réduction du déficit pour respecter les critères du marché unique, les actions des collectivités locales sont cédées. Ces outils, construits patiemment par la collectivité, ont été livrés aux marchés au nom d’une logique de « modernisation ». De ces recompositions est née Dexia, banque hybride franco-belge aux ambitions démesurées.

En octobre 2008, après le premier effondrement, Jean-Luc Dehaene est nommé président du conseil d’administration de Dexia pour piloter le redressement. Nous connaissons la suite. La banque s’est effondrée une seconde fois en 2011. L’affaire Dexia est considérée par certains médias comme « le fiasco le plus cher de l’histoire des banques en Europe ».

La responsabilité politique de Didier Reynders dans cet épisode est largement documentée. Ministre des Finances belge pendant toute la période, c’est lui qui, avec son homologue français, a négocié les termes du premier sauvetage en 2008. En 2011, les discussions entre Reynders et le premier ministre français François Fillon ont abouti au démantèlement de Dexia. En septembre 2011, soit un mois avant le second sauvetage d’urgence, Reynders déclarait publiquement que les banques belges se portaient bien. La commission parlementaire « Dexia », dont le mandat limité à l’information ne lui conférait aucun pouvoir d’enquête réel, n’a jamais permis d’identifier les responsabilités individuelles. Personne n’est au-dessus des lois, et pourtant, sur Dexia, rien. Les contribuables ont payé. En silence.

Depuis lors, Belfius a rebâti. Avec un bénéfice net de 1,127 milliard d’euros en 2024 et des fonds propres de l’ordre de 12,2 milliards d’euros, la valorisation totale de Belfius peut être estimée autour de 10 milliards d’euros. Entre 2015 et 2025, le groupe Belfius a reversé au total près de 3,5 milliards de dividendes à son unique actionnaire : l’État belge. À ce rythme, l’État pourrait récupérer les 4 milliards investis lors du rachat de 2011 tous les neuf ans. En 2024, Belfius a versé 444 millions d’euros en dividendes ordinaires, auxquels s’est ajouté un demi-milliard en dividendes exceptionnels, destinés au budget de la Défense.

Arrêtons-nous un instant sur cette dernière phrase. Pour financer les armes, l’État a puisé dans les bénéfices de sa banque publique. Et pour financer encore plus les armes, il s’apprête à en vendre une part à des investisseurs privés. Les trois quarts du produit de la vente serviraient à financer le budget de l’armée, et un quart serait réinvesti dans un fonds alimentant le secteur de la Défense. Suite aux menaces proférées par les États-Unis, la Belgique a accepté d’accroître ses dépenses militaires pour atteindre 2 % du PIB. Ce n’est pas une politique de gestion. C’est un désinvestissement idéologique, habillé en nécessité budgétaire.

Un analyste du secteur bancaire prévient : « L’État ne trouvera personne si c’est juste pour offrir un rendement de 3 ou 4 % par an. S’il veut susciter les convoitises, il devra faire certaines concessions comme, à terme, la cession du contrôle du capital. » Ce que l’on présente comme une cession partielle et encadrée pourrait n’être que le premier étage d’une privatisation bien plus profonde.

Et cette logique, on peut déjà en voir les prémices dans le comportement actuel de la banque. Ces dernières années, Belfius et ING ont refusé de financer les villes de Liège, Charleroi et Mons dans le cadre du Plan Oxygène, le dispositif wallon de soutien aux communes en difficulté. Selon L’Écho, Belfius aurait justifié son refus pour Mons par l’arrivée du PTB au sein du collège communal. Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir sur le PTB, son arrivée au pouvoir n’est que le résultat d’un vote populaire. Il est inacceptable qu’une institution bancaire exprime la moindre défiance à l’égard d’un collège communal légitimement élu, a fortiori lorsqu’il s’agit d’une banque propriété de l’État. Ce que sera la banque quand des actionnaires privés siégeront à son capital, on peut le deviner sans peine.

Il faut comprendre ce tableau plus large pour saisir l’ampleur de ce qui se joue. Le secteur bancaire belge reste dominé par quatre grandes banques qui concentrent plus des deux tiers du marché : 65 % des dépôts et 69 % des crédits sont entre les mains de BNP Paribas Fortis, ING, KBC et Belfius, et chacune de ces banques a pour objectif premier la maximisation de la valeur pour ses actionnaires. BNP Paribas Fortis est française. ING est néerlandaise. KBC est flamande. Belfius était la dernière pièce publique du puzzle.

Par ailleurs, membre de la zone euro depuis 1999, la Belgique délègue sa politique monétaire à la Banque centrale européenne. Elle ne contrôle plus sa monnaie. Dans ce contexte, une banque publique forte représente l’un des rares leviers dont disposent les pouvoirs publics pour orienter le crédit vers l’intérêt collectif : financer les communes, soutenir la transition énergétique, garantir l’accès aux services bancaires de base pour les plus précaires. Au Luxembourg, lors de la crise de 2008, les citoyens ont pu se réfugier dans la Spüerkess, acteur majeur du secteur bancaire local, tournée vers l’économie luxembourgeoise et propriété publique : une option inexistante pour la population de Belgique. On avait vendu le rempart avant la tempête. On en vend maintenant un autre fragment.

L’activité de crédit est une activité de service public. Avoir un compte bancaire est une nécessité pour percevoir un salaire, des allocations sociales ou simplement bénéficier des remboursements de sa mutuelle. Il n’y a aucune raison pour que l’accès à ces services de base soit entravé.

Le gouvernement présente cette opération comme un choix pragmatique, responsable. Mais c’est un choix politique de première importance. Il dit que les actifs rentables construits par la collectivité peuvent être bradés pour financer l’armement. Il dit que de riches familles et des fonds institutionnels méritent d’entrer dans le capital d’une banque que les contribuables ont sauvée à coups de milliards. Et il dit, en filigrane, que l’intérêt général n’a pas de valeur fixe, sinon celle que le marché veut bien lui accorder.

Dans quinze ans, quand des logiques actionnariales auront redessiné Belfius à leur image, quand des communes en difficulté chercheront en vain un prêteur public, on se souviendra peut-être de ce kern du 20 juin 2026. Et l’on entendra, comme toujours, que personne n’est vraiment responsable.

Sources :

  1. RTBF, « La privatisation partielle de Belfius en six questions », 2025-2026
  2. RTBF, « Le gouvernement belge lancera la procédure de vente de 20 % du capital de Belfius ce lundi », 20 juin 2026
  3. RTBF, « Charleroi, Liège et Mons en manque d’Oxygène », novembre 2024
  4. La Libre, « Belfius : une incontestable success story mais une privatisation compliquée », 19 juin 2026
  5. La Libre, « Feu vert à la privatisation partielle de Belfius », décembre 2025
  6. Revue Politique, « Privatisation de Belfius : un pied dans la porte », février 2026
  7. Financité, « Belfius donne un terrible signal en refusant de financer des communes », 2024
  8. CADTM, « Dexia : la décharge des administrateurs. Et après ? »
  9. CADTM, « Sauvetages ou naufrages bancaires en Belgique ? »
  10. Cairn/CRISP, « La recomposition du paysage bancaire belge depuis 2008 »
  11. « La chute de Dexia : impact sur les finances publiques belges », étude PSBE

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