« Mais c’est qui les casseurs ? » Le 20 octobre, dans Matin Première, Baptiste Hupin demande à Theo Francken (N-VA) s’il fait un lien entre l’immigration et les émeutes qui ont touché Bruxelles trois jours plus tôt. Le ministre de la Défense ne répond pas oui. Il répond par cette question, et il laisse l’auditeur compléter.
Le reste de l’entretien l’y aide. Le 17 octobre, les vitres du siège bruxellois du PS ont été brisées, et Theo Francken s’en amuse : « Ils ont cassé le quartier général du PS à Bruxelles. C’est bien ironique. Ils ont laissé tout le monde dans notre pays. Ils ont ouvert toutes les frontières. » Un peu plus tard : « La société a changé avec la migration de masse pendant des décennies. » Puis il décrit « une culture de violence, une culture de rue qui est extrêmement agressive », que l’on voit à Bruxelles et à Liège, et qui « ne se passe pas à Lubbeek, je peux le dire ». La RTBF, qui rapporte l’échange, note qu’il n’apporte aucun élément factuel.
Voici ce que l’on sait. Le 17 octobre, un cortège de 500 à 600 personnes aux revendications diverses part de la gare Centrale vers le Midi, et des débordements éclatent en route. Le parquet de Bruxelles retient 19 arrestations judiciaires : 11 adultes et 8 mineurs. Sur ces 8 mineurs, 3 sont Bruxellois. Les autres viennent du Brabant wallon et de Flandre occidentale. Sur l’origine des personnes arrêtées, aucune donnée n’a été publiée, et nous n’en tirons donc rien. La géographie, elle, est connue, et la Flandre occidentale n’a pas la réputation d’une terre de « culture de rue ».
Unia s’est prononcé dans la foulée. Pour son directeur, Patrick Charlier, ces propos ne tombent pas sous le coup de la loi, mais ils relèvent d’« amalgames xénophobes » sans la moindre preuve, avec un « élément aggravant » : un ministre en fonction est censé connaître, par la police, le profil des personnes arrêtées. Yves Coppieters (Les Engagés), ministre wallon dont le parti gouverne avec la N-VA au fédéral, parle de propos « nauséabonds ». Le chercheur Jean-Michel Lafleur (CEDEM, ULiège) juge l’amalgame « d’une naïveté assez confondante ». Il rappelle que les travaux sur les émeutes françaises de 2005 pointaient la précarité et les discriminations, et que lorsque certains groupes sont surreprésentés dans les statistiques, l’âge et le niveau d’instruction l’expliquent bien mieux que l’origine.
Dix jours plus tôt, le coupable était pourtant un autre. Le 10 octobre, au lendemain de la manifestation syndicale nationale, où un bus avait été saccagé en marge du cortège, Theo Francken écrivait sur X : « Hier, les camarades rouges du syndicat socialiste sont encore sortis manifester contre le gouvernement. Résultat, la moitié de Bruxelles détruite. Les troupes de choc antifa noires de Hedebouw, Joske D’haese et compagnie ont fait leur travail. » (notre traduction du néerlandais). Le 10, la violence était rouge. Le 20, elle venait d’ailleurs. Deux émeutes, deux coupables, et dans les deux cas aucune donnée sur les personnes arrêtées pour appuyer la désignation.
Reste la phrase sur les frontières que le PS aurait ouvertes. Nous avons repris la liste des ministres et secrétaires d’État chargés de l’Asile et de la Migration depuis 2008 : Annemie Turtelboom (Open VLD), Melchior Wathelet (cdH), Maggie De Block (Open VLD), Theo Francken (N-VA), de nouveau Maggie De Block, Sammy Mahdi (CD&V), Nicole de Moor (CD&V) et, depuis 2025, Anneleen Van Bossuyt (N-VA). Pas un socialiste en dix-huit ans. Sur la période, le parti qui a tenu le portefeuille le plus longtemps est la N-VA, et de 2014 à 2018, le titulaire s’appelait Theo Francken. Le PS a gouverné au fédéral pendant une bonne partie de ces années et il porte sa part des choix collectifs. Les clés des frontières, elles, ne sont jamais passées entre ses mains.
Le billet du Ket
« Une culture de rue extrêmement agressive », dit le ministre. Je me sens visé. Je vis au coin de la rue de l’Étuve depuis 1619 et je fais pipi sur le trottoir devant des cars entiers de touristes : si la culture de rue a un monument à Bruxelles, c’est moi. On m’a volé plus d’une fois, on m’a même rendu en morceaux, et les Bruxellois m’ont recollé sans demander d’où venait le voleur. Le ministre a raison sur un point : à Lubbeek, ça ne se passe pas. À Lubbeek, ils n’ont pas de Manneken. Ils ont un ministre de la Défense, et son jet à lui coûte beaucoup plus cher que le mien.
