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La presse, quatrième pouvoir : et ceux qui la font vivre ?

On parle souvent de la presse comme d’un quatrième pouvoir. On parle rarement des personnes qui la font vivre au quotidien, et encore moins de leurs conditions de travail.

On parle souvent de la presse comme d’un quatrième pouvoir, d’un contre-pouvoir, d’un rempart démocratique. On parle rarement des personnes qui la font vivre au quotidien. Et encore moins de leurs conditions de travail.

Pourtant, derrière chaque article, chaque reportage, chaque enquête, il y a un être humain. Un travailleur. Une travailleuse. Qui a un loyer à payer, des fins de mois à tenir, des droits à faire valoir.

Le journalisme, dans sa réalité ordinaire, ressemble de moins en moins à ce que l’imaginaire collectif lui prête. Il ressemble de plus en plus à la précarité.

En Belgique comme ailleurs, les rédactions rétrécissent. Les effectifs permanents fondent. Les CDI cèdent la place aux contrats courts, aux missions ponctuelles, aux statuts d’indépendants imposés. On les appelle les pigistes : ces journalistes payés à la pige, à l’article, au sujet livré. Pas de salaire fixe. Pas de sécurité. Souvent, pas de mutuelle digne de ce nom.

Le tarif d’une pige a à peine bougé depuis vingt ans. Dans certains médias, un article de fond rapporte aujourd’hui moins qu’une heure de plombier. Ce n’est pas une figure de style. C’est une réalité documentée, vécue, subie.

Les jeunes journalistes sont les premières victimes de cette logique. Diplômés, formés, engagés, ils entrent dans le métier par des stages non rémunérés ou mal rémunérés, enchaînent les piges sans filet, accumulent une expertise que le marché refuse de valoriser. Beaucoup abandonnent. Non par manque de talent ou de conviction, mais parce qu’on ne peut pas vivre de passion seule quand les factures arrivent chaque mois.

Cette précarisation n’est pas un accident. C’est le produit d’un modèle économique qui a mis la presse sous la tutelle de l’audience, de la publicité et des actionnaires. Quand un média appartient à un grand groupe industriel ou financier, la rentabilité prime sur l’indépendance éditoriale. Les journalistes deviennent des variables d’ajustement. Leur fragilité économique devient un levier de pression, conscient ou non.

Un journaliste précaire est un journaliste vulnérable.

Vulnérable à l’autocensure, parce qu’il craint de perdre la pige suivante. Vulnérable à la dépendance envers ses commanditaires. Vulnérable face aux pouvoirs qu’il est censé surveiller. C’est le paradoxe cruel de la situation : on demande aux journalistes de tenir tête aux puissants tout en les maintenant dans une insécurité structurelle qui les affaiblit.

Ce n’est donc pas seulement une question de droits sociaux, même si c’en est une urgente. C’est une question démocratique. Une presse libre suppose des journalistes libres. Et des journalistes libres supposent des journalistes qui peuvent vivre dignement de leur travail.

Défendre des conditions de travail décentes pour les journalistes, c’est défendre la qualité de l’information. C’est défendre la diversité des regards, des voix, des territoires couverts. C’est refuser que l’exercice du journalisme devienne le privilège de celles et ceux qui ont les moyens de travailler pour presque rien, ou d’être portés par leur famille le temps de « percer ».

La lutte pour des médias indépendants et la lutte pour des travailleurs dignes ne sont pas deux combats séparés. Ce sont les deux faces d’un même enjeu : celui d’une démocratie qui s’informe, qui délibère et qui résiste. Sans rabais.

Sources :

  1. AJP (Association des Journalistes Professionnels de Belgique), rapports annuels sur l’emploi et les conditions de travail dans la presse francophone
  2. IFJ (Fédération Internationale des Journalistes), enquêtes sur la précarisation du journalisme en Europe
  3. Reporters sans frontières (RSF), baromètres annuels sur la liberté de la presse
  4. Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA/Medialaan), données sur la concentration des médias en Belgique

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