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9 octobre : « maintenir le cap », jusqu’où ?

Vendredi, le front commun revient dans la rue pendant que le gouvernement cherche 10 milliards. En face, une liste de coupes qui touche chacun par un bout, un Premier ministre qui « maintient le cap », et deux routes possibles. Nous n’en souhaitons qu’une, et nous appelons à la prendre : grève et manifestation, sans violence.

Foule de manifestants syndicaux à Bruxelles devant un écran géant montrant le cortège, drapeaux rouges et verts, pancarte barrant l'âge de la pension à 67 ans.

Le 12 mars, des dizaines de milliers de personnes défilaient dans Bruxelles contre la politique du gouvernement fédéral. À la Chambre, le même jour, Bart De Wever leur a répondu sans détour : « Maintenir le cap, ça, c’est notre devoir. » La grève, ajoutait-il selon L’Avenir, ne changerait rien à la réalité.

Ce vendredi 9 octobre, le front commun FGTB-CSC appelle de nouveau à manifester à Bruxelles, préavis de grève à l’appui. Le lundi 12, ce sera au tour des services publics. Entre les deux, le gouvernement Arizona tient son conclave : il doit trouver 10 milliards d’euros d’ici 2029, et Bart De Wever en aurait mis 14 sur la table en ouverture, selon 21News. Bert Engelaar, président de la FGTB, parle d’un « coup de semonce, d’un signal montrant que les gens sont en colère et frustrés ».

Il faut d’abord entendre ce que répond le gouvernement, parce qu’une partie est vraie. Le déficit existe : depuis l’été 2024, la Belgique est sous procédure européenne pour déficit excessif, et la charge d’intérêts grimpe. La guerre en Ukraine a rendu la question militaire impossible à évacuer. Un gouvernement qui dit qu’il faut faire des choix n’a pas tort sur le principe.

Ce qui coince, c’est la liste, et chacun la découvre par le bout qui le touche. Les profs du secondaire supérieur donnent 22 périodes de cours au lieu de 20, sans un euro de plus. Les étudiants paieront jusqu’à 1.194 euros de minerval. Les crèches agréées par l’ONE tournent en 2026 avec des subsides non indexés, alors que les salaires de leur personnel, eux, le sont : dans le seul Hainaut, le secteur estimait en novembre dernier que plus de 3.300 places étaient menacées. La culture a reçu le même traitement, non-indexation et gel des nouvelles reconnaissances. Tout cela sort du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, MR et Engagés.

En Wallonie, l’abonnement TEC à 12 euros par an des 18-24 ans disparaît le 1er février 2027. La formule qui le remplace coûtera entre 180 et 384 euros. Le nouveau contrat de service public demande au TEC de couvrir 14 % de ses coûts par les recettes au lieu de 10 %, avec des hausses qui pourraient approcher 40 % dans certains cas, selon La Libre. Le train, lui, n’a augmenté que de 2,14 % en février, il faut le reconnaître. La SNCB doit en revanche absorber 60 millions d’euros d’économies cette année, sans avoir encore dit où elle les trouvera.

À la pompe, le diesel a passé la barre des 2,50 euros le litre le 22 septembre, un record. Il valait 1,69 euro en octobre 2025. Le mazout de chauffage dépasse 1,60 euro avant même l’hiver. La cause première se trouve au Moyen-Orient : après des frappes américaines, l’Iran a bombardé des raffineries dans plusieurs pays du Golfe. Le gouvernement belge n’y est pour rien. Il n’est pas impuissant pour autant. Le « cliquet inversé », qui fait baisser les accises quand les prix s’envolent, existe et n’est pas activé : le ministre des Finances Jan Jambon chiffre à 200 millions d’euros par mois le coût d’un diesel plafonné à 2 euros. Pendant ce temps, chaque litre plus cher rapporte mécaniquement un peu plus de TVA à l’État.

Ajoutez la vignette autoroutière, de 90 à 125 euros par an à partir du 1er mai 2027. Les ministres promettent que les Belges ne paieront pas un euro de plus. Nous avons expliqué en juillet pourquoi cette promesse ne tient pas : le droit européen interdit de déduire simplement la vignette de la taxe de circulation, et le ministre flamand du Budget Ben Weyts a reconnu lui-même que la moitié des conducteurs paieraient moins, donc que l’autre moitié paiera plus. Un forfait de 100 euros ne pèse pas le même poids pour une aide-ménagère qui enchaîne les clients et pour un cadre en voiture de société. Ajoutez la TVA : Bart De Wever a remis sur la table un taux normal à 22 % et un taux intermédiaire unique à 9 %, qui remplacerait le 6 % et le 12 %. Le 6 %, c’est celui de l’alimentation et des médicaments. Le MR en a fait sa ligne rouge, au nom du pouvoir d’achat des ménages, et sur ce point précis nous sommes d’accord avec lui.

