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RTBF : Thomas Gadisseux nommé, le MR claque la porte

Ce vendredi 29 mai, le conseil d’administration de la RTBF s’est réuni pour désigner le successeur de Jean-Pierre Jacqmin à la direction de l’information et des sports.

Ce vendredi 29 mai, le Conseil d’administration de la RTBF s’est réuni pour désigner le successeur de Jean-Pierre Jacqmin à la tête de la direction de l’information et des sports. Le verdict est tombé : Thomas Gadisseux, journaliste politique reconnu du service public, prend le poste dès le 1er juin. Le CA l’a désigné à une majorité confortable, avec l’avis positif de la Société des journalistes de la RTBF.

Quelques heures plus tard, Georges-Louis Bouchez annonçait la démission des cinq administrateurs MR du CA. Motif invoqué : le fonctionnement « erratique » du Conseil, l’absence de transparence, l’incapacité à exercer une « réelle bonne gouvernance ». Il rappelle au passage les 400 millions d’euros de dotation publique, comme s’il fallait justifier l’ingérence par la taille du chèque.

Un geste présenté comme un acte de principe. Mais à y regarder de plus près, la réalité est bien plus révélatrice d’une stratégie ancienne et cohérente.

Un peu d’histoire, d’abord

La RTBF naît officiellement en 1977, héritière de l’INR puis de la RTB. Elle est pensée comme une entreprise de service public dont la vocation première est l’enrichissement culturel et citoyen de sa communauté.

Son financement public n’est pas une anomalie. C’est précisément ce qui lui permet de ne pas répondre aux logiques commerciales. Ce qui garantit à chaque citoyen, quelle que soit sa condition sociale ou son niveau de revenus, un accès à une information de qualité, à la culture, au débat démocratique.

Un média de service public ne devrait pas être « de gauche » ni « de droite ». Il devrait simplement n’appartenir à personne en particulier. Et c’est exactement pour cette raison qu’il dérange ceux qui voudraient que l’information leur soit favorable.

La méfiance des libéraux francophones envers la RTBF remonte à loin. Dès la fin des années 70, Jean Gol dénonçait déjà ce qu’il percevait comme un manque de pluralisme au sein de l’institution.

Mais ce qui se joue aujourd’hui est d’une toute autre nature. Georges-Louis Bouchez mène, selon une lecture gramscienne du combat politique, une véritable « bataille culturelle ». Il estime que les idées du MR doivent irriguer davantage le débat public, et que c’est en modelant les perceptions que l’on prépare les futures victoires électorales. La RTBF est une cible centrale dans cette stratégie.

La ministre des Médias Jacqueline Galant a laissé entendre devant des militants MR que de nombreux jeunes journalistes de la RTBF seraient des « gauchos », exprimant le souhait de voir changer la ligne éditoriale du service public.

Bouchez, lui, a placé la RTBF, l’ULB et le siège du PS dans ce qu’il appelle son « triangle des Bermudes », un espace idéologique dont, dit-il devant ses militants, « vous mourrez ».

Plus récemment, le président du MR a relayé un tweet d’un compte anonyme qualifiant les personnels de la RTBF de « fonctionnaires-militants-gestapistes », assimilant ainsi les journalistes du service public à la police politique du régime nazi. L’Association générale des journalistes professionnels a qualifié ces agissements « d’indignes de démocrates », et a demandé à Bouchez de cesser ses attaques et de respecter le travail des journalistes.

Tout cela n’est pas anodin. Quand un président de parti s’en prend aussi méthodiquement à un média public, ce n’est pas une critique démocratique ordinaire. C’est une tentative de délégitimation préalable, destinée à préparer le terrain pour une mise sous influence.

Thomas Gadisseux avait été retenu à l’issue d’une procédure rigoureuse : auditions par l’administrateur général et un jury d’experts internationaux de renom, dont la directrice de l’info de la VRT, la directrice générale de l’information de Radio Canada et le directeur de l’information du groupe TF1. Son dossier était jugé le plus solide.

Un autre candidat, Laurent Haulotte, avait été recalé par le comité permanent faute de posséder le diplôme requis par le poste. Le MR souhaitait également voir entrer en jeu une candidate externe, non validée par le jury d’experts. Sans succès.

Face à la nomination de Gadisseux, les administrateurs libéraux ont tenté à plusieurs reprises de reporter le vote, demandé le retour en comité permanent, et brandi la menace de la démission. Une première suspension de séance. Puis une seconde. Et finalement, le vote s’est tenu. La menace a alors été mise à exécution.

Il est difficile de ne pas lire dans tout cela la frustration d’un parti qui voulait peser sur le choix du responsable éditorial d’un grand média public. Ce que le MR appelle « absence de bonne gouvernance », c’est en réalité le fait de ne pas avoir eu gain de cause dans une procédure pourtant respectée à la lettre.

Attaquer l’indépendance d’un service public audiovisuel, c’est attaquer l’accès de toutes et tous à une information dégagée des intérêts privés. C’est fragiliser un outil commun, financé par l’impôt, pensé pour servir l’intérêt général, y compris et surtout celui des citoyens les moins armés face aux récits médiatiques dominants.

La RTBF, c’est des journalistes qui partent couvrir des zones de guerre, des équipes qui enquêtent sur les dérives du monde de la beauté ou du travail, des émissions culturelles qui donnent à voir des réalités que les chaînes commerciales ignorent souvent. C’est une voix qui, même imparfaite, tente de parler à tout le monde.

Quand un parti politique fait partir ses administrateurs d’un tel organe, en pleine procédure de renouvellement de direction, on n’est plus dans la critique institutionnelle. On est dans la déstabilisation délibérée.

Ce scénario se retrouve ailleurs. En Hongrie. En Pologne avant le retour démocratique. Aux États-Unis, où le service public audiovisuel est aujourd’hui sous pression directe du pouvoir exécutif. Le schéma est toujours identique : d’abord on délégitimise, ensuite on déstabilise, enfin on contrôle.

Dans un article récent sur la question du cordon sanitaire, nous évoquions la manière dont certaines forces politiques tentent de redéfinir les règles du jeu démocratique à leur avantage. Ce qui se passe avec la RTBF en est un prolongement direct.

Le contrôle de l’information, c’est le contrôle du récit. Et le récit, c’est le pouvoir.

Thomas Gadisseux, lui, a répondu avec calme. Il veut une RTBF rigoureuse et courageuse, qui s’efforce de parler à tout le monde sans chercher à plaire à tout le monde. C’est peut-être précisément cela qui inquiète.

Le service public mérite mieux que d’être un terrain de guerre culturelle. Et les citoyens méritent mieux qu’un paysage médiatique façonné par ceux qui ont intérêt à ce que certaines voix se taisent.

Sources :

  1. RTBF, La Libre, Le Vif

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