Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la manière dont on choisit, en temps de crise, de dépenser l’argent public. Pas dans les discours. Dans les chiffres.
En Belgique, depuis quelques mois, la mécanique est implacable : d’un côté, les budgets sociaux fondent. De l’autre, le budget de la défense explose. Et pendant ce temps, on nous explique qu’il n’y a pas le choix.
Sous la pression de Donald Trump, les alliés de l’OTAN ont convenu en 2025 de relever le seuil de dépense en défense. D’ici 2035, chaque membre devra y consacrer au moins 5% de son PIB. Le gouvernement fédéral belge a décidé d’allouer annuellement environ 4 milliards d’euros supplémentaires à l’armée.
Quatre milliards par an. En plus. Chaque année.
Pour satisfaire aux exigences d’un président américain qui, parallèlement, mène une guerre commerciale contre l’Europe et remet en cause les engagements de son propre pays envers ses alliés. Le paradoxe serait comique s’il n’était pas aussi coûteux.
Et à qui profite cette manne ? En bonne partie, aux industriels américains. Le Plan stratégique pour la Défense de Theo Francken prévoit l’achat de onze avions de combat américains F-35 supplémentaires, en plus des 34 déjà commandés à Lockheed Martin en 2018. Sur les six dernières années, les États-Unis ont capté environ 19% des achats militaires belges, soit près de 3 milliards d’euros, dont une grande partie consacrée au paiement échelonné des F-35.
En achetant ces avions américains, la Belgique se place dans une situation de double dépendance vis-à-vis de Washington : sur le plan industriel d’abord, puisque les États-Unis assurent la maintenance, la formation du personnel, le soutien logistique et la gestion de l’armement. On paie Trump en dollars, et on appelle ça souveraineté.
Mais il y a plus troublant encore.
En novembre 2025, des survols présumés de drones au-dessus de bases militaires belges et de l’aéroport de Bruxelles-National déclenchent une vague d’inquiétude. Ces incidents ont montré à quel point la Belgique était démunie face à de telles intrusions. Le gouvernement décide alors en urgence de consacrer 50 millions d’euros à l’acquisition de matériel pour intercepter et neutraliser des drones.
Sauf que. Un reportage du magazine d’investigation Pano sur la VRT a mis en lumière que les images transmises par Francken lui-même à la presse pour prouver la présence de drones étaient en réalité celles d’un hélicoptère de la police et d’un avion cargo de DHL. Sur 249 incidents enregistrés, le Service général de renseignement et de sécurité a retenu 42 cas pour lesquels « il n’existe aucune autre explication plausible que la présence d’un drone ». Soit un cas sur six de présence possible d’un drone. Et aucun cas avéré.
Cinquante millions d’euros pour des drones qui n’ont peut-être jamais existé.
Le parquet veut y voir plus clair et a annoncé, le 17 avril 2026, l’ouverture d’une information judiciaire à charge de X, du chef d’entrave aux enchères publiques et de corruption publique. L’enquête a été confiée à l’Office central pour la répression de la corruption. La question centrale : Francken a-t-il dramatisé la menace pour accélérer un marché qui aurait profité à l’une de ses connaissances ?
Le reportage de la VRT revenait sur la procédure accélérée d’acquisition de systèmes anti-drones. Pointé pour avoir potentiellement favorisé un proche dans l’attribution du contrat, le ministre est passé à l’offensive. Mais il n’a pas réussi à rétablir la confiance.
Ce n’est pas la première fois que le ministre trébuche sur ses propres déclarations. En octobre 2025, dans une interview au magazine Humo, Francken avait déclaré, en réponse à une question sur une éventuelle frappe russe visant Bruxelles : « Non, car cela reviendrait à frapper le coeur de l’OTAN, et nous raserions alors Moscou. » Face au tollé diplomatique suscité, il avait tenté de minimiser, affirmant qu’il ne faisait que rappeler le principe fondateur de la dissuasion nucléaire occidentale.
On peut débattre du fond. Ce qui est certain, c’est que le ministre belge de la Défense joue, dans des interviews grand public, avec le vocabulaire de l’apocalypse nucléaire. Pendant que des familles reçoivent leurs lettres de fin de droits.
Car voilà ce qui se passe, simultanément, du côté social.
