6–9 minutes

L’école en résistance : quand la Fédération Wallonie-Bruxelles joue avec le feu

Depuis plusieurs mois, la Fédération Wallonie-Bruxelles est le théâtre d’une crise éducative d’une ampleur inédite depuis trente ans.

Depuis plusieurs mois, la Fédération Wallonie-Bruxelles est le théâtre d’une crise éducative d’une ampleur inédite depuis trente ans. Le gouvernement MR-Les Engagés, sous la houlette de la ministre de l’Enseignement Valérie Glatigny et de la ministre-présidente Élisabeth Degryse, a décidé de faire payer la facture budgétaire à l’école. La réponse de la rue ne s’est pas fait attendre.

La Fédération Wallonie-Bruxelles se trouve confrontée à des défis budgétaires persistants, notamment en raison de son incapacité constitutionnelle à lever des impôts supplémentaires. Les dépenses liées aux salaires des enseignants représentent près de la moitié du budget total, ce qui met une pression considérable sur les finances publiques. Pour y répondre, le gouvernement entend ramener le déficit budgétaire de la FWB à 1,2 milliard d’euros d’ici 2029, contre pas loin de 1,7 milliard en 2026.

Le catalogue des mesures est lourd. Le décret-programme II prévoit notamment l’augmentation de 10% de la charge horaire des enseignants du secondaire supérieur sans compensation salariale, un resserrement du régime de congés maladie pour les profs statutaires, ou encore le relèvement du minerval pour 58% des étudiants dans le supérieur. Le minerval en études supérieures passe ainsi de 835 à 1.194 euros pour la rentrée 2026-2027. Citons également la suppression de subsides pour l’achat de fournitures scolaires et la diminution des aides pour les repas chauds gratuits.

Plus paradoxal encore: la ministre Glatigny reconnaît elle-même que la fin des nominations au profit de CDI générera un surcoût de 500 millions d’euros à l’horizon 2060-2070, dû aux cotisations patronales plus élevées. Une réforme qui coûte plus cher qu’elle ne rapporte, et qui précarise le métier.

La logique sociale qui se dessine derrière ces chiffres est particulièrement préoccupante. Les écoles secondaires à plus faible indice socio-économique, dont les moyens complémentaires vont être rognés à hauteur de 46,8%, sont aussi celles qui vont pâtir le plus des mesures budgétaires. Ce sont pourtant celles qui en ont le plus besoin. Plus l’école est pauvre, plus elle paiera.

Mars Attacks s’est lancé officiellement en mars 2026. Le nom renvoie au film de Tim Burton, mais le message est moins humoristique qu’il n’y paraît. Pour ses fondateurs, les mesures portées par la ministre de l’Éducation Valérie Glatigny frappent l’école avec une violence inédite. Au départ, le mouvement rassemble des enseignants issus d’une douzaine d’écoles, principalement à Bruxelles, mais aussi à Wavre et à Liège.

Mars Attacks est un collectif interréseaux des acteurs de l’enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette dimension interréseaux est fondamentale: en rassemblant des enseignants du libre et de l’officiel, le mouvement refuse d’opposer les appartenances institutionnelles face à une menace commune. Arrêts de travail, boycott des journées pédagogiques, actions ciblées: le collectif « Mars Attacks » entend aller au finish.

La croissance du mouvement est vertigineuse. Au lancement, on comptait 12 établissements, alors qu’on en recense 200 aujourd’hui. L’un des objectifs de Mars Attacks était de ramener sur la place publique le débat sur l’enseignement. Par contre, nous n’avons pas l’impression d’être entendus par le gouvernement. La ministre laisse parler, elle écoute, mais elle applique ce qu’elle a décidé.

Le collectif Mars Attacks a annoncé une présence continue d’enseignants et d’écoles devant le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles du 11 au 27 mai, et a rejoint la mobilisation nationale du 12 mai aux côtés des syndicats.

Ce qui distingue ce mouvement des résistances habituelles, c’est son ampleur et sa transversalité.

Du côté des directions d’école, près de 300 chefs d’établissements se sont retrouvés le mardi 26 mai 2026 sous les fenêtres des Engagés pour réclamer, entre autres, plus de clarté sur les réformes. Ingrid Lefèvre, coprésidente d’Adilux qui regroupe les directeurs d’écoles secondaires libres en Luxembourg, résume le sentiment général: « Nous sommes très mécontents des mesures prises et surtout quant à la manière de les faire passer. Nous avons reçu des circulaires sur une organisation de rentrée portant sur des points du vote qui aura lieu le 27 mai. Cela est déjà présenté comme des choses acquises! »

Ces décisions impactent lourdement les écoles, les enseignants et les élèves, en particulier ceux qui sont précarisés, assure Alain Koeune. « Nous sommes inquiets du manque de perspectives cohérentes pour notre enseignement. »

Du côté de l’enseignement supérieur, la mobilisation est tout aussi vive. La Fédération des étudiants francophones (FEF) avait lancé dès l’annonce de la hausse du minerval une pétition pour dénoncer cette augmentation, qui a récolté près de 40.000 signatures. Quelque 700 étudiants ont manifesté à Bruxelles, venus notamment de Bruxelles, Liège et Mons, pour protester contre la réforme du minerval. À l’ULB, des étudiants ont occupé le rectorat en sit-in, tout en révisant leurs cours, scandant des slogans en faveur du refinancement de l’enseignement public.

