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Yvan Verougstraete sur La Première : la défense des Engagés

Invité de Matin Première, le président des Engagés s’est dit perplexe face aux critiques qui pleuvent sur son parti. Décryptage.

Ce vendredi matin, Yvan Verougstraete, président des Engagés, était l’invité de Matin Première sur La Première. Il y a exprimé, avec un étonnement sincère ou habilement simulé, sa perplexité face aux critiques qui pleuvent sur son parti. Pour parfaire sa défense, il a cru bon de préciser que la ministre de l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles est membre du MR, pas des Engagés.

Techniquement, c’est vrai. Valérie Glatigny porte l’étiquette libérale.

Mais les Engagés ont voté ce décret. La nuit. En violation de leur propre règlement parlementaire. Après 14 heures de plénière chaotique.

Alors, l’étonnement de Verougstraete, permettez qu’on n’y croie pas tout à fait.

Remontons un peu.

Le Parti Social-Chrétien, ancêtre lointain de ce qu’on appelle aujourd’hui « Les Engagés », a été pendant des décennies l’un des piliers fondateurs de la démocratie chrétienne belge. Pivot incontournable de la vie politique francophone, il participait à presque tous les gouvernements depuis les années 1950, jouant souvent les arbitres entre gauche et droite selon les majorités du moment. Une présence quasi organique dans les institutions.

Puis vint la chute.

Dès les années 2000, le parti entame une lente érosion. L’image confessionnelle s’effrite, l’électorat se fragmente, les scandales s’accumulent. En 2002, le PSC se mue en CDH, Centre Démocrate Humaniste, pour tenter de repartir sur des bases plus larges. Mais l’hémorragie continue. En 2019, le parti obtient son score le plus bas depuis des décennies : cinq sièges à la Chambre, une humiliation historique.

C’est dans ce contexte de déroute que Maxime Prévot, alors président, lance le chantier « Il fera beau demain ». Deux années de réflexion citoyenne, d’ateliers participatifs, de reconquête programmatique. En mars 2022, le CDH disparaît officiellement. Naissent « Les Engagés », couleur turquoise, logo inclusif, manifeste progressiste.

Le discours, à l’époque, est enthousiasmant.

Le parti se proclame « résolument centriste et progressiste ». Il promet de briser les codes de la particratie, de défendre le bien-être, la santé mentale, la dignité de chaque personne, l’accès équitable à l’enseignement. Il parle de réhabiliter la classe moyenne, de mieux payer le personnel soignant, de rendre les crèches gratuites. Il soutient activement le Pacte pour un Enseignement d’excellence, ce tronc commun conçu pour retarder les mécanismes de relégation scolaire et offrir à chaque enfant, quelle que soit son origine sociale, les mêmes chances jusqu’en troisième secondaire.

Beaucoup de gens ont cru à ça.

Et c’est précisément pour ça que la colère est si vive aujourd’hui.

Car aux élections de juin 2024, les Engagés réalisent un retour fracassant. Galvanisé par l’image neuve du parti et par la promesse d’un centre humaniste capable de résister à la tentation libérale, leur électorat leur fait confiance. La formation entre dans les gouvernements, wallon, fédéral, et en Fédération Wallonie-Bruxelles, aux côtés du Mouvement Réformateur.

Depuis, une question s’impose : qu’est devenu ce programme ?

En Fédération Wallonie-Bruxelles, le gouvernement dit « Azur », conduit par la ministre-présidente Elysabeth Degryse des Engagés et la ministre de l’enseignement Valérie Glatigny du MR, a présenté à l’automne 2025 un plan d’économies structurelles de 500 millions d’euros d’ici 2029. Un plan qui touche de plein fouet l’enseignement : augmentation de la charge horaire des professeurs du secondaire supérieur sans compensation salariale, hausse du minerval de 835 à 1.194 euros pour 58% des étudiants, réduction des budgets pour la gratuité des fournitures scolaires.

