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Il y a mille manières de tuer un média public

Il y a mille manières de tuer un média public. La plus brutale, c’est la censure directe. Mais cette méthode a un défaut majeur : elle fait du bruit.

Il y a mille manières de tuer un média public. La plus brutale, c’est la censure directe. La déprogrammation. La suppression pure et simple. Mais cette méthode a un défaut majeur : elle fait du bruit. Elle scandalise. Elle mobilise.

Alors les pouvoirs qui veulent affaiblir le service public audiovisuel ont appris à être plus discrets. Plus patients. Plus chirurgicaux.

Ils coupent les budgets.

Pas d’un coup. Pas de manière spectaculaire. Mais progressivement, méthodiquement, en invoquant la rigueur, la sobriété, la nécessité de faire des économies. En collant aux médias publics l’étiquette d’un luxe inutile, d’une survivance du passé, d’une structure gonflée et inefficace.

Et pendant ce temps, discrètement, les rédactions s’effondrent. Les journalistes expérimentés partent. Les enquêtes de fond deviennent impossibles. La qualité recule. Et quand enfin l’audience baisse, les mêmes voix s’empressent de conclure : « Vous voyez bien que personne n’en veut. »

C’est une arme silencieuse. Et c’est précisément pour ça qu’elle est efficace.

En Belgique, cette mécanique s’observe des deux côtés de la frontière linguistique. Et ce n’est pas rassurant.

Du côté francophone, la RTBF est dans la tempête.

Sa dotation annuelle s’élève à 350 millions d’euros. Dans le cadre de l’assainissement budgétaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la chaîne publique perd désormais le mécanisme qui lui garantissait une hausse annuelle de 2% au-delà de l’index. Ce que le cabinet de la ministre Galant chiffre à 70 millions sur la législature, la présidente du conseil d’administration Joëlle Milquet évalue plutôt à 130 ou 140 millions sur cinq ans. La différence entre les deux estimations dit déjà tout du rapport de force en cours.

Mais les coupes budgétaires ne sont que la partie visible de l’iceberg.

Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a annoncé la démission des cinq administrateurs libéraux du conseil d’administration de la RTBF à la suite de la nomination de Thomas Gadisseux comme nouveau directeur de l’information et des sports. Bouchez a fustigé ce qu’il a appelé le « fonctionnement erratique » du CA et affirmé qu’il était devenu impossible de trouver le moindre consensus avec la présidente Joëlle Milquet.

Derrière le vernis de la querelle de gouvernance, la réalité est plus crue : les libéraux n’ont pas apprécié que les administrateurs n’aient eu à se prononcer que sur la seule candidature de Thomas Gadisseux, alors qu’ils auraient préféré que celle de Laurent Haulotte, ex-RTL, soit également mise en compétition.

Autrement dit : le MR ne conteste pas un dysfonctionnement. Il conteste de ne pas avoir obtenu le candidat qu’il voulait à la tête de l’information de la RTBF.

Face à cette pression, la Société des Journalistes de la RTBF a publié un communiqué ferme, dénonçant l’ »ingérence », les « intimidations » et les tentatives de « déstabilisation » du monde politique, en exigeant que l’indépendance éditoriale des rédactions soit préservée.

Ces mots ne tombent pas par hasard. Ils décrivent une réalité.

Du côté flamand, la VRT n’est pas mieux lotie.

Le nouveau contrat de gestion 2026-2030 a été signé entre la VRT et la ministre N-VA des Médias Cieltje Van Achter. Sa dotation annuelle est fixée à 296,4 millions d’euros, mais l’enveloppe de fonctionnement ne sera pas indexée en 2026 ni en 2027, et seulement partiellement les années suivantes. En clair : en termes réels, c’est une amputation progressive.

Le contrat impose en outre à la VRT d’économiser 16 millions d’euros sur cinq ans. Les syndicats ont qualifié ces mesures d’ »inacceptables », en reprochant également à la ministre d’avoir « manqué à sa parole » en ne respectant pas les engagements initiaux du contrat de gestion. La ministre, elle, a estimé que ces économies représentaient des « peanuts ». Le mot en dit long sur la considération portée au service public.