Pour la classe moyenne, le coup le plus discret est aussi le plus durable. Depuis l’accord budgétaire de novembre 2025, les salaires au-dessus de 4.000 euros bruts ne sont plus indexés qu’au forfait, en 2026 et en 2028. Les profs l’ont découvert sur leur fiche de paie de septembre. Une institutrice en fin de carrière ou un infirmier chef perdent un morceau de salaire qui ne se rattrapera jamais et qui les suivra jusqu’à la pension. Entre 25 et 30 % des Belges seulement soutiennent cette mesure, selon l’Enquête nationale menée par l’UAntwerpen et l’ULB.

Une ligne, une seule, ne baisse pas. Depuis l’accord de Pâques 2025, la Défense reçoit environ 4 milliards d’euros de plus chaque année. Son budget atteint 13,1 milliards en 2026, et le plan de Theo Francken prévoit 21 milliards par an en 2034. Nous avons montré en juin où part une bonne partie de cet argent : 11 F-35 supplémentaires chez Lockheed Martin, en plus des 34 déjà commandés, et une dépendance accrue envers Washington pour la maintenance, la formation et l’armement. On peut juger un effort de défense nécessaire face à la Russie, et beaucoup de gens raisonnables le pensent. On peut aussi remarquer que c’est le seul poste pour lequel l’argent se trouve toujours, y compris quand l’Inspection des Finances rend des avis négatifs sur des achats militaires. À Paris, la semaine dernière, une lycéenne résumait au Soir : « L’Etat coupe dans l’enseignement et réinvestit dans l’armée, on ne veut pas de cette société-là. » À Liège, des élèves de Saint-Luc réclamaient la même chose sans s’être concertés avec elle.

Pièces à l’appui : ce qui a augmenté, ce qui a été coupé

  • Diesel B7 : 1,688 euro le litre le 21 octobre 2025, 2,501 euros le 22 septembre 2026, record absolu. (L’Avenir)
  • Plafonner le diesel à 2 euros par le cliquet inversé coûterait environ 200 millions d’euros par mois, selon le ministre des Finances Jan Jambon. (La Libre)
  • Défense : environ 4 milliards d’euros supplémentaires par an depuis l’accord de Pâques 2025 (RTBF) ; 13,1 milliards en 2026, 21,3 milliards prévus en 2034. (La Libre, plan Francken)
  • Fédération Wallonie-Bruxelles, économies annoncées en octobre 2025 : 86,7 millions d’euros dans l’enseignement, 74 millions dans la petite enfance, 12,9 millions dans la culture. (RTBF)
  • Minerval du supérieur : de 835 à 1.194 euros pour 58 % des étudiants. (RTBF)
  • TEC : fin de l’abonnement à 12 euros par an des 18-24 ans au 1er février 2027, remplacé par une formule à 180 à 384 euros par an. (RTBF)
  • Vignette autoroutière : de 90 à 125 euros par an à partir du 1er mai 2027. (VRT NWS)
  • TVA portée de 21 à 22 % : environ 1,5 milliard d’euros de recettes. (RTBF)
  • 23 % des Belges ne peuvent pas faire face à une dépense imprévue ; 31 % des Bruxellois et des Wallons peinent à boucler leurs fins de mois. (Enquête nationale 2026, via VRT NWS)

La rue, elle, n’a pas chômé. Entre 80.000 personnes selon la police et 140.000 selon les syndicats le 14 octobre 2025. Trois jours de grève nationale fin novembre. Le 12 mars, puis le 12 mai contre la flambée des prix de l’énergie. Entre 10.000 et 13.000 personnes de l’enseignement à Liège le 10 septembre. Des élèves dans les rues liégeoises les 1er et 2 octobre.

Les réponses tiennent en peu de mots. « Maintenir le cap. » La semaine dernière, à propos des élèves, Georges-Louis Bouchez : « Il n’y a aucune revendication réelle derrière tout cela. Juste une volonté de casse. » La ministre de l’Enseignement Valérie Glatigny voyait des élèves « instrumentalisés par des mouvements radicaux », le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin « une minorité d’activistes ». Une année de manifestations massives, presque toutes pacifiques, et en face, on parle de minorité.

