Il y a quelques jours, nous avons évoqué la trahison des Engagés envers leur électorat, ce parti du centre qui s’est engouffré dans une coalition d’austérité avec un enthousiasme déconcertant. Mais pour comprendre comment la droite francophone en est arrivée là, il faut remonter à la source. Il faut parler du MR.
Juin 2024. Le Mouvement réformateur arrive largement en tête en Wallonie, au-dessus de 29%, et dépasse les 21% à Bruxelles, s’emparant de la première place au détriment du PS. Un résultat historique. Une victoire qui ne s’explique pas par un programme soudainement plus convaincant, mais par une stratégie rodée sur plusieurs années, une stratégie de conquête tous azimuts, et quelques promesses bien ciblées.
La plus célèbre d’entre elles : les 500 euros. Le MR avait maintes fois expliqué sa volonté de créer un différentiel de 500 euros net entre le salaire des travailleurs et la rémunération des inactifs, et c’est finalement cette proposition qui l’a emporté lors de la formation du gouvernement De Wever. Un slogan simple, accrocheur, articulé sur une valeur populaire : le travail mérite d’être récompensé. Sauf que selon l’opposition, il s’agit d’une promesse électorale non tenue, et le grand écart entre les discours de campagne et la réalité ne cesse de se creuser. En mai 2026, Bouchez promet encore que cette promesse sera tenue via la réforme fiscale qui arrive au Parlement. On attend toujours.
Mais la victoire de 2024, ce n’est pas seulement une promesse. C’est aussi le fruit d’un vide. Ecolo s’est une nouvelle fois écroulé après une participation au pouvoir, comme en 2003-2004 et comme en 2014, et DéFI a également perdu la moitié de ses sièges. Deux partis qui peinaient à incarner une alternative crédible, dont le positionnement flou et la gestion laborieuse du pouvoir ont ouvert un boulevard à droite. Le MR n’a pas gagné seul : il a profité de l’effondrement de ses adversaires.
Il y a une autre clé de lecture, plus inquiétante. Depuis 2019, le MR suit une stratégie de polarisation et de radicalisation portée en particulier par son jeune président « trumpiste » Georges-Louis Bouchez, omniprésent sur les réseaux sociaux et les médias, notamment en raison de son style volontairement clivant et provocateur. Il assume une stratégie de « guerre culturelle » et une droite décomplexée qui n’hésite pas à chasser sur les terres de l’extrême droite en en reprenant ouvertement les thèmes et les codes.
Cette stratégie répond à un calcul précis. En l’absence de partis fascistes représentés en Belgique francophone, le MR a choisi de capter les voix réactionnaires en manque de représentation politique, en surfant sur la lutte contre l’épouvantail du « wokisme ». Avec succès : près de 70% des électeurs ayant voté pour la liste Destexhe et le Parti Populaire en 2019 ont voté MR en 2024. Le président a ostensiblement brouillé les lignes avec l’extrême droite, multipliant les signaux en déclarant notamment tout le respect qu’il avait pour Éric Zemmour.
Ce glissement vers la droite a eu une conséquence directe sur le paysage politique francophone. En se radicalisant, le MR a libéré un espace au centre, que les Engagés se sont empressés d’occuper. Et pour preuve que cette droitisation est bien réelle et non cosmétique, plusieurs figures importantes ont quitté le MR pour rejoindre les rangs centristes : Jean-Luc Crucke, ancien ministre wallon qui avait milité au MR depuis 1984, a rejoint Les Engagés en 2023. Michel De Maegd, entré au parlement sous étiquette MR, siège désormais sous étiquette Les Engagés. Ces transfuges ne sont pas des anecdotes : ils sont le symptôme d’un parti qui a choisi son cap, quitte à perdre ses propres rangs.
Et quand certains partent, d’autres arrivent. En janvier 2025, le MR franchit un nouveau cap. Le ralliement de plusieurs cadres provenant de Chez Nous au MR, autorisé par son président en personne, a provoqué un tollé dans tous les partis. Non pas un, non pas deux, mais trois anciens membres et responsables de section du parti d’extrême droite « Chez Nous » ont été reconnus comme membres par Bouchez lui-même, sans consultation des sections locales et semble-t-il contre leur avis général. Heurter la gauche, qui diabolise le MR et l’accuse de s’ »extrême-droitiser », indiffère Bouchez. La normalisation de l’extrême droite francophone passe désormais par la grande porte du premier parti de Wallonie.
Cette brutalisation du débat politique se manifeste également dans le rapport du MR aux institutions démocratiques, et en particulier aux médias publics. En janvier 2025, la RTBF décide de diffuser en léger différé le discours d’investiture de Donald Trump, conformément au cordon sanitaire médiatique. La réaction de Bouchez est immédiate. Il accuse la RTBF d’être un « ministère de la censure et de la propagande », avant de promettre d’ »agir en conséquence ». Pour défendre sa position, il choisit son plateau : il se rend sur CNews, chez Pascal Praud, pour parler du cordon sanitaire contre Trump. La Société des Journalistes de la RTBF répond sobrement que la décision est fondée sur plusieurs décrets, un règlement du CSA et la déontologie journalistique, et que la prise de position du président du MR est « inexacte, ignorante et insultante ». Elle n’accepte pas non plus les intimidations de plus en plus fréquentes à l’égard de journalistes de la RTBF.
Attaquer le service public, c’est affaiblir l’un des derniers espaces d’information indépendant du marché. C’est un choix politique, pas une posture. Et il s’inscrit dans une logique plus large : celle d’un parti qui, lorsqu’une institution résiste, choisit la pression plutôt que le dialogue.