Le Ket, depuis sa fontaine
Nous défendons ici une opinion, et nous la donnons pour telle : Theo Francken est aujourd’hui le meilleur porte-voix des idées du Vlaams Belang. Il n’est pas membre du VB, et la N-VA n’est pas un parti d’extrême droite ; nous ne prétendons ni l’un ni l’autre. Notre thèse tient en une phrase : il porte au gouvernement, avec l’autorité d’un ministre, des idées que le VB défend depuis l’opposition, et il les rend présentables.
Lui-même l’a reconnu. En novembre 2018, lors d’un débat face à Tom Van Grieken, le président du VB, il admettait suivre ce que ce parti écrit en matière de migration et s’en inspirer parfois, en ajoutant qu’il n’était pas à l’aise de l’avouer. De Standaard avait rapporté l’échange.
Six mois plus tard vient l’image la plus parlante. Le 26 mai 2019, au soir des élections, le Vlaams Belang progresse fortement. Une caméra de VTM filme Theo Francken, et il lance à propos de la N-VA et du VB : « Ensemble une majorité ». Il le répète, avant que Jan Jambon ne le recadre. En pleine euphorie, sans calcul, le premier partenaire qui lui vient à l’esprit est le Vlaams Belang. Dans les semaines suivantes, il se déclare opposé au cordon sanitaire et propose de comparer les programmes des deux partis pour mesurer ce qui les rapproche.
Il faut lui rendre cette justice : il a ensuite posé une « Flandre inclusive » comme ligne rouge, et la N-VA maintient officiellement le cordon. Elle s’est même ralliée au pacte migratoire européen, ce que le VB lui reproche.
Le rapprochement a pourtant été mesuré. Laura Jacobs et Stefaan Walgrave, politologues à l’Université d’Anvers, ont comparé les réponses des partis au test électoral de la VRT en 2014, 2019 et 2024. Entre 2019 et 2024, tous les partis de la future coalition Arizona ont rapproché leurs positions migratoires de celles du VB, et la N-VA en était déjà proche en 2019. Leur conclusion, publiée en juin 2024 dans la revue SamPol : le futur gouvernement risquait d’appliquer une grande partie du programme migratoire du Vlaams Belang, sans le Vlaams Belang.
Le VB, de son côté, ne ménage pas Theo Francken. En 2018 déjà, Tom Van Grieken approuvait ses propositions sur l’asile tout en n’y voyant que des promesses électorales creuses. En 2026, le parti reproche à la N-VA sa volte-face sur le pacte migratoire. On peut y lire la preuve que les deux partis restent distincts, et c’est exact. On peut aussi y lire autre chose : le VB valide la partition et reproche à l’interprète de la jouer trop doucement. C’est le rôle d’un porte-voix. Il prend la voix d’un autre et la fait entendre là où l’autre n’entre pas. Un auditeur de Matin Première qui ne lira jamais un tract du VB a entendu, le 20 octobre, sa question favorite posée par un ministre fédéral.
La toile de fond existe aussi. Un e-mail de 2007 sur les « petits cons marocains », rendu public en 2014. Un statut Facebook de 2011 qui s’interrogeait sur la « valeur ajoutée » des diasporas marocaine, congolaise et algérienne. En octobre 2014, quelques jours après sa prestation de serment comme secrétaire d’État, sa présence aux 90 ans de Bob Maes, ancien du VNV, le parti nationaliste flamand qui a collaboré avec l’occupant nazi, et fondateur de la milice flamande d’extrême droite VMO. Ces faits ont plus de dix ans, il les a reconnus et il s’en est excusé à la Chambre le 16 octobre 2014. Nous ne les citons pas comme des preuves. Ils aident à comprendre que la question du 20 octobre n’est pas tombée du ciel.
Une autre constante traverse ses réponses : quand la rue s’agite, Theo Francken se tourne vers l’armée. Dans le même message du 10 octobre, il plaidait pour « un bras armé qui passe à l’action, comme l’ancienne gendarmerie » et rappelait que la Défense avait « commandé le FN303, une arme contre les casseurs ». Le 19 octobre, avec le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin (MR), il proposait une « gendarmerie 2.0 », faite de policiers formés par l’armée. Nous reviendrons dans un prochain article sur la police belge, sur les raisons pour lesquelles la gendarmerie a été dissoute, et sur celles qui devraient nous dissuader de la ramener.