Ce plan, c’est le décret programme 2. Et il a été voté dans la nuit du jeudi 4 au vendredi 5 juin 2026, aux petites heures du matin, au terme d’une plénière de 14 heures, dans des conditions que l’opposition a qualifiées à juste titre d’antidémocratiques.

Le règlement parlementaire prévoit un délai incompressible de 84 heures entre l’adoption d’un rapport en commission et son examen en séance plénière. Ce délai n’a pas été respecté. La conférence des présidents a convoqué la plénière en urgence, sans respecter cette règle fondamentale. L’opposition, soit le PS, le PTB, Écolo et Lib.res, a réclamé la démission du président du parlement, Benoît Dispa. Elle a refusé de participer au vote. Des étudiants ont été évacués par la police depuis les tribunes du parlement. Des manifestants ont inscrit « NON » en lettres géantes sur les murs du bâtiment.

La majorité a voté quand même.

Les Engagés ont voté quand même.

Et Verougstraete s’étonne qu’on les montre du doigt ?

Ce qui rend la situation particulièrement insupportable, c’est le retournement programmatique qu’elle révèle. Les Engagés s’attaquent aujourd’hui au tronc commun qu’ils avaient eux-mêmes défendu et soutenu. Ce mécanisme conçu pour garantir une école sans relégation précoce, pour offrir à l’enfant d’un ouvrier les mêmes fondations qu’à celui d’un cadre. Ils démantèlent ce qu’ils ont contribué à bâtir.

Et au fédéral, leur partenaire de coalition, le MR de Georges-Louis Bouchez, continue de dériver vers une droite dont les contours deviennent chaque jour moins difficiles à nommer. Contrôle croissant sur les médias publics, sous-financement assumé de la culture, augmentation des dépenses militaires au détriment des services collectifs, validation des logiques trumpiennes, soutien inconditionnel à une politique israélienne que plusieurs instances internationales qualifient de criminelle. Ce sont les positions de l’allié des Engagés. Ce sont les positions auxquelles ils apportent leur légitimité en siégeant à ses côtés.

L’argument « mais la ministre de l’enseignement, c’est le MR » est une pirouette. Une façon de se défausser d’une responsabilité qu’on a pleinement assumée en entrant en gouvernement, en restant en gouvernement, et en votant ce décret la nuit du 5 juin.

On ne peut pas dire « j’assume avec force » à La Première le matin et pleurer son innocence l’après-midi.

L’accès à l’enseignement n’est pas une ligne budgétaire parmi d’autres. C’est l’un des mécanismes les plus puissants par lesquels une société peut corriger ses inégalités de départ. Chaque euro retiré à la gratuité des fournitures, c’est un enfant de moins qui part avec les mêmes chances. Chaque hausse du minerval, c’est un étudiant de plus qui devra choisir entre l’université et la survie financière de sa famille.

Les enseignants qui ont manifesté par milliers ces derniers jours ne défendent pas des privilèges corporatistes. Ils défendent une vision de l’école publique comme bien commun, comme espace d’émancipation collective, comme promesse que l’origine sociale ne soit pas un destin.

Si Verougstraete est vraiment étonné de la colère qui lui est adressée, c’est peut-être simplement qu’il a oublié ce que son parti avait promis.

Ou qu’il pensait que les gens, eux, l’auraient oublié.

Ils ne l’ont pas oublié.

Sources :

  1. RTBF, « Des décisions difficiles mais nécessaires », Matin Première, 5 juin 2026
  2. L’Avenir, « Au bout de 14 heures, le décret-programme de la FWB a été voté », 5 juin 2026
  3. La Libre, « Un précédent extrêmement grave pour nos institutions démocratiques », 3 juin 2026
  4. La Libre, « Enseignement : en rabotant la réforme, on brise la dynamique de changement », 4 juin 2026
  5. RTBF, « Les Engagés : nouveau nom et nouveau projet pour le cdH », 13 mars 2022

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