Il ne se passe pas une semaine sans qu’une nouvelle mesure, une nouvelle réforme, un nouveau « partenariat » ne vienne rogner un peu plus ce qui devrait être intouchable : l’école publique, gratuite, émancipatrice. Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas non plus le fruit d’une série de maladresses. C’est une direction politique. Et il est temps de la nommer.
La marchandisation de l’enseignement ne ressemble pas à une invasion brutale. Elle ressemble à une érosion. Lente, méthodique, souvent habillée de bon sens gestionnaire ou de « pragmatisme budgétaire ». Mais derrière chaque mesure prise séparément, une logique commune se dessine : l’école doit servir l’économie. Pas l’inverse.
Prenons la suppression de la 7ème année professionnelle et qualifiante. Décidée par la ministre de l’Éducation Valérie Glatigny (MR) pour des raisons d’économies, elle prive des centaines de jeunes d’une année de spécialisation précieuse. Des filières entières disparaissent : sommellerie, horlogerie, esthétique, électricité… Ces élèves sont renvoyés vers l’enseignement pour adultes, dont les capacités d’accueil sont déjà saturées, ou vers des formations en alternance pilotées par des organismes comme l’IFAPME ou l’EFP, ancrés dans les logiques du marché du travail. Le message implicite est clair : un jeune porteur d’un CESS n’a plus rien à faire à l’école. Il doit travailler.
Et justement, travailler, le gouvernement Arizona s’y emploie à le faciliter au maximum pour les étudiants. Le contingent d’heures autorisées pour les jobistes vient d’être porté à 650 heures par an, contre 475 heures auparavant. La mesure est présentée comme une bonne nouvelle pour les jeunes. Mais derrière la façade généreuse, il faut voir ce qu’elle produit réellement : des étudiants de plus en plus présents sur le marché du travail, de plus en plus absents des bancs de classe, de plus en plus tentés d’arrêter leurs études lorsqu’un employeur leur offre une opportunité qui semble concrète, immédiate, rémunératrice. Un jeune qui abandonne sa formation sans diplôme n’est pas un jeune libéré. C’est un jeune vulnérable, entièrement à la merci de la bonne volonté d’un employeur. Ce n’est pas de l’autonomie. C’est de la précarité déguisée en liberté.
La même logique préside au projet de transfert de l’enseignement pour adultes, anciennement appelé promotion sociale, vers les régions wallonne et bruxelloise, où il serait fusionné avec la formation professionnelle déjà gérée à ce niveau. En apparence, une rationalisation administrative. En réalité, un glissement fondamental. L’enseignement pour adultes a une double mission depuis toujours : former, bien sûr, mais aussi émanciper. Permettre à des personnes en situation précaire, à des travailleurs en reconversion, à des adultes qui n’ont pas eu leur chance, de reprendre le chemin du savoir et de la dignité. Le confier aux régions, aux côtés de la formation professionnelle, c’est le placer sous la tutelle d’une logique d’employabilité immédiate, calibrée sur les besoins des entreprises, déconnectée de toute notion de culture générale ou d’épanouissement humain. On ne formera plus des citoyens. On formera des travailleurs.
Pendant ce temps, dans les directions d’établissement scolaire, les budgets de fonctionnement stagnent ou reculent. Et le marché s’est empressé de combler le vide. Des plateformes numériques privées comme Smartschool, Appschool ou Cabanga ont envahi les écoles. Leurs promesses sont séduisantes : tout clé en main, des interfaces fluides, des outils de communication modernes. Mais leurs tarifs sont souvent exorbitants. Ce sont des dépenses qui pèsent lourdement sur des budgets déjà à l’os, pour des services que l’administration publique devrait fournir gratuitement ou quasi. On privatise ainsi, par défaut, une infrastructure numérique fondamentale. Et les écoles les moins bien dotées, celles qui accueillent les publics les plus fragilisés, peinent davantage à assumer ces coûts.
Il y a aussi, plus discrètement, quelque chose de profondément révélateur dans l’argent que certaines écoles consacrent désormais à leur communication et à leur publicité. Des campagnes pour attirer des élèves, mettre en valeur leurs options, soigner leur image de marque. L’école comme produit. L’élève comme client à conquérir. Ce n’est pas anodin : ça traduit l’émergence d’une concurrence entre établissements, d’un marché scolaire qui va à rebours de toute idée de service public universel et égalitaire.
Ces phénomènes ne touchent pas tout le monde de la même façon. Les écoles des quartiers aisés ont les ressources, les réseaux et les marges de manoeuvre pour résister à certaines de ces pressions ou pour s’y adapter sans trop de casse. Les établissements qui accueillent les enfants des familles précaires, des quartiers populaires, des publics les plus éloignés du système, n’ont pas ce luxe. C’est toujours sur les plus vulnérables que les logiques marchandes s’exercent avec le plus de force.
Et c’est une question d’écologie aussi. Quand les budgets publics sont compressés au point que les écoles ne peuvent plus investir dans leur bâtiment, on reporte indéfiniment les rénovations énergétiques. On achète du matériel bon marché plutôt que durable. On engage des prestataires privés dont les priorités ne sont pas les nôtres. L’école pauvre ne peut pas se permettre d’être verte. L’austérité a aussi un bilan carbone.
Derrière toutes ces décisions, il y a une philosophie politique cohérente : l’école n’est pas un droit fondamental à défendre coûte que coûte. C’est une dépense à optimiser. Et si le privé peut faire le travail à moindre coût apparent, tant mieux.
Ce choix, il n’est pas inévitable. Il est contestable. Et il mérite d’être contesté.
Sources :
- Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente : suppression des filières de 7e années professionnelles et techniques
- RTBF : filières de 7e années supprimées, quelles alternatives ? (mars 2025)
- La Libre Belgique : suppression de la 7e année qualifiante (janvier 2025)
- Moniteur belge, 8 mai 2025 : augmentation du contingent de travail étudiant à 650h/an
- Portail FWB : Contrat 2035 de l’Enseignement pour Adultes