Le collectif « Université en colère » réclame un refinancement durable de l’enseignement supérieur et de la recherche, le financement actuel ne suivant pas la hausse du nombre d’étudiants. Le mouvement demande également le retrait de plusieurs réformes touchant la recherche et défend la liberté académique, qu’il considère comme un pilier démocratique.

La FEF et la Ligue des familles se sont fermement opposées à la réforme du minerval, estimant qu’elle accroîtra les inégalités et restreindra l’accès à certaines filières, notamment dans les hautes écoles et les écoles supérieures des arts. Car l’accessibilité aux études supérieures, un droit fondamental, devient un privilège. Une phrase qui devrait glacer le sang de quiconque croit en l’égalité des chances.

Depuis le 18 mai 2026, une comparaison revient de plus en plus souvent: celle avec les grandes grèves de l’enseignement en 1996. À l’époque, le « plan Onkelinx » avait provoqué un séisme dans l’enseignement francophone. Suppressions d’emplois, rationalisation des écoles, économies budgétaires massives: la réforme portée par Laurette Onkelinx (PS) avait déclenché un mouvement historique.

Il reste historique par sa longueur: près de quatre mois durant lesquels les enseignants ont débrayé. Historique par son importance sociale, politique et même culturelle. Car les grèves de 96 sont les dernières d’un vaste mouvement entamé dès le début des années 90 contre les économies réalisées par les différents gouvernements de la communauté française.

Malgré plus de vingt manifestations et près de quatre mois de mobilisation, le gouvernement et Laurette Onkelinx ne cèdent rien. À l’approche des examens, le mouvement finit par s’essouffler et le « plan Onkelinx » est maintenu. Mais ces mois quasi sans cours dans une grande partie de l’enseignement primaire et secondaire restent comme la plus longue grève de l’histoire de l’enseignement belge.

Une différence majeure sépare les deux épisodes. En 1996, c’était le PS qui portait les réformes contestées, provoquant une fracture importante avec les syndicats proches du monde socialiste. Aujourd’hui, la contestation vise principalement le MR et Les Engagés.

Ce qui est commun aux deux moments, c’est la question du refinancement. La question était posée exactement dans les mêmes termes en 1990 et en 1996. Et c’est grâce au refinancement opéré en 2001 qu’on a pu tenir jusqu’à maintenant. La seule porte de sortie entrevue, ce serait de parachever 2001, c’est-à-dire revoir la loi spéciale de financement pour que les montants rétrocédés à la Communauté française par le fédéral soient directement calqués sur l’évolution du PIB.

Au Parlement de la FWB, l’opposition s’est mobilisée avec une énergie rare. Les députés d’opposition PS, PTB, Ecolo et Lib.res ont quitté la commission Éducation de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dénonçant un « déni de démocratie ». Le PS a publié un communiqué réclamant une « trêve » dans l’intérêt des élèves, qui se traduirait par une suspension d’un an des réformes ainsi que par une reprise de la concertation avec les partenaires sociaux.

Seize heures après avoir entamé ses travaux, le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles débattait toujours, mardi à 05h00 du matin, du train d’économies programmées par le gouvernement MR-Engagés. L’opposition a déposé de nouveaux amendements avec demande d’avis au Conseil d’État, une procédure qui a reporté le vote final du texte, initialement prévu le 27 mai. Des actions sont prévues jusqu’à la rentrée prochaine si rien ne bouge.

L’enseignement est au coeur d’un projet de société. Décider qui y accède, dans quelles conditions et avec quels moyens, c’est dessiner les contours d’un avenir collectif.

Quand on réduit les repas chauds dans les écoles, on frappe les familles les plus précaires. Quand on augmente le minerval, on ferme les portes de l’université à ceux qui ne peuvent se le permettre. Quand on alourdit la charge de travail des enseignants sans compensation, on détériore les conditions d’apprentissage des élèves qui ont précisément le plus besoin d’un encadrement humain et attentif.

Les réformes en cours fragilisent l’école, aggravent les inégalités, dégradent les conditions de travail et mettent en péril l’avenir des élèves. La révolution des craies n’est pas un caprice corporatiste. C’est la défense d’un bien commun.

Mars Attacks a choisi l’humour et les petits hommes verts. Mais derrière le clin d’oeil au film de Tim Burton, le message est grave. L’envahisseur ne vient pas de l’espace. Il porte une cravate. Et il siège au gouvernement.

Sources :

  1. RTBF, La Libre, Le Vif, L’Avenir, Marsattacks, BruxellesToday, BX1, Brulocalis, Wilfried, Head Topics, CSC.

Réagir et en discuter sur Facebook