En juin 2026 déjà, après des débordements lors des manifestations contre la réforme de l’enseignement, il proposait des camps de redressement militaires pour les jeunes casseurs. Georges-Louis Bouchez (MR) le soutenait et annonçait une proposition de loi. Ahmed Laaouej (PS) répondait : « Les camps militaires de rééducation, c’est le fascisme ». La réponse la plus juste est venue d’une jeune femme dont nous parlions le 24 octobre, dans L’espoir existe : la génération qui refuse de baisser la tête. Louise Mandjombe lui répondait : « Il y a un super lieu qui existe pour éduquer les jeunes et pour les former, ça ne s’appelle pas un camp militaire mais ça s’appelle l’école. »
L’armée a aussi un budget, et c’est là que la voix du ministre pèse le plus. Écoutons d’abord ses défenseurs. La menace russe est invoquée en permanence mais en 2024, la Belgique consacrait 1,31 % de son PIB à la défense, loin des 2 % promis à l’OTAN depuis 2014. Theo Francken aime ramener ces chiffres à l’échelle d’un ménage : sur 100 euros d’impôts, 1,6 euro allait à la Défense jusqu’en 2024, 3 euros aujourd’hui. La trajectoire a été approuvée par les cinq partis de la majorité, MR, Engagés, Vooruit et CD&V compris. Et elle a un plafond : 2 % du PIB jusqu’en 2033, 2,5 % en 2034.
Le budget n’est donc pas illimité. Ce qui fait penser à une carte de crédit, c’est la manière dont une partie se dépense. Dans la justification du budget 2025 de la Défense, déposée à la Chambre en avril 2025, une seule ligne, intitulée « Provision Défense », pèse 4,6 milliards d’euros en engagements. Le document précise : « Le crédit provisionnel Défense sera réparti vers les allocations de base appropriées via arrêté royal. » Le Parlement vote l’enveloppe, puis sa répartition entre les achats se décide au gouvernement, sans nouveau vote. Groen et le PTB l’ont dénoncé. Nous avions détaillé en juin les achats de F-35 et de drones, et en août, à propos du hangar des A400M de Zaventem, la manière dont 8 avis négatifs de l’Inspection des Finances avaient été passés outre.
Quand un partenaire a voulu toucher au montant, la porte s’est fermée. En mai 2026, Sammy Mahdi (CD&V) proposait de ramener l’objectif à 1,8 % du PIB pour dégager 600 millions. Theo Francken a refusé.
Le Bureau fédéral du Plan a décrit le résultat dans un rapport de juin 2026. Entre 2024 et le budget initial 2026, les dépenses propres du pouvoir fédéral ont nettement augmenté, et cette croissance « s’explique très largement par l’augmentation des dépenses de défense ». Dans le même temps, les administrations fédérales doivent économiser 1,8 % par an pendant cinq ans, tandis que la Défense, la police, la justice et l’Intérieur sont renforcées.
Pièces à l’appui
Le budget de la Défense
- 1,31 % du PIB : les dépenses de défense de la Belgique en 2024, selon la définition de l’OTAN (cabinet Francken, La Libre, mars 2025).
- 6,055 milliards : le budget de la Défense en 2024 (cabinet Francken, La Libre, mars 2025).
- 10,958 milliards : le budget de la Défense en 2026, après une rallonge de 188 millions pour tenir les 2 % (La Libre, mai 2026).
- 34 milliards : les investissements prévus de 2026 à 2034 par la Vision stratégique, dont 11 F-35 supplémentaires (La Libre, octobre 2025).
- 4.582 millions : la « Provision Défense » 2025 en crédits d’engagement, une seule ligne répartie ensuite par arrêté royal (Chambre, DOC 56 0855/008).
- De 36,1 à 41,9 milliards : les dépenses propres du pouvoir fédéral de 2024 au budget initial 2026, hausse due « très largement » à la défense (Bureau fédéral du Plan, juin 2026).
- 71 % : la part de la Défense dans les quelque 6,5 milliards d’investissements fédéraux (Bureau fédéral du Plan, juin 2026).
- 1,8 % par an pendant 5 ans : les économies linéaires demandées aux administrations fédérales (Bureau fédéral du Plan, juin 2026).
- De 550 à 465 millions : le budget de BELSPO de 2025 à 2030, soit 15,5 % de moins (RTBF, octobre 2026).
