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Six années de résistance : la mémoire de l’enseignement francophone

Il y a une mémoire que le pouvoir préfère voir s’effacer : celle d’un enseignement francophone qui, pendant six longues années, a refusé de courber l’échine.

Il y a une mémoire que le pouvoir préfère voir s’effacer. Celle d’un enseignement francophone qui, pendant six longues années, a refusé de courber l’échine. Aujourd’hui, alors que la jeunesse et les profs descendent à nouveau dans la rue, il vaut la peine de rouvrir ce dossier que beaucoup croient clos. Non pour ressasser le passé, mais parce qu’il éclaire crûment notre présent.

Tout commence à la charnière des années 80 et 90. En 1989, l’enseignement passe du fédéral aux Communautés. Sur le papier, une avancée démocratique : rapprocher l’école des réalités locales. Dans les faits, un cadeau empoisonné. La Communauté française hérite d’une compétence immense sans les moyens qui vont avec, au moment précis où la Belgique doit se serrer la ceinture pour intégrer la future zone euro. L’école devient alors la variable d’ajustement d’une politique d’austérité qui ne dit pas encore son nom. Dès 1990, les grèves se succèdent, année après année, dans une indifférence relative des grands médias.

Le séisme, lui, porte une date et un nom. Le 2 avril 1996, le Parlement de la Communauté française adopte le décret porté par Laurette Onkelinx, alors ministre-présidente socialiste en charge de l’enseignement. L’objectif est budgétaire et brutal : économiser environ 5 milliards de francs belges. Pour y parvenir, on prévoit la suppression de 3.000 emplois dans le secondaire francophone et la disparition ou la fusion des écoles comptant moins de 400 élèves. Derrière ces chiffres froids, une réalité humaine : des classes surchargées, des collègues poussés vers la prépension dès cinquante-cinq ou cinquante-huit ans, des établissements de proximité rayés de la carte. Et ce sont presque toujours les écoles des quartiers populaires, celles qui scolarisent les enfants des familles les plus modestes, qui paient le prix fort de ces rationalisations comptables.

Face à la contestation, l’attitude d’Onkelinx restera dans les mémoires. Inflexible, elle ira jusqu’au bout. Quand les profs débrayent, elle leur oppose une formule qui blesse encore : ils prendraient les enfants en otages. Des ministres socialistes iront même jusqu’à qualifier les enseignants en lutte d’égoïstes. Voilà le retournement le plus douloureux de cette séquence : une gauche de gouvernement traitant par le mépris celles et ceux qui, sur le terrain, incarnaient pourtant son projet émancipateur d’origine. On reprochera longtemps à la ministre cette surdité, ce passage en force contre la rue, contre une part de sa propre base militante, et même contre les directions syndicales qui jugeaient le mouvement trop radical.

Car le mouvement, lui, fut historique. De février à mai 1996, l’enseignement francophone connaît la plus longue grève de son existence. Certaines manifestations rassemblent jusqu’à 40.000 enseignants. Les élèves du secondaire et les étudiants du supérieur rejoignent massivement le cortège. Bruxelles est bloquée. Le siège du Parti socialiste comme celui du gouvernement reçoivent leur lot d’œufs pourris. Pendant des semaines, la plupart des élèves francophones du secondaire n’ont tout simplement plus cours. Rarement la colère sociale aura été aussi visible, aussi déterminée.

Et pourtant. Soyons honnêtes sur le bilan, car c’est là que réside la vraie leçon. Sur l’essentiel, le gouvernement n’a pas cédé : le décret est voté, les 3.000 emplois disparaissent, une école sur cinq se voit absorbée par une entité plus grande. La force brute de la mobilisation n’a pas suffi à faire reculer un pouvoir décidé à passer outre. Voilà la part amère.

Mais réduire ces grèves à une défaite serait une erreur d’analyse, et une injustice envers celles et ceux qui se sont battus. Car la lutte a arraché des choses. Le volume initial des pertes d’emplois, un temps envisagé à un niveau encore plus élevé, a été contenu sous la pression de la rue. Dans le supérieur, la mobilisation décidée des étudiants a contraint le ministre Lebrun à retirer son premier projet de fusion des hautes écoles, puis à garantir le libre accès à l’enseignement et la reconnaissance officielle des organisations étudiantes. Surtout, la négociation post-grève a permis d’obtenir l’égalité barémique entre les enseignants du maternel et du primaire et leurs collègues régents, une avancée de justice salariale qui structure encore aujourd’hui le métier. Ce qui ne se mesure pas en lignes budgétaires compte aussi : toute une génération d’élèves a appris là, sur le pavé, qu’on pouvait prendre son destin collectif en main. Plusieurs figures de l’engagement politique actuel datent précisément leur éveil de ces semaines de lutte.

Voilà ce que nous lègue 1996 : la preuve qu’un pouvoir peut gagner un vote tout en perdant sa légitimité morale, et qu’un mouvement peut perdre une bataille frontale tout en semant des victoires différées que l’on récolte des décennies plus tard.

Cette mémoire, nous en avons besoin maintenant. Car la comparaison avec aujourd’hui s’impose d’elle-même, à condition de ne pas la manier paresseusement. On entend déjà la petite musique résignée : en 95, le mouvement s’est éteint en juin et n’est jamais reparti, alors à quoi bon. C’est oublier l’essentiel, comme nous l’écrivions dans notre article « Et maintenant » sur la suite du mouvement actuel. En 1995, le mouvement vivait déjà sa sixième année et arrivait à bout de souffle. Aujourd’hui, il vit ses tout premiers mois. Hier, la mobilisation était massivement portée par les structures syndicales. Aujourd’hui, elle monte de la base, par des collectifs décentralisés comme Mars Attacks ou École en Lutte, là où les syndicats suivent plus qu’ils ne dirigent. Et la jeunesse de 2026 dispose d’un atout que celle de 1996 n’avait pas : des outils de communication massifs, instantanés, qui rendent l’essoufflement bien moins probable. Les vacances offriront un répit, sans doute. Elles ne signeront pas la fin.

L’histoire ne se répète pas à l’identique. Mais elle nous prévient. Un gouvernement peut faire passer son texte en force. Il ne peut pas effacer ce que la lutte dépose dans les consciences. C’est précisément cela que celles et ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir devraient méditer avant de croire la partie gagnée.

Sources :

  1. RTBF, « 1996, c’est la guerre entre Laurette Onkelinx et les enseignants »
  2. RTBF, « L’école en grève, spectre des années 90 »
  3. L’Avenir, « Grèves dans l’enseignement : comme un parfum de 1996 ? »
  4. Solidaire, « 1996 : une grève historique dans l’enseignement belge »
  5. Wilfried Magazine, « L’agression contre les profs est la pire depuis la guerre »
  6. École démocratique (skolo.org), « 25 ans d’austérité dans l’enseignement »

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