Le 10 juillet 2026, les 3 Régions du pays ont fini par accoucher d’un accord attendu depuis 20 ans : à partir du 1er mai 2027, une vignette numérique sera obligatoire pour circuler sur les autoroutes et routes régionales belges. Entre 90 et 125 euros par an selon les émissions de CO2 du véhicule, avec des formules à la journée, aux 10 jours, au mois ou aux 2 mois. Le tout contrôlé par les caméras ANPR qui truffent déjà notre réseau, avec des amendes de 70 à 210 euros à la clé.
Sur le papier, l’idée est séduisante. Chaque année, environ 30 millions de véhicules étrangers traversent la Belgique, carrefour logistique de l’Europe, sans contribuer un centime à l’entretien des routes qu’ils usent. Les faire payer relève du bon sens. Personne ne contestera cela.
Le problème, c’est la promesse qui accompagne l’annonce. « Pas un euro de plus pour les Belges », répètent les ministres, puisque la fiscalité automobile sera repensée en compensation. Cette promesse mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est déjà fissurée de partout.
D’abord, le droit européen interdit d’exonérer purement et simplement les résidents belges ou de déduire la vignette de la taxe de circulation existante. La Cour de justice de l’Union européenne a cassé ce mécanisme dans le dossier allemand : tous les usagers doivent être traités de la même manière. La compensation devra donc passer par des bricolages fiscaux dont les contours restent flous, et les automobilistes wallons et bruxellois devront attendre encore des mois pour connaître l’impact réel sur leur portefeuille.
Ensuite, le ministre flamand du Budget Ben Weyts a lui-même vendu la mèche en affirmant que la moitié des conducteurs paieraient moins qu’avant. Ce qui signifie, mécaniquement, que l’autre moitié paiera plus. Touring, qu’on peut difficilement soupçonner de gauchisme, doute ouvertement que la neutralité budgétaire soit possible. Le PTB dénonce quant à lui une nouvelle taxe déguisée. Quand une promesse gouvernementale est mise en doute à la fois par le lobby automobile et par la gauche radicale, il y a des raisons de tendre l’oreille.
Mais le vrai scandale n’est pas là. Il est dans la nature même de l’outil choisi : une vignette forfaitaire. 100 euros, c’est une somme dérisoire pour le cadre en SUV de fonction. C’est une somme qui compte pour l’aide-ménagère qui enchaîne les déplacements entre clients, pour l’ouvrier aux horaires décalés que les transports en commun ont abandonné, pour la famille monoparentale d’une commune rurale où le bus passe 2 fois par jour. Le forfait est l’impôt le plus injuste qui soit : il frappe uniformément des situations radicalement inégales. Ceux qui n’ont pas le choix de la voiture paieront autant que ceux pour qui elle est un confort.
Et l’asymétrie ne s’arrête pas là. Les camionnettes utilisées à des fins professionnelles devront payer la vignette, mais pourront la déduire intégralement comme frais professionnels. Traduction : l’entreprise déduit, le particulier paie plein pot. La Flandre envisagerait même un rabais supplémentaire de 30 % sur la taxe de circulation des utilitaires légers. Quant aux camions de plus de 3,5 tonnes, ils sont tout simplement exemptés, puisqu’ils s’acquittent déjà de la redevance kilométrique instaurée en 2016. Les fédérations de transporteurs s’en réjouissent publiquement. L’impact direct de la vignette sur le prix du transport de marchandises, et donc sur les produits que nous achetons, devrait donc rester marginal. Restons toutefois vigilants : dans ce pays, chaque mesure fiscale, même indolore, a déjà servi de prétexte commode à des hausses de prix en rayon.
Reste la question que tout le monde élude : pourquoi nos routes sont-elles dans cet état ?
Car il faut le dire sans détour. Le réseau wallon est un champ de ruines par endroits. En 2024, la SOFICO et le Service public de Wallonie ont reçu près de 1.300 plaintes d’automobilistes pour des dégâts causés à leur véhicule par l’infrastructure elle-même, et ont déboursé 3,48 millions d’euros d’indemnisations. Un audit de 2023 révélait que plus de 17 % des 5.851 ponts et murs de soutènement gérés par la Région étaient considérés comme dangereux. En mars 2025, un pont s’effondrait à Houdeng-Goegnies, causant la mort d’un homme. Ce ne sont pas des accidents de la nature. Ce sont les factures d’un choix politique.
