Et maintenant ?
Le décret-programme est passé. Au bout de quatorze heures de débats électriques, dans la nuit, la majorité MR-Les Engagés a fait voter son texte malgré la rue, malgré les syndicats, malgré une procédure que des constitutionnalistes qualifient eux-mêmes de sans précédent. On a écrit « NON » sur les murs du Parlement. On a déployé la police, on a parlé de l’armée. Et le texte est passé quand même.
Beaucoup vont vous dire que c’est fini.
Que la rentrée arrivera, que l’été éteindra les braises, que les profs rangeront leurs pancartes et que les élèves retourneront en classe. Ils vous citeront 1995, l’autre grand soulèvement de l’enseignement, et ils vous diront : vous voyez bien, ça s’est arrêté en juin.
Mais ceux qui disent cela oublient l’essentiel.
Ils oublient que le mouvement des années 90 ne naissait pas en 1995. Il avait commencé dès 1990. Quand le souffle est retombé, cinq années de lutte avaient déjà épuisé les corps et les volontés. Cinq années. Ce que nous vivons aujourd’hui n’en est qu’au tout début. Quelques semaines. Les premiers mois d’une colère qui découvre à peine sa propre force.
Ils oublient aussi qui portait la mobilisation d’alors. C’étaient les syndicats, structurés, verticaux, capables de décréter une grève comme de la suspendre. Aujourd’hui, la dynamique vient d’ailleurs. Elle vient de la base. Des collectifs décentralisés, des assemblées d’écoles, des réseaux comme Mars Attacks ou École en Lutte. Les syndicats suivent, accompagnent, mais ils ne tiennent plus seuls la manette. Et c’est précisément ce qui change tout. Un mouvement que personne ne dirige vraiment est un mouvement que personne ne peut éteindre d’un coup de téléphone.
Ils oublient enfin la jeunesse. Dans les années 90, les jeunes étaient déjà dans la rue, nombreux, déterminés. Mais ils n’avaient ni les outils ni la vitesse de ceux d’aujourd’hui. Les élèves de 2026 disposent d’une arme que leurs aînés n’avaient pas : la communication horizontale, instantanée, massive. Un appel lancé un soir circule dans des centaines d’écoles avant le matin. À Gembloux, à Arlon, à Tournai, à Wavre, à Verviers, la mobilisation a essaimé sans cellule de coordination, sans organigramme. Juste des écrans, des messages, et une conviction partagée : on joue notre avenir.
Alors parlons-en, des vacances.
Oui, l’été permettra de souffler. De reprendre des forces. Mais croire que la trêve estivale signera la fin de la contestation, c’est se tromper d’époque. Les conditions qui ont permis l’essoufflement de 1995 ne sont pas réunies aujourd’hui. Le mouvement est jeune, il est diffus, il est connecté. Il ne dépend pas d’une structure que l’on fatigue. Il dépend d’une indignation qui, elle, ne prend pas de congé.
Et puis il y a la suite politique. On parle déjà d’un décret-programme III, censé corriger les erreurs du décret-programme II. Reconnaître qu’un texte doit être corrigé, c’est déjà reconnaître qu’il était bancal. C’est admettre, à demi-mot, que l’on a légiféré dans la précipitation, contre l’avis de celles et ceux qui font vivre l’école au quotidien. Ce troisième acte sera donc un terrain de bataille supplémentaire, et chaque correction arrachée nourrira le sentiment, légitime, que la pression paie.
Car au fond, de quoi parle-t-on ?
On parle de deux périodes de cours supplémentaires imposées aux enseignants du secondaire supérieur, sans le moindre euro de compensation. On parle d’un minerval qui grimpe de 835 à près de 1.194 euros pour la majorité des étudiants du supérieur. On parle de fins de carrière resserrées, de congés maladie rabotés, de moyens retirés aux écoles. On parle, en somme, d’un effort de 500 millions d’euros demandé à un secteur qui forme les citoyens de demain, pendant que d’autres choix budgétaires restent intouchables.
L’école n’est pas une dépense. C’est un investissement. C’est le lieu où notre pays promet à chaque enfant, quelle que soit son origine, quel que soit le revenu de ses parents, une chance égale de s’élever. Rendre l’enseignement supérieur plus cher, c’est trier les étudiants par le portefeuille. Surcharger les professeurs sans les payer, c’est leur signifier que leur métier ne vaut pas qu’on les respecte. Et chaque mesure qui éloigne les plus fragiles du savoir trahit la promesse fondatrice de toute société qui se prétend juste : que la culture et l’instruction appartiennent à tous, pas à ceux qui peuvent se les offrir.
Voilà pourquoi cette colère est différente.
Elle n’est pas un caprice de fin d’année. Elle est l’expression d’un refus profond : celui de voir l’école transformée en variable d’ajustement comptable. Beaucoup le disent, et ils ont raison : un tel mouvement de fond n’avait plus émergé depuis trente ans. Et ce que nous voyons aujourd’hui n’est pas la fin de quelque chose.
C’est le commencement.
Sources :
- La Libre, RTBF, L’Avenir, Le Vif, BruxellesToday, NoTélé (4-5 juin 2026)