D’autres voix, pourtant, portent jusqu’au gouvernement sans avoir besoin de défiler. Roland Duchâtelet, 1,5 milliard de dollars de fortune selon Forbes, se dit prêt à payer plus d’impôts, à condition que les pouvoirs publics « cessent de dilapider l’argent des citoyens ». En 2013, il décrivait un dividende de 20 millions sorti du Standard de Liège comme « une opération fiscale destinée à éviter de payer trop d’impôts » (nous y sommes revenus la semaine dernière). Le patron d’Odoo, lui, expliquait qu’une taxe sur les grandes fortunes ne lui laisserait qu’une option : quitter le pays. Et pendant que le gouvernement cherche ses 10 milliards, les 100 familles les plus riches du pays détiennent plus de 91 milliards d’euros d’actifs dans des sociétés au Luxembourg, d’après l’enquête du Soir et de De Tijd publiée en juin. Quand Les Engagés ont proposé une contribution progressive sur les patrimoines de plus de 500.000 euros, plafonnée à 0,6 % au-delà de 3 millions, le président du MR a parlé de « folie ».

Les fortunés ne parlent pas tous d’une seule voix. Dans le même article de La Libre, l’ancien éditeur Luc Pire racontait avoir revendu sa maison d’édition sans payer un euro sur la plus-value, et Bruno Fierens plaidait pour taxer davantage le capital et moins le travail. Ces voix-là, le gouvernement ne les a pas reprises.

Ce que tout cela produit, les chiffres le montrent. Selon l’Enquête nationale 2026, 31 % des Bruxellois et des Wallons ont du mal à boucler leurs fins de mois, contre 17 % des Flamands. Cette enquête date de mars, avant le diesel à 2,50 euros. Place Saint-Lambert, à Liège, Saadia, 18 ans, le disait avec ses mots : « Nous, tout ce qu’on veut, c’est étudier dans des écoles correctes, avec des profs motivés, le monde est déjà assez compliqué comme ça… »

À partir d’ici, nous voyons deux routes, et pas beaucoup plus.

La première ressemble à ce que la Belgique a longtemps su faire : s’asseoir à une table. Les syndicats y viendraient avec un dossier de 21 milliards d’euros de mesures alternatives pour combler le déficit sans tout faire porter aux travailleurs, selon la VRT. Ce dossier se discute ligne par ligne, et certaines lignes ne survivront peut-être pas à la discussion. Le gouvernement a aussi de quoi bouger seul : activer le cliquet inversé et renoncer à toucher au taux de 6 %. Il peut surtout mettre à contribution le capital que l’enquête du Soir a retrouvé au Grand-Duché. Rien de tout cela n’a l’allure d’une révolution. En 2022, le gouvernement De Croo, qu’on n’a jamais soupçonné de bolchevisme, avait protégé les ménages pendant la crise de l’énergie.

La seconde route, nous ne la souhaitons pas. Nous la décrivons parce qu’elle a déjà été parcourue, de l’autre côté de la frontière. En novembre 2018, une hausse de taxe sur les carburants jette les gilets jaunes dans les rues françaises. Pendant plus de deux semaines, le gouvernement ne bouge pas. Le 1er décembre, l’Arc de Triomphe est saccagé. Le 4 décembre, le Premier ministre Édouard Philippe annonce la suspension de la hausse : « Aucune taxe ne mérite de mettre en danger l’unité de la nation. »

La leçon de cet épisode est terrible : la foule calme n’avait rien obtenu, le feu avait obtenu quelque chose. La semaine dernière, l’éditorialiste de La DH s’inquiétait de la « bien mauvaise leçon » que les casseurs liégeois allaient retenir. Il se trompe de professeur. Cette leçon-là, ce sont les gouvernements qui la donnent, chaque fois qu’ils répondent à des dizaines de milliers de personnes pacifiques par « maintenir le cap ».

Nous condamnons la violence, et nous le redirons aussi souvent qu’il le faudra. Elle frappe d’abord des gens qui n’ont rien décidé : le commerçant dont la vitrine éclate, le manifestant comme le policier qui prend un coup. Mais une colère qui ne trouve aucune porte ne s’évapore pas. Elle cherche une autre sortie.

La meilleure façon de fermer la seconde route, c’est de rendre la première impossible à ignorer. Un cortège immense et calme ne laisse à personne l’excuse de la casse, et au gouvernement aucune chance de parler de minorité.

Alors vendredi, venez. Le rassemblement commence à 10 heures autour de la gare Centrale, à Bruxelles. Si vous travaillez, faites grève : un préavis a été déposé, et il couvre aussi les travailleurs qui ne sont pas syndiqués, qui ne touchent simplement pas d’indemnité de grève. Si vous ne pouvez pas arrêter le travail, prenez congé, ou passez une heure sur le temps de midi. Indépendants, pensionnés, étudiants, parents d’élèves : le cortège est ouvert à tout le monde, et chaque personne en plus compte.

