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Le cordon sanitaire, d’où il vient et pourquoi il compte

Pour comprendre ce qu’est le cordon sanitaire et pourquoi il compte, il faut remonter au 24 novembre 1991, le « Dimanche noir ».

Pour comprendre ce qu’est le cordon sanitaire et pourquoi il compte, il faut remonter au 24 novembre 1991. Ce jour-là, surnommé le « Dimanche noir », les Belges sont appelés à élire leurs députés. À la surprise générale, le Vlaams Blok, un petit parti d’extrême droite flamand, réalise une percée historique. Il passe de 116.534 voix aux législatives de 1987 à 405.247 voix, obtenant douze sièges au Parlement fédéral. Côté francophone, le Front national belge réussit également une percée plus modeste, en obtenant son premier député.

La menace apparaît très concrète pour les rédactions francophones : à l’autre bout du bâtiment de la RTBF, le conseil d’administration de l’audiovisuel public flamand est contraint par la loi d’accueillir un représentant du Vlaams Blok, comme toute formation disposant d’un groupe parlementaire. « Le ver est dans le fruit », maugrée-t-on alors dans les couloirs.

C’est dans ce contexte de sidération démocratique que naît le cordon sanitaire. Les représentants des partis traditionnels s’engagent progressivement à ne pas gouverner avec l’extrême droite, à quelque niveau de pouvoir que ce soit. En Belgique francophone, et uniquement dans ce cadre, le cordon sanitaire s’étend également aux médias : il vise à empêcher les partis, mouvements et représentants d’extrême droite de bénéficier d’un temps de parole libre et en direct à la télévision ou à la radio. Cette restriction n’interdit pas aux journalistes de parler de l’extrême droite ; ils peuvent lui consacrer des émissions, à condition de contextualiser les propos recueillis.

Il est essentiel de le rappeler : la cour d’appel de Gand a elle-même dénoncé « l’expression de l’intolérance propagée par le Vlaams Blok et inspirée par le racisme et la xénophobie, incompatibles avec les valeurs applicables dans une société démocratique, libre et pluraliste ». Le Conseil flamand, dans une motion de 1992, avait quant à lui constaté que certaines propositions du programme du Vlaams Blok avaient « pour objet d’isoler les immigrés en un groupe à la manière de l’apartheid et de les bannir progressivement de la vie sociale, de la même façon qu’à partir de 1933 les concitoyens juifs ont été traités dans l’Allemagne nazie ».

Le cordon sanitaire n’est donc pas né de la paranoïa de quelques idéologues de gauche. Il est né d’une réalité documentée, vérifiée par les tribunaux, et d’un choix collectif : refuser que des idéologies racistes et xénophobes puissent s’exprimer librement, sans filtre ni contextualisation, dans l’espace public d’une démocratie. Comme le résume le politologue Benjamin Biard, chercheur au CRISP : « Au départ, c’était quelques lignes. Aujourd’hui, c’est plusieurs pages. » Un accord vivant, régulièrement réactualisé, qui traduit un engagement moral et politique durable.

Ce cordon n’a jamais prétendu faire disparaître l’extrême droite. Il a simplement refusé de lui offrir une tribune normalisée. Et il a fonctionné : côté francophone, contrairement à la Flandre, aucun parti d’extrême droite n’a jamais réussi à s’implanter durablement dans le paysage politique.

Etienne Dujardin, fondateur de 21News, se présente volontiers comme un défenseur du pluralisme et de la liberté d’expression. Rappelons qu’il est avant tout un homme politique issu du Mouvement Réformateur, dont le président, Georges-Louis Bouchez, affiche depuis plusieurs années une ligne de plus en plus à droite, au point de susciter l’inquiétude bien au-delà des rangs de l’opposition.

Lancé en 2024, 21News se présente comme un média voulant promouvoir « la liberté, l’entrepreneuriat et la pluralité d’opinions », avec une ligne éditoriale comparable à celle du Figaro, du Point ou d’Europe 1. Derrière les discours sur le pluralisme, l’organigramme du média est révélateur : parmi les contributeurs de 21News figurent d’anciens journalistes de Causeur, tandis que son conseil d’administration accueille des personnalités issues des groupes Lagardère et Canal+, tous deux détenus par Vincent Bolloré. On y retrouve également Louis Sarkozy, qui anime le podcast phare du média, En toute liberté, diffusé simultanément sur la chaîne YouTube de 21News et sur le site d’Europe 1. Ce n’est donc pas un simple média belge indépendant : c’est un maillon d’un réseau médiatique droitier transfrontalier, dont la bollorisation progressive est bien documentée.

