Il y a des histoires qui semblent belles au premier regard. Celle de Marcela Gori en fait partie. Arrivée en Belgique à 13 ans, sans papiers, elle est devenue avocate, cheffe d’entreprise, mère de trois filles, et aujourd’hui vice-présidente du CPAS d’Anderlecht et du Foyer Anderlechtois sous étiquette MR.
Un beau parcours. Une belle réussite. Un beau récit.
Sauf que les beaux récits méritent d’être lus entre les lignes.
Son discours sur l’aide sociale suit une logique bien connue à la droite libérale : valoriser son propre parcours comme modèle universel pour disqualifier moralement ceux qui n’ont pas « réussi ». Elle parle d’ »une vision ambitieuse de l’aide sociale : un soutien pour se relever, pas un confort permanent. » Elle dénonce les personnes inscrites depuis des années au CPAS : « 1.300 euros chaque mois, sans contrepartie, sans effort, sans insertion, ce n’est plus de la justice sociale. »
Le problème ? Cette rhétorique efface d’un trait de plume des réalités profondément complexes. Maladies chroniques. Handicap. Discriminations à l’embauche. Ruptures familiales. Précarité structurelle. Toutes ces situations réduites à une simple question de volonté individuelle.
Interpellée sur la proportion réelle de ces prétendus « profiteurs » dans les files du CPAS, elle n’a fourni aucun chiffre. Elle a préféré la question rhétorique : « Les profiteurs n’existent pas ? »
Si. Ils existent à la marge. Et utiliser cette marge pour décrédibiliser l’ensemble du système, c’est une technique politique, pas une analyse sociale.
Elle qui a bénéficié d’un accueil, d’une régularisation, d’un système qui lui a permis de construire quelque chose, traduit aujourd’hui cette gratitude en… durcissement des conditions pour ceux qui se trouvent là où elle était, il y a trente ans. C’est ce qu’on appelle parfois le syndrome du dernier de la file : refermer la porte derrière soi au nom du mérite individuel.
Venons-en au fait qui lui vaut aujourd’hui une belle couverture médiatique. Dans l’affaire de clientélisme au Foyer Anderlechtois, des attributions de logements sociaux auraient été influencées politiquement, au mépris des familles et des personnes dans le besoin qui attendent parfois depuis des années. Marcela Gori s’est positionnée en lanceuse d’alerte : elle affirme avoir dénoncé en interne depuis des mois, avoir subi des menaces, avoir finalement porté l’affaire dans la presse.
Sur le fond, les faits dénoncés semblent réels et graves. Le clientélisme dans le logement social, c’est une violence faite aux plus fragiles. Et cela mérite d’être dénoncé, sans ambiguïté.
Mais.
Il faut aussi regarder qui dénonce, quand, et à qui cela profite.
Marcela Gori est vice-présidente du Foyer Anderlechtois. Elle n’est donc pas une observatrice extérieure. Elle est une actrice institutionnelle du dossier. Son positionnement en opposante courageuse soulève une question légitime : si elle savait depuis des mois, qu’a-t-elle fait concrètement en tant que vice-présidente pour bloquer ces pratiques en interne ? Et pourquoi la sortie publique intervient-elle à ce moment précis du calendrier politique ?
La réponse à cette question est peut-être innocente. Mais elle mérite d’être posée.
Les élus mis en cause dans cette affaire appartiennent au PS. Or, à Anderlecht, MR et PS coexistent au sein d’une majorité communale. Une alliance de circonstances, locale, qui n’efface pas une opposition idéologique fondamentale entre les deux partis au niveau national et régional.
Pour le MR, cette affaire est un cadeau politique. Elle illustre exactement le récit qu’ils construisent depuis des années : la gauche socialiste, corrompue, clientéliste, qui trahit les plus pauvres. Et Marcela Gori, avec sa trajectoire personnelle, est la porte-parole idéale de ce récit : une immigrée sans papiers devenue cadre libérale, dénonçant le clientélisme d’une gauche qui se réclame des défavorisés tout en trahissant leurs intérêts.
C’est du très bon travail politique. Et précisément pour cela, il convient de ne pas le regarder avec des yeux naïfs.
Qu’elle ait raison sur les faits ne suffit pas à exonérer le message du contexte dans lequel il est délivré. La critique du clientélisme socialiste portée par le MR n’est pas une critique désintéressée de la corruption. C’est une arme dans un combat partisan qui, à terme, vise à démanteler davantage les outils de solidarité collective que ces mêmes élus PS, malgré leurs défauts réels, défendent en principe.
Le logement social, le CPAS, l’aide aux plus précaires : ce sont des conquêtes collectives chèrement gagnées. Elles sont imparfaites, parfois mal gérées, parfois instrumentalisées. Mais leur existence est fondamentale dans une société qui prétend reconnaître la dignité de chacun, indépendamment de son parcours, de ses origines, de sa capacité à « réussir ».
Marcela Gori incarne une contradiction profonde : elle est vivante parce qu’un système de solidarité a fonctionné pour elle. Et elle consacre aujourd’hui son énergie politique à restreindre ce même système pour ceux qui en ont besoin.
Dénoncer le clientélisme, oui. Toujours. Mais sans laisser cette dénonciation servir de cheval de Troie à un projet politique qui, lui, n’a jamais eu pour ambition de protéger les plus fragiles.
Les concernés méritent mieux que d’être les figurants d’un récit de réussite individuelle. Ils méritent des institutions qui les défendent, pas qui se servent d’eux.