La limitation des allocations de chômage à deux ans est entrée en vigueur. Toutes les personnes déjà au chômage depuis deux ans ou plus ont arrêté de recevoir des indemnités. Elles doivent soit retrouver un travail, soit se tourner vers le CPAS. Des dizaines de milliers de personnes, du jour au lendemain, basculées vers les services d’aide sociale des communes. Communes qui, elles-mêmes, voient leurs propres budgets comprimés.
La réforme des pensions, elle, fragilise massivement les femmes et les travailleurs ayant connu des pauses de carrière. Les périodes de chômage, de fin de carrière et de soins seront assimilées à un salaire fictif limité. Une mesure qui pénalise les carrières interrompues, majoritairement féminines, et efface l’esprit de solidarité du système.
En Fédération Wallonie-Bruxelles, toutes les structures sont touchées : l’enseignement, la culture, la petite enfance, les médias, soit le coeur du tissu social, comme l’a résumé le président de la CSC Enseignement. Dans les trois ans qui viennent, ce sont 500 millions d’économies qui seront réalisées, dont 255 millions en 2026. L’enseignement sera contraint de réaliser 86,7 millions d’économies. Les moyens financiers destinés au fonctionnement des écoles ne seront pas indexés. En culture, les subventions ne seront pas indexées et un moratoire sur les nouvelles reconnaissances de centres culturels est instauré.
On coupe dans les écoles. On coupe dans la culture. On coupe dans les soins. On coupe dans les pensions des femmes qui ont élevé des enfants.
Et on trouve 4 milliards par an pour l’armée.
C’est un choix. Pas une fatalité. Un choix politique, assumé, qui dit quelque chose de très précis sur qui compte et qui ne compte pas.
Il faut aussi mentionner FN Herstal, souvent convoquée comme argument pour justifier la militarisation. Un partenariat signé en 2024 avec la Défense belge sur une durée de 20 ans garantit une centaine de nouveaux emplois directs à Herstal. FN Herstal produira désormais l’ensemble des munitions de petit calibre de l’armée belge. Ces emplois sont réels. Ces familles méritent un avenir. Mais utiliser ce bassin industriel comme alibi pour justifier une militarisation générale, c’est réduire une communauté entière à l’état de prétexte. Les travailleurs de Herstal méritent une politique industrielle, pas d’être les otages d’une rhétorique guerrière.
La question n’est pas de nier les tensions géopolitiques. Elle est de refuser que ces tensions deviennent le prétexte universel pour faire passer l’austérité sociale sans résistance.
Quand un gouvernement trouve des milliards en quelques mois pour acheter des F-35 à Lockheed Martin, mais « n’a pas le choix » lorsqu’il s’agit d’indexer les subventions culturelles ou de maintenir les droits des chômeurs de longue durée, il faut appeler cela par son nom.
C’est un choix de classe.
Ce ne sont pas les mêmes personnes qui profitent des contrats avec Lockheed Martin et celles qui se retrouvent au CPAS en janvier. Ce ne sont pas les mêmes familles qui voient les cotisations de l’université de leurs enfants augmenter et celles qui signent les chèques pour les F-35.
La militarisation de l’Europe, présentée comme inévitable, comme urgence absolue, comme seule réponse au chaos du monde, ne doit pas nous faire oublier une vérité simple : les guerres aussi se préparent sur le terrain social. Une société qui affame ses précaires, qui appauvrit ses enseignants, qui asphyxie sa culture, ne devient pas plus solide. Elle devient plus fragile.
Résister à cette logique, c’est aussi une forme de défense.
Sources :
- VRT NWS (01/05/2026) ; RTBF (mars 2026) ; L’Avenir (22/04/2026) ; La Libre (17/04/2026 ; 20/04/2026 ; 22/05/2026) ; Helicomicro (26/04/2026) ; RTBF (23/04/2026) ; VRT NWS (02/07/2025) ; Le vent se lève (novembre 2025) ; Wallonie Entreprendre (septembre 2025) ; RTBF « accord de Pâques » (12/04/2025) ; La Libre / DH (octobre 2025) ; Bruxelles Today (17/12/2025) ; FGTB / Mutualité Chrétienne (2026) ; CGSP-SPW analyse pensions (2025)