Venez sans violence, et dites-le autour de vous. Restez près des services d’ordre syndicaux, éloignez-vous de quiconque commence à casser, ne répondez à aucune provocation, d’où qu’elle vienne.

Le 9 ne sera pas la fin. Le gouvernement rend sa copie budgétaire à la mi-octobre. La FGTB a déjà évoqué une grève générale la semaine du 23 novembre si ses lignes rouges sont franchies, et la CSC attend le résultat du conclave pour décider de la suite. D’ici là, parlez-en au travail, à la grille de l’école, au comptoir du café. Et si vous n’êtes affilié à aucun syndicat, c’est peut-être le moment d’y penser.

Sources :

  1. L’Avenir, « Manifestation nationale : Bart De Wever va-t-il céder face à la rue ? », 12 mars 2026
  2. VRT NWS, « FGTB et CSC manifesteront le 9 octobre à Bruxelles », 8 septembre 2026
  3. ACCG, « Manifestation nationale du 9 octobre : pas dans nos poches ! », 16 septembre 2026
  4. La DH, « Deux manifestations nationales : la Stib annonce des perturbations les 9 et 12 octobre », 2 octobre 2026
  5. 21News, « Pourquoi le conclave budgétaire s’ouvre au pire moment pour la majorité Arizona »
  6. 21News, « Budget : la hausse de la TVA revient dans le débat »
  7. RTBF, « Augmenter la TVA de 21 à 22 % rapporterait 1,5 milliard d’euros », 12 février 2026
  8. La Libre, « Le MR prêt à une longue bataille sur le budget, avec une ligne rouge sur la TVA », 6 septembre 2026
  9. Forum for the Future, procédures pour déficit excessif à l’encontre de 7 États membres dont la Belgique
  10. RTBF, « Voici l’accord budgétaire du gouvernement De Wever », 24 novembre 2025
  11. RTBF, « Les principales mesures d’économie de la Fédération Wallonie-Bruxelles », 10 octobre 2025
  12. RTBF, « Des milliers de places d’accueil menacées dès janvier ? », 18 novembre 2025
  13. RTBF, « Pourquoi les élèves manifestent-ils ? », octobre 2026
  14. La Libre, « De grands changements à venir pour le service LeTec en Wallonie », 21 avril 2026
  15. Railway Pro, « SNCB will absorb 60% of budget cuts in 2026 »
  16. L’Avenir, « Le prix du diesel bat un nouveau record et dépasse les 2,50 € le litre », 21 septembre 2026
  17. L’Avenir, « Le diesel à nouveau moins cher à partir de mardi », 20 octobre 2025
  18. La Libre, « Accises sur les carburants, TVA, saut d’index… MR et N-VA s’opposent sur le pouvoir d’achat », 21 septembre 2026
  19. RTBF, « Prix des carburants : winter is coming », septembre 2026
  20. VRT NWS, « Les trois Régions se sont mises d’accord sur une vignette autoroutière », 10 juillet 2026
  21. RTBF, « Chômage, pensions, budget Défense : De Wever obtient un accord de Pâques », 12 avril 2025
  22. La Libre, « Le plan Francken à 34 milliards d’euros n’est que la face visible des dépenses militaires », 19 octobre 2025
  23. Le Soir, Emile Thoreau, « A Paris, « on refuse de voir que l’école va mal » », 2 octobre 2026 (article abonnés)
  24. VRT NWS, « Entre 80.000 et 140.000 manifestants à Bruxelles », 14 octobre 2025
  25. La Libre, « Roland Duchâtelet : « Je suis prêt à payer plus d’impôts mais l’État doit faire sa part de l’effort » », 30 septembre 2026
  26. L’Avenir, « Standard : Roland Duchâtelet va sortir 20 millions d’euros des caisses », 27 mai 2013
  27. VRT NWS, « 18 Belgians on Forbes billionaires list », 11 mars 2026
  28. Le Soir / De Tijd, enquête sur les 91 milliards d’euros des familles les plus fortunées au Luxembourg, Joël Matriche, 20 juin 2026
  29. La DH, « Les Engagés proposent de taxer le capital au-dessus de 500.000 euros, Bouchez refuse net : « C’est une folie » », 22 juin 2026
  30. RTBF, « L’Enquête nationale 2026 : les Belges ressentent la crise économique »
  31. VRT NWS, « Les Belges préoccupés par la situation économique : 1 Belge sur 4 ne peut s’offrir une voiture ou des vacances », 28 mai 2026
  32. Batiweb, « Aucune taxe ne mérite de mettre en danger l’unité de la nation », Édouard Philippe, 4 décembre 2018
  33. La DH, Alexis Carantonis, « « On a fait fermer l’école », la leçon que les casseurs retiendront », 2 octobre 2026

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