Lundi 8 juin, des milliers de personnes ont marché de la place Poelaert vers le Mont des Arts. Pas pour défendre une cause abstraite, mais pour dire leur effroi après les journées des 4 et 5 juin, durant lesquelles des enfants de douze ou treize ans, parfois accompagnés d’adultes venus les protéger, ont été nassés, gazés, matraqués et arrêtés en marge des mobilisations contre les coupes dans l’enseignement. Et que leur a-t-on répondu, à cette foule pacifique venue dénoncer la brutalité ? Du gaz lacrymogène et une autopompe, rue Saint-Jean. La réponse policière à une manifestation contre les violences policières fut elle-même violente. Tout est là, dans ce cercle qui se referme sur lui-même.
Il serait confortable de croire à l’accident, au dérapage isolé, à la fatigue d’agents débordés. Mais les vidéos qui circulent racontent autre chose. On y entend des policiers traiter des adolescents de sauvages, de petites putes, de gauchiasses. On y voit des insultes sexistes et transphobes. On y aperçoit, sur l’équipement d’un agent, le symbole Deus Vult, ce cri de croisade réapproprié par les groupuscules d’extrême droite. La Ville de Bruxelles a ouvert une enquête. La zone de police rappelle qu’aucun symbole non réglementaire n’est toléré. Soit. Mais on ne porte pas par hasard sur soi le signe de ralliement d’une mouvance identitaire. Ce symbole n’est pas une faute de goût vestimentaire, c’est l’indice visible d’un imaginaire qui a trouvé sa place sous l’uniforme.
Ce qui se joue ici dépasse de loin quelques individus. Car la question que pose ce moment n’est pas celle de la moralité de tel ou tel agent, mais celle de l’institution qui les forme, les couvre et les déploie. Depuis des années, les associations de défense des droits humains documentent la même mécanique. Le contrôle au facies, qui transforme la couleur de peau en présomption de culpabilité. Les jeunes des quartiers populaires, souvent issus de l’immigration, sommés de justifier leur simple présence dans l’espace public. Les techniques d’immobilisation théoriquement proscrites, le genou sur la nuque, la nasse qui prive une foule entière de toute issue. Quand des organisations comme le MRAX rappellent que les personnes perçues comme arabes ou noires subissent ces brutalités de manière disproportionnée, elles ne livrent pas une opinion militante, elles décrivent une réalité que des centaines de témoignages corroborent. Et si même des figures publiques se font malmener sous l’œil des caméras et des témoins, que se passe-t-il dans les rues sombres et les commissariats, loin de tout regard, pour celles et ceux que personne ne viendra défendre ?
Cette violence n’est jamais distribuée au hasard. Elle suit les lignes de fracture de notre société, et elle frappe d’abord les plus vulnérables, les plus pauvres, les plus racisés, celles et ceux dont la parole pèse le moins quand vient le moment de porter plainte. Car déposer plainte, justement, relève souvent du parcours du combattant. Trop de victimes renoncent, persuadées que la machine censée enquêter sur ses propres dérives ne leur donnera jamais raison. Le Comité P, organe de contrôle externe, est régulièrement saisi. Les collectifs Mars Attacks et Écoles en Lutte annoncent d’ailleurs vouloir le saisir à nouveau. Mais combien de dossiers aboutissent réellement à des sanctions à la hauteur des faits ?
Il faut aussi parler de ce qui se passe lorsqu’une femme franchit la porte d’un commissariat pour dénoncer une violence sexuelle. Trop souvent, l’accueil oscille entre l’indifférence et la suspicion, comme si la plaignante devait d’abord prouver qu’elle n’a pas menti. Cette défiance n’est pas un défaut de personnalité, c’est le produit d’une culture professionnelle où le sexisme s’est durablement installé, et où le réflexe de protéger l’entre-soi prend le pas sur le devoir de protéger les victimes. Le drame d’Elisa, cette jeune policière de Charleroi qui s’est donné la mort avec son arme de service dans un contexte de harcèlement et de violences, dit assez ce que cette institution inflige parfois jusqu’à ses propres membres.
