Jeudi 22 octobre, dès 6 heures du matin, des étudiantes et des étudiants ont bloqué une partie du campus du Solbosch, à l’ULB. Le collectif s’appelle « Gen-Z contre-attaque ». Sur le piquet, raconte La Libre, il y avait du café, un feu pour se réchauffer, des concerts et des cours donnés sur place. On bloque une université, et on y fait cours. Gardez l’image en tête, nous y reviendrons.
Depuis la rentrée, ce genre de scène se répète de Créteil à Liège, de Munich à Gand. Les crises que nous traversons sont dures : des budgets rabotés, des écoles qui s’effritent, la guerre qui revient dans les discours et dans les budgets, un climat qui déraille pendant qu’une partie des dirigeants regarde ailleurs. Ces années-là cassent beaucoup de choses. Elles fabriquent aussi des gens. Des jeunes qui n’avaient jamais tenu un mégaphone découvrent qu’ils savent prendre la parole en public et tenir un piquet au petit matin. Cette page elle-même est née en mai dernier, dans ce climat-là, et elle n’existerait sans doute pas si l’époque était plus douce.
Il faut commencer par ce qui dérange, parce que c’est le premier argument qu’on nous opposera, et qu’il est juste. La crise politise, mais elle ne politise pas que vers la gauche. Aux élections allemandes de février 2025, même si un quart des 18-24 ans a voté pour Die Linke, plus d’un jeune sur cinq a choisi l’AfD, selon les instituts cités par la ZDF. En Flandre, un sondage Kantar de 2023 plaçait le Vlaams Belang en tête chez les moins de 35 ans. En France, la semaine même où un lycéen de gauche devenait viral, une étudiante du Rassemblement national, Louise Montangon, 22 ans, enchaînait les plateaux de télévision. La jeunesse ne forme pas un bloc. Elle est un champ de bataille, et l’extrême droite y recrute avec méthode.
C’est pour ça que ce qui se passe dans les écoles depuis septembre mérite qu’on s’y arrête. En France, tout est parti le 21 septembre du lycée Saint-Exupéry de Créteil. Dix jours plus tard, plus de 1.000 établissements étaient touchés. Sur les pancartes, un jeu de mots qui résume l’humeur : « On veut juste le BAC, ils nous envoient la BAC ! ». En Belgique francophone, Liège a démarré le 1er octobre, suivie par Mons, Charleroi, Namur, Tournai et Bruxelles, où l’Athénée Charles Janssens d’Ixelles a été bloqué dès le 5 octobre. En Flandre, les élèves avaient ouvert la voie en janvier, avec une première grève dirigée contre une ministre de l’Enseignement, Zuhal Demir (N-VA). En Allemagne, des dizaines de milliers d’élèves en sont à leur quatrième grève scolaire nationale contre le retour du service militaire.
Pièces à l’appui
- France : mouvement parti le 21 septembre 2026 du lycée Saint-Exupéry de Créteil (Amnesty International France)
- France : 1.027 établissements concernés le 1er octobre, dont 222 bloqués (ministère de l’Intérieur, cité par Le Monde)
- Bruxelles : onze écoles bloquées le 7 octobre (collectif Mars Attacks, cité par BX1)
- Flandre : première grève d’élèves contre une ministre de l’Enseignement en janvier 2026, avec 400 élèves à Gand et 200 à Anvers (La Libre)
- Allemagne : 55.000 jeunes en grève contre le service militaire le 5 décembre 2025, plus de 45.000 dans une centaine de villes le 25 septembre 2026 (chiffres du collectif « Schulstreik gegen Wehrpflicht », ZDF)
- Allemagne, vote des 18-24 ans en février 2025 : Die Linke 26 %, AfD 21 % (Forschungsgruppe Wahlen, ZDF)
Ce qu’ils demandent tient en peu de mots, et rien n’y est abstrait. Dans les lycées français, des profs devant les classes, des infirmières et des assistants sociaux. À Ixelles, une école « qui donne réellement les moyens d’apprendre », une gratuité qui mérite son nom, de la remédiation, des classes salubres et du temps pour que les enseignants puissent suivre leurs élèves, d’après La Libre. Une élève de 5e secondaire, citée par la DH, décrit « de plus en plus de pression sur les élèves ». En Wallonie s’ajoutent le prix des abonnements TEC et la hausse du minerval. En Allemagne, l’appel lancé à Munich pour la grève du 25 septembre réclame des milliards pour l’école, la formation et le climat plutôt que pour les armes, et demande que l’armée sorte des établissements. Depuis janvier, chaque Allemand de 18 ans reçoit un questionnaire de la Bundeswehr. La ZDF a titré un de ses reportages sur les mots d’un élève : il trouve « terrible de devoir apprendre à tirer sur des gens » (notre traduction).