Le Centre de recherches routières le formule sans ambiguïté : la Belgique fait du curatif là où la France et d’autres pays européens font du préventif. De 1990 à 2016, les réparations « cache-misère » ont masqué les dégradations sans jamais les traiter, accumulant ce que les experts appellent une dette cachée de 35 ans de sous-investissement. Pendant 3 décennies et demie, des majorités successives, toutes couleurs confondues, ont préféré la rustine visible à l’entretien invisible, l’inauguration au budget de maintenance, le court terme électoral au long terme structurel.
Voilà la cause réelle des chantiers qui pullulent aujourd’hui sur tout le territoire, de l’E42 au ring de Bruxelles. Ces embouteillages que nous subissons ne sont pas le prix du progrès : ils sont le prix du rattrapage forcé de décennies d’arbitrages budgétaires perdants. À Bruxelles, des chantiers entiers sont même restés à l’arrêt pendant des mois pour une raison purement politique : l’absence prolongée de gouvernement régional, qui a d’ailleurs aussi retardé cette vignette. Quand on vous dira que les travaux sont une fatalité économique, souvenez-vous que ce sont d’abord des choix, ou des absences de choix.
Et voici le paradoxe final, le plus savoureux. Les automobilistes belges versent déjà environ 21 milliards d’euros par an aux finances publiques via les taxes, impôts et accises liés au véhicule. Nous sommes, selon Touring, le pays de l’OCDE où l’automobiliste est le plus lourdement taxé. Mais en vertu du principe budgétaire d’universalité, la taxe de mise en circulation et la taxe annuelle de circulation ne sont pas affectées aux routes. Cet argent se dilue dans le budget général et finance tout, sauf, c’est garanti, l’asphalte sous nos roues. Pendant ce temps, quelque 300.000 voitures de société échappent en Wallonie à la taxation régionale, soit 47 millions d’euros de manque à gagner annuel, un avantage fiscal dont profitent d’abord les revenus confortables.
Alors oui, faire payer les conducteurs étrangers est légitime. Oui, affecter enfin des recettes à l’entretien du réseau est une avancée, si elle se confirme. Mais qu’on ne nous raconte pas d’histoires. La vignette n’est pas une révolution fiscale, c’est un forfait régressif greffé sur un système déjà profondément inéquitable, où l’entreprise déduit ce que le travailleur paie, où la voiture de société échappe à ce que la vieille Clio de l’intérimaire finance, et où l’état de nos routes n’est pas une malédiction géologique mais l’héritage comptable de 35 ans de renoncements politiques.
La prochaine fois que vous roulerez au pas entre 2 rangées de cônes orange, rappelez-vous que ce chantier n’est pas là parce que l’argent manquait. Il est là parce que, pendant des décennies, on a décidé qu’il serait dépensé ailleurs.
Sources :
- RTBF, « Une vignette routière en Belgique à partir de mai 2027 : entre 90 et 125 euros par an », 10 juillet 2026
- L’Avenir, « Les trois Régions se sont accordées sur une vignette à partir du 1er mai 2027 : voici ce que cela implique », 10 juillet 2026
- La Libre, « Entrée en vigueur, montants, amendes… toutes les réponses à vos questions sur la vignette routière », 10 juillet 2026
- La DH, « Projet de vignette automobile en Belgique : les réponses aux questions que vous vous posez », 10 juillet 2026
- VRT NWS, « Les trois Régions se sont mises d’accord sur une vignette autoroutière à partir du 1er mai 2027 », 10 juillet 2026
- Transportmedia, « Nouvelle vignette routière : aussi pour les camionnettes », juillet 2026
- Moustique, « Quel pourcentage du réseau routier wallon peut-il être considéré comme satisfaisant ? », 30 mai 2026
- Moustique, « Des routes enfin en bon état ? », 19 janvier 2026
- La DH, « François Desquesnes veut anticiper l’entretien des routes de Wallonie », 2 juin 2025