Ce contexte éclaire d’un jour particulier la récente polémique autour du cordon sanitaire médiatique. À la mi-février, 21News a été épinglé par le Conseil de déontologie journalistique (CDJ) pour avoir reproduit intégralement l’allocution de J.D. Vance à la Conférence de Munich sur la sécurité, sans la moindre mise en contexte. Comme l’explique Muriel Hanot, secrétaire générale du CDJ : « Le problème n’est pas d’avoir relayé le discours, ce qui relève de la liberté éditoriale. C’est de ne pas l’avoir mis en contexte. Le travail journalistique implique une mise à distance. » Etienne Dujardin a choisi d’interpréter cette décision comme une censure, se posant en martyr de la liberté de la presse. Il a aussitôt été invité sur Europe 1, où Pascal Praud lui a déclaré : « Ils vous ont fait la meilleure publicité possible. » Le procédé est rodé : transformer une sanction déontologique en tribune internationale.

Mais revenons au fond. Le MR de Bouchez ne se contente pas de critiquer le cordon sanitaire médiatique en sous-main : il le sape activement sur le plan politique. On apprend ainsi que trois anciens membres et responsables de section du parti d’extrême droite « Chez Nous » ont été accueillis dans les rangs du MR, avec l’aval de son président. Cela provoqua un tollé dans tous les partis, sauf dans la garde rapprochée de Bouchez. Rappelons que Bouchez avait lui-même signé la version 2022 du cordon sanitaire, aux côtés de Magnette, Nollet, Maouane, de Smet et Prévot.

Sa stratégie de sape est double. D’un côté, il réclame que le cordon sanitaire soit étendu au PTB, estimant que les régimes communistes ne sont pas plus acceptables que les régimes d’extrême droite. De l’autre, il accuse la gauche de porter « une responsabilité écrasante dans la montée des extrêmes ». Le résultat est prévisible : en mettant dos à dos une gauche de rupture démocratique et une extrême droite raciste et xénophobe, il vide le cordon sanitaire de son sens et de sa légitimité. Il a d’ailleurs refusé à trois reprises de participer aux discussions sur la « Charte pour la démocratie » initiées par Paul Magnette.

Dans une lettre adressée au président du PS, Bouchez a averti que « si le texte de la charte initiale devait être amendé dans le sens que vous proposez, le Mouvement Réformateur se considérera comme délié de ce texte ainsi que du précédent. » Un chantage à peine voilé sur l’un des instruments démocratiques les plus précieux du paysage politique francophone.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le cordon sanitaire médiatique et politique belge francophone n’est pas une forme de censure : c’est un engagement collectif, librement consenti par les acteurs démocratiques, de ne pas offrir de tribune normalisée à des idéologies qui nient les droits fondamentaux de pans entiers de la population. Il ne s’agit pas d’exclure des « voix dissidentes », comme aime à le répéter Dujardin. Il s’agit de ne pas laisser l’espace public être colonisé par des discours racistes, xénophobes et antidémocratiques sous couvert de pluralisme.

La Flandre nous montre ce que donne l’absence d’un tel dispositif. Là où le cordon médiatique n’existe pas, où les partis d’extrême droite ont pu s’exprimer librement sur les plateaux pendant des décennies, l’extrême droite est aujourd’hui le premier parti, et le nationalisme réunit près de 70 % de l’électorat flamand. Ce n’est pas un modèle à imiter : c’est un avertissement.

Etienne Dujardin et ses soutiens ont beau habiller leur offensive contre le cordon sanitaire en combat pour la liberté d’expression, la réalité est plus prosaïque : il s’agit d’ouvrir des espaces médiatiques à des discours que la déontologie journalistique, la décence démocratique et l’histoire récente invitent à traiter avec la plus grande prudence. Nous avons la chance immense, en Belgique francophone, de disposer de ce garde-fou. Nous devons tout faire pour le préserver, et nommer clairement ceux qui cherchent à l’éroder.

Sources :

  1. INA, RTBF, Memorabilia, CRISP, Reporterre, Frustration Magazine, Europe 1, Revue Politique, Mouvement Réformateur, DHnet, Business AM.

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