Ces revendications ont un point commun : elles refusent qu’on présente la rigueur et le réarmement comme des fatalités. On demande aux élèves d’accepter des classes plus pleines au nom des finances publiques, au moment où les budgets militaires grimpent partout en Europe. Ils ont fait le rapprochement tout seuls. Le fatalisme qu’on leur sert depuis des années, sur le climat comme sur l’école, ne prend plus.
Il serait malhonnête de s’arrêter là. À Liège, des manifestations ont dégénéré : jets de projectiles, poubelles brûlées, vitres brisées, écoles fermées par précaution. Le 6 octobre, un garçon de 13 ans a été arrêté pour avoir appelé sur les réseaux sociaux à venir avec des bidons d’essence pour incendier une école, selon le parquet cité par Paris Match. La ministre de l’Éducation, Valérie Glatigny (MR), a dit regretter « une instrumentalisation de nos élèves », en assurant qu’aucune mesure ne diminue leur encadrement. En Flandre, la coupole qui représente les élèves, la Scholierenkoepel, avait refusé d’appeler à la grève de janvier « par crainte d’une récupération par le PTB ».
Ces critiques, que nous condamnons avec vigueur, n’effacent pas pour autant ce que les élèves réclament. Leurs revendications recoupent celles que les syndicats d’enseignants portent depuis des mois. Le président du Comité des élèves francophones, Logan Verhoeven, a défendu publiquement une ligne claire : « on privilégie le dialogue dans un cadre sécurisé et serein ». À Ixelles, le blocage s’est déroulé sans débordement, sous le regard des enseignants. En France, Amnesty International dénonce un recours excessif à la force contre des lycéens et demande aux autorités d’ouvrir le dialogue.
Le billet du Ket
Manipulés, les élèves ? Moi, ça fait plus de quatre siècles que je fais pipi sur la ville en culotte courte, et personne ne m’a jamais demandé qui me tenait la vessie.
Quand un ministre ne comprend pas pourquoi des gamins bloquent leur école, il cherche toujours un adulte caché derrière le rideau. C’est plus confortable que de chercher la fuite dans le plafond de la classe.
Je vais vous dire un secret : un ket de quinze ans qui sait compter les profs absents n’a besoin de personne pour se fâcher. Il a juste besoin qu’on arrête de lui expliquer que c’est pour son bien.
Le Ket, depuis sa fontaine
Certaines figures de cette génération, nous les connaissons depuis un moment. En janvier 2019, Anuna De Wever, 17 ans, lançait avec d’autres les grèves du jeudi pour le climat en Flandre. Elle prévenait les responsables politiques : « Nous arrivons, que vous le vouliez ou non ». Côté francophone, la Namuroise Adélaïde Charlier portait la même parole. Fin 2019, les deux jeunes femmes ont traversé l’Atlantique à la voile pour rejoindre un sommet en Amazonie plutôt que de prendre l’avion. En 2020, Adélaïde Charlier rappelait que le Pacte vert européen et la future loi climat de l’Union devaient aussi quelque chose aux marches des jeudis. Elles avaient alors l’âge des élèves qui bloquent aujourd’hui leurs écoles.
