Le 12 octobre, Adrien Dolimont a présenté ce que la Wallonie n’avait encore jamais vu : un budget sur trois ans. Au bout de la route, en 2029, un excédent de 15 millions d’euros. Le gouvernement MR-Les Engagés tient la promesse faite en début de législature, et il le fait savoir.
Pour comprendre d’où sortent ces 15 millions, il faut descendre tout en bas du tableau publié ce jour-là sur le site de la Région. Dans la dernière rubrique, consacrée à l’énergie, au climat, à l’environnement et à l’agriculture, coincées entre la restauration des Hautes-Fagnes et le bien-être animal, deux lignes très sobres : « ETS 2 Dépenses » et « ETS 2 Recettes ».
En 2029, la Région compte encaisser sur ces lignes 123 millions d’euros de plus qu’elle n’y dépensera. Retirez-les du calcul, et l’excédent annoncé devient un déficit de plus de 100 millions.
L’ETS2, c’est le nouveau marché carbone européen. À partir de 2028, les fournisseurs de mazout, de gaz et de carburant devront acheter un quota pour chaque tonne de CO2 que brûleront leurs clients. Ils répercuteront ce coût sur les factures de chauffage et à la pompe. Le système devait démarrer en 2027 ; l’Union européenne l’a reporté d’un an à la fin de 2025.
Le Bureau fédéral du Plan a fait le calcul en juillet 2025, avec un carbone à 60 euros la tonne : entre 250 et 400 euros de plus par an pour un ménage belge, à comportement inchangé et sans mesure d’accompagnement. La note ne tombe pas partout avec le même poids. Rapportée aux revenus, la charge des 10 % de ménages les plus modestes dépasse de plus de deux fois et demie celle des 10 % les plus aisés. Les plus exposés sont connus : les ménages qui se chauffent au mazout, les personnes seules, les familles monoparentales.
Pièces à l’appui : les chiffres
- Recettes ETS2 inscrites par le gouvernement wallon : 189 millions en 2028, 595 millions en 2029 (tableau pluriannuel, 12 octobre 2026).
- Dépenses ETS2 : 220 millions en 2028, 472 millions en 2029, et 107 millions de moins en 2027 (même tableau).
- Solde budgétaire annoncé pour 2029 : +15 millions (même tableau).
- Fonds social pour le climat en 2029 : 137 millions de recettes européennes, 183 millions de dépenses (même tableau).
- Coût de l’ETS2 pour un ménage belge : 250 à 400 euros par an, à 60 euros la tonne de CO2 (Bureau fédéral du Plan, juillet 2025).
- Part des revenus consacrée à ce surcoût : 1,3 % pour les 10 % de ménages les plus modestes, 0,5 % pour les 10 % les plus aisés (même étude).
Cet argent n’est pas un impôt comme un autre. La directive européenne qui crée l’ETS2 oblige les États à l’affecter au climat, en donnant la priorité aux mesures qui amortissent le choc social de cette nouvelle taxe. La ministre wallonne de l’Énergie, Cécile Neven (MR), l’a rappelé elle-même au Parlement en mai 2025 : ces recettes devront financer « uniquement des mesures à caractère climatique ».
Le gouvernement aura des arguments, et certains tiennent la route. 472 millions de dépenses liées au carbone en 2029, c’est une somme. Une partie servira à cofinancer le Fonds social pour le climat, l’enveloppe européenne réservée aux ménages et aux petites entreprises vulnérables, qui exige 25 % de cofinancement. Le communiqué du 12 octobre annonce aussi un futur droit de tirage pour le logement public. La directive laisse surtout une marge : les États peuvent utiliser les recettes « ou leur équivalent en valeur financière ». Une Région peut donc compter comme climatique une dépense qu’elle aurait faite de toute façon. À notre connaissance, rien d’illégal là-dedans.
Reste un solde de 123 millions qui ne va ni dans une prime ni dans un bus. Il va dans l’équilibre du budget.
Et sur les 472 millions dépensés, nous ne savons pas tout. Le nouveau régime d’aide à la rénovation énergétique, 150 millions en 2027 puis 300 millions par an, sera « construit autour de prêts aidés », selon le communiqué. Un prêt se rembourse. Dans les règles comptables européennes, il ne creuse pas le déficit comme le ferait une prime. En mai 2025, la députée Céline Tellier (Ecolo) demandait déjà des garanties pour que les recettes de l’ETS2 ne se limitent pas à des prêts. La ministre avait répondu qu’il était trop tôt pour le dire. Nous ne savons pas davantage, à ce stade, si les dépenses carbone de 2029 prendront la forme de primes ou de crédits. Ni pourquoi, en 2027, avant même la première recette, ces dépenses reculent de 107 millions dans le tableau.