Et ce n’est pas tout. Le nouveau conseil d’administration de la VRT est présidé par Frieda Brepoels, de la N-VA. Le Vlaams Belang y occupe trois sièges, avec Eric Deleu, Jan Huibrechts et Inge Vanpaeschen. La totalité de l’opposition démocratique au Parlement flamand se retrouve ainsi exclue du conseil d’administration de la VRT, ce qui a suscité l’inquiétude de la Vlaamse Vereniging van Journalisten, qui demande une représentation garantie de toutes les formations.

Un média public dont le conseil d’administration est dominé par les partis au pouvoir, y compris l’extrême droite, sans contre-pouvoir de l’opposition. Ce n’est pas de la gouvernance. C’est de la mainmise.

Pendant ce temps, le gouvernement flamand a effectué des coupes sombres dans les fonds destinés au journalisme indépendant et d’investigation, malgré les avertissements du Conseil stratégique pour la culture, la jeunesse, le sport et les médias, qui demandait explicitement un financement structurel et pérenne de ces initiatives.

Derrière tout cela, il y a une logique de classe qu’il faut nommer.

Un service public audiovisuel fort, c’est un bien commun. C’est la garantie que l’information de qualité, les documentaires de fond, les débats contradictoires, la culture sous toutes ses formes, ne soient pas réservés à celles et ceux qui peuvent se payer cinq abonnements simultanés.

Un foyer précaire ne peut pas cumuler une plateforme de streaming, un journal de référence payant et un magazine d’analyse politique. Pour une grande partie de la population, la RTBF ou la VRT sont la seule porte d’entrée vers une information fouillée, vérifiée, pluraliste.

La RTBF touche chaque semaine près de 85% des francophones avec ses contenus d’information, toutes plateformes confondues. Ce n’est pas rien. C’est un patrimoine collectif. Et il est sous pression.

Affaiblir ces médias, c’est creuser un peu plus le fossé entre celles et ceux qui ont les moyens de s’informer correctement, et celles et ceux réduits aux algorithmes des réseaux sociaux, aux rumeurs virales, aux chaînes d’opinion déguisées en information.

Quand l’accès à l’information devient une affaire de pouvoir d’achat, c’est la démocratie elle-même qui se fracture selon les lignes de classe.

Les attaques contre le financement du service public ne sont jamais neutres. Elles profitent aux acteurs privés du secteur médiatique qui voient dans l’affaiblissement du public une opportunité de capter des parts de marché. Elles profitent aux courants politiques qui ont compris que des citoyennes et des citoyens mal informés sont plus facilement manipulables.

Ce n’est pas un complot. C’est une convergence d’intérêts.

Et c’est notre intérêt collectif, à nous qui ne sommes ni propriétaires de grands groupes médiatiques ni actionnaires de multinationales, de défendre ce bien commun avec la même vigueur qu’on défend l’école publique, les hôpitaux publics, les transports en commun.

La RTBF et la VRT ne sont pas des luxes. Ce sont des infrastructures démocratiques.

Les laisser mourir à petit feu, budget après budget, n’est pas une politique d’économies. C’est un choix politique. Un choix de société. Un choix qui a des gagnants et des perdants.

Il est temps de le dire clairement. Des deux côtés de la frontière.

Sources :

  1. La Libre Belgique, 16 mars 2025 : « Plan d’économies et pressions politiques : entre la RTBF et le tandem Bouchez-Galant, ça secoue »
  2. La Libre Belgique, 29 mai 2026 : « Démission choc des administrateurs MR de la RTBF »
  3. BX1 / RTBF, juin 2026 : « RTBF : Galant et Milquet cherchent une sortie de crise »
  4. VRT NWS, 23 juillet 2025 : « La VRT a son nouveau contrat de gestion 2026-2030 »
  5. DaarDaar.be, 26 septembre 2025 : « En Flandre, les coupes budgétaires appauvrissent encore une offre médiatique déjà très uniforme »
  6. VRT NWS, 10 janvier 2025 : « Nieuwe raad van bestuur VRT »
  7. Moustique, 18 juin 2025 : « Comment la RTBF travaille malgré tout à rester une chaîne publique digne de ce nom »

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