En 2025, la Fédération Wallonie-Bruxelles a retiré 3,7 millions d’euros de la ligne qui aide les familles à acheter un ordinateur à leurs enfants. Cet argent finance désormais une mission de conseil pour le futur logiciel de paie des enseignants.
Nous sommes tombés dessus en cherchant autre chose. Dans notre dernier article, nous expliquions pourquoi le barème des enseignants avait reculé sur leur fiche de paie de septembre. Beaucoup d’entre vous nous ont demandé pourquoi l’administration avait choisi une méthode aussi opaque, en rabotant le barème de chacun plutôt qu’en affichant une indexation limitée à 80 euros.
Une piste circule dans les salles des profs, et nous la donnons pour ce qu’elle vaut. La paie des 130.000 membres du personnel de l’enseignement tourne encore sur ce que le gouvernement appelle lui-même « l’actuel logiciel historique de paie des enseignants ». Selon la RTBF, l’administration a modifié les barèmes pour éviter de créer des indices différents selon les travailleurs. Si ce vieux moteur ne sait gérer qu’un index commun à tout le monde, raboter les barèmes devenait la seule sortie. Personne ne l’a confirmé. Le cabinet a promis une explication cette semaine, et nous attendons de la lire.
Le logiciel censé prendre le relais s’appelle CEPAGE. Le gouvernement en parle comme d’« un des projets informatiques les plus ambitieux pour l’avenir ». Avant le premier appel d’offres, une phase d’analyse a été confiée au cabinet McKinsey, pour « définir les montants nécessaires ». Nous avons cherché ce qu’elle a coûté, sans trouver le moindre chiffre dans les documents publics. Pour la suite, la Cour des comptes a fait le calcul en juillet : près de 100 millions d’euros sur 14 ans d’exploitation, avec un « déficit d’évaluation par les pouvoirs publics des coûts ».
Remplacer ce vieux système n’a rien d’un caprice. Quand la paie déraille, ce sont des enseignants qui trinquent : en 2020, La Libre racontait l’histoire d’un prof à qui l’administration devait 113.000 euros. Sur le principe, nous n’avons rien contre CEPAGE.
C’est son financement qui coince. Le budget initial 2025 contient une ligne intitulée « Provision pour la stratégie numérique dans l’enseignement ». D’après le texte officiel, elle permet aux parents d’acheter ou de louer un ordinateur à prix réduit pour leur enfant, et alimente un fonds de solidarité pour les familles qui ont le moins de moyens. Cette année-là, 3,7 millions en sont retirés et transférés à l’ETNIC, l’organisme informatique de la Fédération, « pour la mise en œuvre du projet CEPAGE (nouveau programme de paie des enseignants) ». Le budget de l’ETNIC précise d’où vient l’argent : « à charge du budget de la Ministre GLATIGNY ».
La ligne ne s’en est jamais remise. Un million de plus disparaît à l’ajustement de 2025. En 2026, elle change de nom, son objet s’élargit et l’aide aux familles n’y est plus mentionnée. En deux ans, elle a perdu un tiers de ses moyens.
Le budget de l’ETNIC détaille l’usage des 3,7 millions : une « mission d’assistance » chargée de cartographier les procédures et de rédiger le cahier des charges du futur logiciel. On paie donc des consultants pour préparer le marché suivant. Le développement lui-même viendra après, avec d’autres millions.
Le registre européen des marchés publics raconte le reste. Lancé en mars 2024, un premier appel d’offres ne reçoit qu’une seule offre et se termine sans attribution. L’ETNIC le relance en novembre 2024, pour une valeur estimée à 3,7 millions. Un mois plus tôt, au conclave budgétaire d’octobre, le gouvernement avait décidé de prélever exactement cette somme sur la ligne des élèves. Presque deux ans plus tard, aucun avis d’attribution n’a été publié. Nous ne savons ni qui a décroché le marché, ni à quel prix.