En France, Camille Étienne, petite-fille d’agriculteurs savoyards, s’est fait connaître en juin 2020 avec « Réveillons-nous », un court film tourné pendant le premier confinement. Elle a ensuite mené la campagne Look Down contre l’exploitation minière des fonds marins et publié Pour un soulèvement écologique, au Seuil, en 2023. Interrogée par Reporterre sur sa place dans le mouvement, elle répond sans détour : « C’est mon rôle, avec plein d’autres militants : appuyer un rapport de force. »
Féris Barkat, lui, est strasbourgeois, et raconte un père « à l’usine depuis toujours ». Il a cofondé Banlieues Climat en 2022 pour que les habitants des quartiers populaires se réapproprient la question climatique. L’association a ouvert en octobre 2024 à Saint-Ouen une École populaire du climat, et une délégation est allée porter sa parole à la COP30, au Brésil. Suivi par plus d’un million de personnes sur les réseaux, il enseigne aujourd’hui à la Sorbonne. Il dit les choses simplement, au journal Le Temps : « On projette toujours le climat dans le futur, alors qu’il y a déjà des gens qui meurent ». Air pollué, logements dégradés, grands axes routiers au pied des immeubles : son écologie part de la santé des pauvres. C’est de la lutte des classes avec un thermomètre.
Ces chemins débouchent parfois sur des mandats, et nous citons ici des élus de partis différents en connaissance de cause. Ce qui nous intéresse, c’est la route qui mène de la colère à l’engagement, pas l’étiquette au bout. Nous ferions la même place à une jeune élue Ecolo, Engagée ou libérale venue d’une lutte de terrain. À Bruxelles, Manon Vidal est à l’origine du mouvement #BalanceTonBar, qui a dénoncé à l’automne 2021 les violences sexuelles dans des bars du quartier du cimetière d’Ixelles. Trois ans plus tard, à 24 ans, elle était élue députée PTB au Parlement bruxellois, parmi les plus jeunes élus du pays. Elle disait alors vouloir « porter la voix de la jeunesse ». La même année, Dounia Allali, 24 ans elle aussi, issue des Jeunes socialistes, faisait campagne pour le PS dans les rues de Bruxelles en expliquant s’intéresser « vraiment aux problématiques des jeunes comme la précarité ». Certains vont discuter leurs partis. Deux jeunes femmes qui choisissent l’engagement public plutôt que le cynisme, ça reste une bonne nouvelle.
En France, le mouvement lycéen a eu son visage le temps d’une semaine. Elwan Benoît, lycéen parisien de 17 ans, est devenu viral le 4 octobre après une interview filmée devant son lycée par un youtubeur d’extrême droite, avant d’enchaîner les plateaux. Il se réclame de La France insoumise. Sa semaine médiatique s’est mal terminée, sur un plateau de LCI où il a été vivement pris à partie. Son cas pose une question que les rédactions devraient se poser plus souvent : faut-il pousser un mineur dans l’arène des débats télévisés pour incarner tout un mouvement ? Le politologue Robi Morder, spécialiste des mouvements lycéens interrogé par la NVO, rappelle que ces porte-voix captent la lumière sans toujours représenter ceux qui sont dans la rue.
Il y a aussi les voix que les caméras n’ont pas encore trouvées. Le 21 octobre, au Studio 4 de Flagey, à Bruxelles, on présentait Les derniers jours de l’ancien monde, le nouveau livre de Peter Mertens (PTB). Sur scène, aux côtés notamment de la députée française Nadège Abomangoli (LFI), se trouvait Louise Mandjombe, élève du secondaire en Belgique francophone, active dans la lutte écolière au sein d’Action Jeunesse de Bruxelles (AJBX). Nous n’avons trouvé aucun article de presse à son sujet, pas encore ! Interrogée sur les positions du ministre de la Défense, Theo Francken (N-VA), elle a répondu : « Il y a un super lieu qui existe pour éduquer les jeunes et pour les former, ça ne s’appelle pas un camp militaire mais ça s’appelle l’école. » Puis elle a déroulé, d’une traite, ce que réclament les élèves depuis la rentrée : « Nous, on veut étudier, on veut apprendre dans des conditions dignes, on veut pas avoir 1.200 euros de minerval. » Elle a parlé des militaires venus recruter, selon elle, dans les salons d’orientation scolaire, des parents qu’on fera travailler jusqu’à 67 ans, et du droit de manifester « sans se prendre une répression massive et complètement disproportionnée ». En trois minutes, elle a relié la guerre, l’école et la pension de ses parents. C’est de sa propre vie qu’elle parlait et elle en parle sans qu’un adulte tienne un porte-voix pour elle.
