Il y a des réformes qui se présentent sous des habits techniques, bardées de chiffres et de tableaux, pour mieux dissimuler ce qu’elles font réellement : déplacer le fardeau vers ceux qui ont le moins les moyens de le porter.
La réforme des pensions du gouvernement Arizona est de celles-là.
Votée à la Chambre le 29 mai 2026, elle constitue l’un des chantiers phares de la coalition De Wever. Portée par le ministre Jan Jambon (N-VA), elle est présentée comme une nécessité : garantir la viabilité financière du système de retraite belge pour les générations futures. Un discours de responsabilité. Un discours de bon sens. Mais derrière les arguments technocratiques, une réalité bien plus brutale se dessine.
La pièce maîtresse de la réforme, c’est le système dit de « bonus-malus ». Il prévoit une réduction du montant de la pension brute en cas de pension anticipée pour ceux qui ne remplissent pas deux conditions : une carrière minimum de 35 ans comportant chacune au moins 156 jours de travail effectif, et plus de 7.020 jours de travail effectif sur l’ensemble d’une carrière.
Ce qui semble raisonnable en surface révèle, à l’examen, une logique profondément inégalitaire.
L’ampleur du malus dépend de l’année de naissance : nul pour les personnes nées en 1960 ou avant, il atteindra moins 2% par année d’anticipation pour les générations 1961-1965, moins 4% pour celles nées entre 1966 et 1974, et moins 5% à partir de la génération 1975. Autrement dit, plus on est jeune, plus on sera sanctionné.
Une pension anticipée dès 60 ans ne sera accessible qu’à ceux qui peuvent justifier 42 années de carrière comportant chacune 234 jours de travail effectif. Une barre si haute que la majorité des travailleurs ne pourra jamais l’atteindre.
Et ce n’est pas tout.
La réforme prévoit également de limiter fortement la prise en compte des périodes dites « assimilées ». Dès 2027, seules les années comprenant 156 jours effectivement prestés seront intégralement comptabilisées. Congé maladie, chômage temporaire, soins d’un proche : autant de réalités de vie qui seront progressivement effacées du calcul. La réforme valorise la carrière linéaire, sans interruption, à temps plein, et laisse peu de place à la diversité des parcours professionnels.
Qui sont ceux dont la carrière ressemble le moins à ce modèle idéal ? Les personnes précaires. Les travailleurs à temps partiel. Ceux qui ont exercé des métiers physiquement éprouvants et dont le corps, un jour, a dit stop. Et massivement, les femmes.
Selon la FGTB, 49% des femmes ne rempliraient pas les conditions pour éviter le malus, car elles continuent d’assumer la majeure partie des tâches de soins pour le ménage, les jeunes enfants et les parents très âgés. La réforme ne tient pas compte de ces réalités. Elle les punit.
La suppression progressive des régimes spéciaux, comme ceux des cheminots, des militaires ou de certains fonctionnaires, élimine des dispositifs qui reconnaissaient les réalités très concrètes de certaines carrières. Pour beaucoup de travailleurs concernés, cela signifie simplement devoir travailler plus longtemps pour une pension équivalente, voire réduite.
Le gouvernement argue qu’il s’agit de sauver les pensions pour nos enfants. Mais les experts auditionnés au Parlement ont livré un verdict sans appel.
Pas un seul expert, pas un seul professeur et pas un seul syndicat ne soutient la réforme telle qu’elle est sur la table. Selon le Comité d’Étude sur le Vieillissement, les jeunes perdront en moyenne 10% de pension. Celles et ceux qui ne peuvent pas travailler plus longtemps perdront encore davantage.
Le professeur Pierre Devolder l’a dit clairement lors des auditions parlementaires : « Un professeur comme moi peut travailler jusqu’à 67 ans, mais n’attendez pas la même chose d’un ouvrier du bâtiment. » Nous ne sommes pas égaux face au travail. Nous ne sommes pas égaux face au vieillissement. Et nous ne serons pas égaux face à cette réforme.
Les syndicats dénoncent une logique non pas d’harmonisation mais de nivellement par le bas, et estiment que la Belgique ne souffre pas d’un problème de dépenses mais de recettes. Ce choix de faire peser l’effort sur les travailleurs plutôt que sur les grandes fortunes ou les revenus du capital est un choix politique. Assumé. Et contestable.
Les syndicats jugent la nouvelle loi « juridiquement fragile » et annoncent un recours auprès de la Cour constitutionnelle à l’automne 2026.
Ce que cette réforme révèle, en creux, c’est une vision du monde où la valeur d’un être humain se mesure à sa productivité, où le repos mérité devient un privilège, et où les générations futures sont sommées de payer une facture dont elles n’ont pas décidé le montant.
Travailler plus longtemps pour toucher moins. Voilà ce que le gouvernement Arizona appelle de l’avenir.
Sources :
- RTBF Actus, « La Chambre adopte la réforme des pensions », 29 mai 2026
- RTBF Actus, interview de Selena Carbonero Fernandez (FGTB), mars 2026
- PTB, « Ce qu’il faut retenir des auditions des spécialistes au parlement », mars 2026
- PTB, « Avec cet accord sur les pensions, le gouvernement reste sourd au large mouvement social », mars 2026
- Bruxelles Today, « Décryptage de la réforme des pensions Arizona », novembre 2025
- Detrembleur & Partners, « Pensions : ce que le gouvernement Arizona a décidé, et pourquoi ça fait débat », juillet 2025
- L’Avenir, « Malus, statuts : quel sera l’impact de la réforme de l’Arizona sur vos pensions ? », novembre 2025