Pièces à l’appui
- Provision pour la stratégie numérique dans l’enseignement : 15 M€ en 2024, 11,1 M€ au budget initial 2025, 10,1 M€ après ajustement 2025, 10 M€ après ajustement 2026. (budget initial 2025, p. 99, ajusté 2025, p. 56, ajusté 2026, p. 39)
- 3,7 M€ transférés à l’ETNIC pour CEPAGE, « à charge du budget de la Ministre GLATIGNY ». (budget des dépenses 2025, partie ETNIC, p. 422)
- Premier appel d’offres pour la mission d’assistance : mars 2024, 1 offre reçue, marché non attribué. (TED 153966-2024, TED 709752-2024)
- Relance « CEPAGE relance » : novembre 2024, valeur estimée 3,7 M€ hors TVA, 18 mois. (TED 712327-2024)
- Ajustement 2025 : 280.000 € pour « la constitution de l’équipe CEPAGE », 400.000 € pour l’élaboration du cahier des charges. (budget des dépenses 2025 ajusté, partie ETNIC, p. 665-666)
- 15 M€ par an prévus pour CEPAGE à partir de 2026. (budget des dépenses 2025, partie ETNIC, p. 419)
- Cour des comptes : 35,2 M€ pour construire la plateforme, 95,7 M€ de coût cumulé après 14 ans d’exploitation. (La Libre, 2 juillet 2026)
- Analyse de McKinsey : montant introuvable dans les documents publics. (budget des dépenses 2024, partie ETNIC, p. 246)
Le billet du Ket
Ça fait quatre siècles que je fais pipi sur la même fontaine, et personne ne m’a jamais proposé 3,7 millions pour cartographier le processus. Il paraît qu’on a trouvé l’argent dans les ordinateurs des gamins. Pas grave : ils feront leurs devoirs sur la fiche de paie de leur prof, il y a plein de chiffres dedans.
Le Ket, depuis sa fontaine
Ces documents ont leurs limites, et nous préférons les poser nous-mêmes. Ils montrent un transfert de crédits vers une mission de conseil. Ils ne montrent pas que des familles ont perdu leur aide : la provision était peut-être sous-utilisée, et la Fédération présente toujours l’aide de 150 euros par élève comme en vigueur. Ils ne relient pas davantage cet argent à McKinsey, dont l’analyse est antérieure au transfert.
Le choix politique, lui, se lit sans peine. Pour payer des consultants, le gouvernement a puisé dans l’enveloppe qui permet à un ado de Seraing ou d’Anderlecht d’avoir le même ordinateur qu’une élève d’Uccle. Dans un enseignement qui promet la gratuité scolaire, ces 3,7 millions serviront à écrire un cahier des charges.
Côté enseignants, l’indexation est plafonnée par une décision fédérale que les partis au pouvoir à la Fédération ont eux-mêmes soutenue, et on l’applique en rabotant les barèmes, peut-être parce que le logiciel de paie ne sait pas faire autrement. Côté élèves, le chantier censé remplacer ce logiciel démarre en partie avec l’argent de leurs ordinateurs. L’école paie des deux côtés.
Sources :
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Exposé général des dépenses 2025 (budget initial), p. 48 et 58
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Exposé particulier des dépenses 2025 (budget initial), p. 99
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Budget des dépenses 2025 (budget initial), partie ETNIC, p. 416-417, 419, 422 et 432
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Budget des dépenses 2025 (ajustement), partie ETNIC, p. 665-666
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Exposé particulier des dépenses 2025 (ajustement), p. 56
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Budget des dépenses 2024 (budget initial), partie ETNIC, p. 246
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Budget des dépenses 2024 (ajustement), partie ETNIC, p. 430-431
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Exposé particulier des dépenses 2026 (budget initial), p. 91
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Exposé particulier des dépenses 2026 (ajustement), p. 39
- Fédération Wallonie-Bruxelles, Exposé général 2024, p. 11
- TED, avis de marché 153966-2024, mission d’assistance CEPAGE, 14 mars 2024
- TED, avis de résultat 709752-2024 (une offre, marché non attribué), 21 novembre 2024
- TED, avis de marché 712327-2024, « CEPAGE relance », 21 novembre 2024
- La Libre, « La Cour des comptes pointe la maturité insuffisante du système de paiement des enseignants », 2 juillet 2026
- La Libre, « L’administration devait 113.000 euros à un enseignant ! », 12 janvier 2020
- Fédération Wallonie-Bruxelles, FAQ parents « Mes outils numériques »
- RTBF, « Indexation plafonnée en septembre : les enseignants surpris par une baisse de leur barème brut, pourtant les calculs sont corrects », 26 septembre 2026
- Still Pissing, « Indexation en centimes : les profs paient encore la note », 26 septembre 2026