Reste ce qui relie ces trajectoires si différentes. Presque toutes sont passées par les réseaux sociaux. Leur génération garde ses influenceurs, mais elle leur demande des comptes. Dans une étude de l’agence heaven publiée en février 2026, 85 % des 20-35 ans interrogés disent faire davantage confiance à un créateur qui montre ses doutes et sa vie réelle, et 80 % trouvent que les contenus d’influence se ressemblent tous. Les figures qui percent parlent de leur école, de leur quartier, du questionnaire de l’armée reçu à 18 ans, de la canicule dans un appartement trop petit. Elles parlent de ce qu’elles vivent, et c’est ce qui les rend audibles.
Le 17 novembre, la Fédération des étudiants francophones appelle à manifester à Bruxelles contre la hausse du minerval. En Allemagne, les organisateurs des grèves scolaires préparent déjà la suite. Et jeudi, sur le piquet du Solbosch, on donnait cours. Une génération qui bloque une université pour y enseigner : on a vu pire, comme menace pour la civilisation.
Sources :
- La Libre, blocage du campus du Solbosch, 22/10/2026
- ZDF, vote des jeunes aux élections allemandes, 24/02/2025
- La Libre, sondage Kantar sur le vote des jeunes, 12/10/2023
- Sud Radio, les nouveaux visages de la jeunesse mobilisée, octobre 2026
- Amnesty International France, mouvement lycéen, octobre 2026
- Le Courrier de l’Atlas, d’après Le Monde, 1.027 établissements le 1er octobre 2026
- La Libre, blocage de l’Athénée Charles Janssens, 05/10/2026
- La DH, blocage de l’Athénée Charles Janssens, 05/10/2026
- BX1, onze écoles bruxelloises bloquées, 07/10/2026
- La Libre, grève des élèves flamands contre Zuhal Demir, 25/01/2026
- ZDF, grève scolaire du 25/09/2026
- ZDF, grève scolaire contre le service militaire, mars 2026
- In München, appel à la grève scolaire du 25/09/2026
- Paris Match Belgique, Liège épicentre de la colère, 06/10/2026
- La DH, réaction de Valérie Glatigny, 01/10/2026
- La DH, le Comité des élèves francophones, 05/10/2026
- VRT NWS, Anuna De Wever, 17/01/2019
- La Libre, qui est Anuna De Wever, janvier 2019
- L’Avenir, retour de la traversée de l’Atlantique, 18/01/2020
- L’Avenir, Adélaïde Charlier et le Pacte vert, 05/03/2020
- INA, Camille Étienne sur la genèse de « Réveillons-nous », publié le 08/06/2020
- Global Citizen, Camille Étienne et Look Down
- Reporterre, entretien avec Camille Étienne, 2024
- L’ADN, portrait de Féris Barkat
- L’Étudiant, Féris Barkat à la COP30
- Le Temps, entretien avec Féris Barkat
- BX1, Manon Vidal, juin 2024
- Brussels Times, Balance ton bar, 07/06/2022
- BX1, un an après #BalanceTonBar à Ixelles, 14/10/2022
- L’Avenir, les plus jeunes élus de Belgique, 12/06/2024
- La Libre, Dounia Allali en campagne, 05/06/2024
- La DH, liste PS-Vooruit d’Anderlecht, 03/07/2024
- Blick, Elwan Benoît, 08/10/2026
- NVO, Robi Morder sur les leaders lycéens, octobre 2026
- Flagey, présentation du livre « Les derniers jours de l’ancien monde », 21/10/2026
- La Réclame, étude heaven sur la confiance envers les influenceurs, 25/02/2026
- BruxellesToday, manifestation de la FEF du 17 novembre
Photos : Joost Pauwels (CC0), Willem Jacobs (CC BY-SA 4.0), DR, Le Vent Se Lève (CC BY 3.0), via Wikimedia Commons. Montage sous licence CC BY-SA 4.0.
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