Parmi les administrations sous le rabot figure BELSPO, la politique scientifique fédérale, dont dépendent les musées et les instituts scientifiques fédéraux. Son budget doit fondre d’ici 2030, ses programmes de recherche sont amputés d’environ un tiers entre 2025 et 2029, et une nouvelle vague d’économies est en discussion pour le budget 2027. Nous l’écrivions déjà en août : l’argent retiré à la recherche ne financera pas un F-35, les budgets ne fonctionnent pas comme des vases communicants. Ils disent en revanche qui passe en premier. La recherche et les musées passent après.
Le budget 2027 n’est toujours pas bouclé. À BELSPO, on cherche encore où couper. À la Défense, la dernière proposition de baisse a été refusée en mai. Et le ministre qui tient ce budget a passé une matinée d’octobre à demander, sur la radio publique, qui sont les casseurs.
Sources :
- RTBF, « Mais c’est qui les casseurs ? » : Theo Francken suggère un lien entre émeutiers et phénomène migratoire, 20 octobre 2026
- RTBF, l’amalgame entre violence et immigration « d’une naïveté assez confondante » selon Jean-Michel Lafleur, 21 octobre 2026
- La Libre / Belga, cinq suspects majeurs cités à comparaître après les émeutes, 20 octobre 2026
- La Libre / Belga, Yves Coppieters dénonce les déclarations de Theo Francken, 20 octobre 2026
- BX1, le siège du PS attaqué, 17 octobre 2026
- BX1, la manifestation nationale du 9 octobre 2026
- BRUZZ, Hedebouw niet gediend met uitspraken Francken over casseurs, 11 octobre 2026
- RTBF, une « gendarmerie 2.0 », 19 octobre 2026
- BX1, les camps de redressement de Theo Francken font débat, 8 juin 2026
- Still Pissing, L’espoir existe : la génération qui refuse de baisser la tête, 24 octobre 2026
- La Libre, la composition du gouvernement Leterme, 20 mars 2008
- RTBF, Melchior Wathelet nommé à la Migration
- EMN Belgium, Maggie De Block secrétaire d’État à l’Asile et la Migration, 2011
- EMN Belgium, Anneleen Van Bossuyt ministre de l’Asile et de la Migration, 2025
- Paris Match, Theo Francken avoue que le Vlaams Belang inspire sa politique migratoire, 24 novembre 2018
- Paris Match, la réaction de Theo Francken face à la progression du Vlaams Belang, 31 mai 2019
- VRT NWS, le veto contre le Vlaams Belang, 1er juin 2019
- The Brussels Times, Theo Francken et la porte ouverte au Vlaams Belang, 2019
- SamPol, Laura Jacobs et Stefaan Walgrave, Naar een nieuw normaal over migratie, 27 juin 2024
- VRT NWS, réactions aux déclarations de Theo Francken sur l’asile, 16 juin 2018
- Vlaams Belang, sur le pacte migratoire européen
- TelQuel, l’e-mail de 2007, 17 octobre 2014
- La Libre, les polémiques suscitées par Theo Francken, 21 septembre 2017
- VRT NWS, Theo Francken à l’anniversaire d’un ancien collaborateur, 14 octobre 2014
- La Libre, Theo Francken présente ses excuses, 16 octobre 2014
- La Libre, comment la Défense compte absorber un budget supplémentaire, 11 mars 2025
- La Libre, le plan Francken à 34 milliards d’euros, 19 octobre 2025
- La Libre, la Défense reçoit une rallonge de 188 millions d’euros, 6 mai 2026
- La Libre, la proposition de Sammy Mahdi, 14 mai 2026
- La Libre / Belga, Francken défend l’objectif budgétaire de la Défense, 15 mai 2026
- Chambre des représentants, justification du budget 2025 de la Défense, DOC 56 0855/008, 11 avril 2025
- Groen, dépenses de défense sans contrôle parlementaire, 11 mai 2025
- PVDA-PTB, budget de la Défense 2025
- Bureau fédéral du Plan, Options de politiques pour l’élaboration du budget 2027, rapport 13320, 1er juin 2026
- RTBF, BELSPO dans le viseur des économies fédérales, 27 octobre 2026
- Still Pissing, Ce que les chiffres disent des priorités, 12 juin 2026
- Still Pissing, Zaventem, le hangar des A400M et les 8 avis négatifs, 10 août 2026
Photo : Tömmchen (CC BY-SA 4.0), via Wikimedia Commons, recadrée. Montage sous licence CC BY-SA 4.0.
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