Sur Gaza, la même logique s’impose. Bouchez a fait du soutien à Israël une ligne rouge intangible. Alors qu’un accord entre les cinq partis de la majorité avait été trouvé sur une résolution concernant la situation à Gaza, incluant une reconnaissance de la Palestine et d’éventuelles sanctions contre Israël, c’est « Georges-Louis Bouchez tout seul qui a décidé de tout détricoter », déplore une source au sein de la coalition Arizona. Vooruit, le CD&V et même la N-VA soutenaient le texte. Le MR seul a mis son veto. Pendant ce temps, à Gaza, des dizaines de milliers de civils continuent de mourir sous les bombes. Le silence moral d’un parti qui se réclame des droits fondamentaux en dit long sur ses véritables priorités.
En Fédération Wallonie-Bruxelles, ce mépris du dialogue se retrouve dans la gestion de l’enseignement. Valérie Glatigny, ministre de l’Éducation MR, a annoncé réforme après réforme, sans prendre le temps d’écouter ceux qui font vivre l’école au quotidien. L’ensemble des fédérations de pouvoirs organisateurs de l’enseignement, tous réseaux confondus, ont dénoncé le manque de concertation de la ministre, malgré sa promesse de consulter le secteur. Interdiction du GSM, réforme des rythmes annuels, gel des mesures de gratuité scolaire, instauration d’une nouvelle épreuve externe en 3e primaire, réforme du qualifiant : autant de mesures pour lesquelles les différents réseaux disent n’avoir pas été consultés. 250 directeurs d’écoles secondaires catholiques ont dû manifester dans le hall du siège du gouvernement FWB pour dénoncer les mesures d’économies et le manque de concertation. Quand des directeurs d’école, réseaux catholiques inclus, doivent descendre dans la rue pour être entendus par une ministre de leur propre tradition politique, c’est que quelque chose s’est profondément cassé.
Mais le coup le plus structurellement grave, le plus lourd de conséquences à long terme, est sans doute celui que le MR a porté en acceptant la réforme du chômage portée par le gouvernement Arizona. À partir du 1er janvier 2026, les premiers effets de la limitation à deux ans des allocations de chômage se font sentir. À terme, ce sont quelque 320.000 demandeurs d’emploi qui ne percevront plus d’allocations de chômage. Ces personnes exclues du système fédéral n’ont qu’une porte de sortie : les CPAS, qui explosent déjà sous le nombre de dossiers, ne pourront supporter l’arrivage massif de ces personnes exclues et de leur coût reporté sur les communes, déjà exsangues.
Ce transfert du chômage vers le CPAS n’est pas un détail administratif. Cette réforme constitue une régionalisation de fait d’un volet majeur de la sécurité sociale, en reportant sur les communes et les Régions les coûts du chômage de longue durée. De Wever a d’ailleurs affirmé qu’il s’agissait de la réforme « la plus communautaire qu’on puisse faire », avec à la clé un risque de voir se creuser encore plus les inégalités sociales et territoriales dans le pays. Cette réforme contribue au délitement de l’État fédéral et constitue une étape vers l’objectif du parti du Premier Ministre.
En d’autres termes : le MR, parti belge, parti francophone, a offert à la N-VA nationaliste l’une de ses plus belles victoires communautaires. Les communes wallonnes et bruxelloises, déjà à genoux, vont porter le poids de cette réforme. Les CPAS, financés localement, vont absorber ce que la solidarité fédérale refusait d’assumer. Et pendant ce temps, les finances des régions francophones se videront encore un peu plus.
Voilà ce qu’est devenu le MR. Un parti qui a renoncé au libéralisme social pour embrasser la guerre culturelle. Un parti qui fragilise les institutions démocratiques qu’il prétend défendre. Un parti qui courtise l’extrême droite tout en offrant à la droite nationaliste flamande ses rêves les plus séparatistes.
La question n’est pas de savoir si Georges-Louis Bouchez est sincère. La question est de savoir ce que cette sincérité produit : un appauvrissement collectif, une brutalisation du débat public, et un pays un peu plus fragmenté qu’avant.
Ce n’est pas du libéralisme. C’est du darwinisme politique.
Sources :
- RTBF, résultats électoraux du 9 juin 2024
- RTBF, « Les 500€ de différentiel arriveront avant 2029 », avril 2025
- Le Vif, résultats élections communales 2024
- Gresea, « La Belgique face au péril de l’extrême-droite », février 2026
- Revue Politique, « Enquête : l’extrême droite au MR », août 2025
- RTBF, « Au MR, on est ‘chez nous’ ? », janvier 2025
- Revue Politique, « Tollé général : l’extrême droite au MR », janvier 2025
- La DH, « Bouchez attaque le choix de la RTBF sur le discours de Trump », janvier 2025
- La DH, « Bouchez était chez Pascal Praud (CNews) », janvier 2025
- La DH, « Toujours pas d’accord sur Gaza au parlement », mai 2025
- RTBF, « Réformes scolaires : les pouvoirs organisateurs se plaignent d’un manque de concertation », novembre 2024
- RTBF, « 250 directeurs de l’enseignement qualifiant interpellent la ministre Glatigny », décembre 2024
- RTBF, « Réformes du gouvernement Arizona : quels changements dès janvier 2026 », décembre 2025
- Gresea, « Arizona : le coup de grâce contre le droit au chômage », octobre 2025
- Moustique, « Réforme du chômage : le double coup de maître de Bart De Wever », septembre 2025