Car il y a une autre vérité, plus rarement dite, et elle complète le tableau sans rien excuser. Le métier de policier figure parmi les professions où l’on se suicide le plus. Stress permanent, scènes traumatiques, manque chronique d’effectifs, arme de service toujours à portée de main, culture du silence qui interdit d’avouer la moindre faiblesse. Une étude académique belge l’établit clairement, le risque psychologique y est accru, et l’institution peine à protéger celles et ceux qu’elle envoie au front. Reconnaître cette souffrance n’est pas trahir les victimes de violences policières, c’est comprendre qu’une institution malade produit de la maltraitance dans les deux sens, vers le dehors et vers le dedans. Une partie des agents le sait, d’ailleurs, et supporte mal le comportement de certains collègues. Ces voix-là existent. Elles sont simplement étouffées par une logique de corps qui valorise la loyauté avant la lucidité.
Et au-dessus de tout cela, il y a le pouvoir politique, qui de droite comme de gauche a longtemps préféré détourner le regard. Protéger la police comme institution est devenu un réflexe transpartisan, parce que personne ne veut endosser le coût électoral d’une confrontation avec un corps que l’on présente comme le dernier rempart de l’ordre. Ce silence complice a un prix, et ce sont toujours les mêmes qui le paient.
C’est dans ce paysage que s’inscrit la fusion des six zones de police bruxelloises en une zone unique, votée à la Chambre le 13 mai et prévue pour le 1er janvier 2028. Le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin y voit une modernisation attendue depuis des années, une réponse à la criminalité organisée. Les dix-neuf bourgmestres bruxellois, eux, y sont fermement opposés, et l’association Brulocalis prépare un recours devant la Cour constitutionnelle. Mais le vrai problème est ailleurs. On nous promet plus d’efficacité, plus de présence dans les quartiers, une meilleure coordination. À aucun moment on ne nous promet une police plus juste, mieux formée à la désescalade, débarrassée de ses idéologies toxiques, réellement contrôlée. Concentrer six zones en une structure géante de 6.500 agents sans réformer la culture qui la traverse, c’est risquer de centraliser les dérives plutôt que de les corriger. L’histoire nous a déjà montré, lors de la fusion de la police et de la gendarmerie après l’affaire Dutroux, qu’une grande réorganisation administrative ne change rien aux mentalités si elle n’est pas accompagnée d’une véritable refondation démocratique. On déplace les organigrammes, on garde les habitudes.
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’on aime ou non la police. C’est de savoir au service de qui elle se met. Une démocratie ne se mesure pas à la docilité de ses citoyens face à l’uniforme, mais à la capacité de l’uniforme à protéger les plus fragiles plutôt qu’à les terroriser. Tant que nasser des enfants restera plus simple que de sanctionner un agent raciste, nous saurons que quelque chose, au cœur de l’institution, refuse obstinément de regarder la vérité en face.
Sources :
- RTBF, Manifestation contre les violences policières sous haute tension à Bruxelles, 8 juin 2026
- RTBF, Manifestations à Bruxelles : une enquête va être ouverte après la diffusion du comportement de certains policiers, 7 juin 2026
- La Libre, Colère des enseignants : des milliers de personnes rassemblées à Bruxelles, 8 juin 2026
- BX1, Contestation du secteur de l’enseignement : appel à une large manifestation pacifiste, 7 juin 2026
- La Libre, La Chambre approuve la fusion des zones de police à Bruxelles, 13 mai 2026
- L’Avenir, La Chambre approuve officiellement la fusion des zones de police bruxelloises, 15 mai 2026
- L’Avenir, Fusion des zones de police : les communes préparent un recours collectif, 13 mai 2026
- Investig’Action, Violences policières à Bruxelles : réactions et témoignages
- L’Avenir, Suicides à la police fédérale : les dernières statistiques, 29 juillet 2022
- Mémoire UCL, Le suicide policier en Belgique, prévalence et prévention
- ResearchGate, Recommandations de policiers francophones belges pour améliorer la santé mentale et la gestion de l’usage de la force