Le même tableau finance, dès 2028, un Job bonus de 205 millions par an. Il est réservé aux salariés qui gagnent jusqu’à 5.000 euros bruts par mois et pourra atteindre 500 euros par an pour les plus bas salaires. Pour une caissière ou un ouvrier, il compensera peut-être la hausse du plein et du chauffage. La facture carbone, elle, arrivera aussi chez la pensionnée qui se chauffe au mazout, chez le chercheur d’emploi, chez la famille qui vit du revenu d’intégration. Aucun des trois ne touchera le bonus. Ce qui viendra en face pour eux dépend du Fonds social pour le climat, dont la répartition entre entités belges n’est toujours pas arrêtée.
Le billet du Ket
Moi, je suis tout nu depuis 1619 et je ne me chauffe pas. Pour une fois, une taxe ne me coûtera pas un centime. Mais j’ai bien regardé le tableau de Monsieur Dolimont. On fait payer le carbone aux pensionnés qui ont encore une cuve à mazout, on jure que c’est pour le climat, et 123 millions atterrissent dans la colonne 2029, rubrique équilibre. À Bruxelles, on appelle ça faire pipi dans la fontaine et dire qu’il pleut.
Le Ket, depuis sa fontaine
Le réflexe n’est pas neuf. En juillet, le Parlement wallon a voté l’ajustement du budget 2026. Il crée JOB+, une aide versée aux employeurs qui engagent des chercheurs d’emploi éloignés du marché du travail : jeunes peu diplômés, seniors, chômeurs de longue durée, personnes à capacité de travail réduite. Le document budgétaire la présente « à budget constant pour la Région wallonne ».
Une partie de cet argent vient pourtant de lignes sociales. 318.000 euros sont retirés de celle qui finance les actions associatives du Plan de cohésion sociale des CPAS : elle perd les trois quarts de son budget. 450.000 euros quittent la ligne qui porte la stratégie de lutte contre la pauvreté et le soutien aux familles monoparentales, celle qui paie notamment des ordinateurs reconditionnés pour les familles en précarité numérique ; elle récupère 350.000 euros ailleurs. Au total, 2,2 millions sortent des budgets du ministre de l’Action sociale, Yves Coppieters (Les Engagés).
Le plus gros morceau, 13,2 millions, provient d’une ligne intitulée « Subventions aux CPAS dans le cadre de l’intégration professionnelle des ayants droit à l’intégration sociale ». Le gouvernement explique que cette subvention a été supprimée début 2025 et intégrée aux forfaits versés aux CPAS pour les contrats article 60. C’est plausible, et ces forfaits augmentent bien de 39 millions dans le même ajustement. Une question reste sans réponse : pourquoi le budget initial 2026 inscrivait-il encore 13,2 millions pour une aide qui n’existait plus depuis un an ?
La Cour des comptes, de son côté, juge que l’ouverture de JOB+ aux entreprises d’intérim « risque d’engendrer un effet d’aubaine ». Les montants restent modestes et JOB+ vise des publics fragiles, nous le reconnaissons. Mais quand le gouvernement cherche quelques millions, il sait où regarder.
Les détails du budget 2027 doivent être déposés au Parlement de Wallonie vers la mi-novembre. Ils devront dire ce que financent exactement les 472 millions de dépenses carbone de 2029, et pourquoi 123 millions de recettes payées à la pompe et sur la facture de chauffage servent à boucler les comptes. Nous lirons ces documents ligne par ligne.
Sources :
- Gouvernement wallon, « Trajectoire budgétaire 2027-2029 », communiqué et tableau pluriannuel, 12 octobre 2026
- Directive (UE) 2023/959, article 30 quinquies (ETS2), EUR-Lex
- Veyt, report de l’ETS2 à 2028 approuvé par les ministres européens, novembre 2025
- L’Avenir (Belga), étude du Bureau fédéral du Plan sur le coût de l’ETS2 pour les ménages, 8 juillet 2025
- Parlement de Wallonie, question écrite de Céline Tellier et réponse de Cécile Neven sur le Fonds Kyoto et l’ETS2, 22 mai 2025
- Parlement de Wallonie, ajustement du budget 2026, exposé particulier du ministre Jeholet (JOB+, p. 14-15 et 74-75)
- Parlement de Wallonie, ajustement du budget 2026, exposé particulier du ministre Coppieters (p. 5, 73, 74, 78, 94)
- Cour des comptes, commentaires et observations sur l’ajustement 2026 du budget de la Région wallonne (p. 41)
- Budget initial 2026 de la Région wallonne, exposé particulier du ministre Jeholet (p. 51)
- Photo : Adrien Dolimont, par Flobrdd, Wikimedia Commons, domaine public (CC0)

