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91 milliards d’euros : le chiffre qui devrait hanter chaque conclave budgétaire

Il y a un chiffre qui devrait hanter chaque conclave budgétaire, chaque réunion où l’on décide de rogner sur les soins ou l’école. Ce chiffre, c’est 91 milliards d’euros.

Il y a un chiffre qui devrait hanter chaque conseil des ministres, chaque conclave budgétaire, chaque réunion où l’on décide de fermer un AMO, de geler une subvention ou de rogner sur les soins de santé. Ce chiffre, c’est 91 milliards d’euros.

Nonante-et-un milliards. Soit davantage que la richesse produite par le Luxembourg en une année entière.

C’est le montant des actifs détenus par les 100 familles les plus fortunées de Belgique au Grand-Duché, révèle une enquête publiée le 20 juin par Le Soir et De Tijd. Près de 9.800 Belges contrôlent en tout ou en partie 11.200 sociétés luxembourgeoises, faisant de la Belgique la troisième nationalité la plus représentée dans le registre du commerce luxembourgeois, derrière les Français et les Luxembourgeois eux-mêmes. Et parmi ces Belges, les 100 familles les plus riches du pays détiennent seules 416 de ces sociétés, pour un total d’actifs dépassant 91 milliards d’euros. Les 50 premières concentrent à elles seules 85,5 milliards.

Pour mettre ces chiffres en perspective : au même moment, le gouvernement fédéral cherche entre 7 et 14 milliards d’euros d’économies supplémentaires. La Fédération Wallonie-Bruxelles coupe 110 millions. La Wallonie, 268 millions. Les hôpitaux publics belges cumulent 174 millions de pertes. 63 % d’entre eux sont en déficit. Le déficit public du pays pourrait atteindre 6,3 % du PIB d’ici 2031, et la dette publique grimper à 122 % du PIB.

Ces coupes tombent sur les mêmes épaules. Celles des infirmières qui perdent leurs indemnités de nuit. Celles des familles qui voient les crèches et les AMO réduire leurs activités. Celles des enseignants dont les conditions de travail se dégradent. Celles, enfin, des contribuables qui financent un Etat dont les recettes s’évaporent, en partie, vers le Grand-Duché.

Comment cela fonctionne-t-il concrètement ? Les familles fortunées regroupent leurs participations, immeubles et placements financiers au sein de sociétés holding luxembourgeoises, les Soparfi. Ces structures permettent d’accumuler de la fortune sans imposition tant que les dividendes ne sont pas distribués. Ce mécanisme offre ainsi la possibilité d’acquérir des participations dans d’autres sociétés et de se constituer un pouvoir économique, voire médiatique, tout en différant indéfiniment le moment où l’impôt sera dû. Le chercheur Sébastien Laffite, de l’Observatoire international de la fiscalité, rappelle que pour les grandes entreprises établies au Luxembourg, les taux d’imposition effectifs restaient en dessous de 7,5 % en 2022.

L’enquête du Soir révèle un autre détail troublant : au moins 307 de ces sociétés belges au Luxembourg n’emploient aucun personnel et ne disposent d’aucun bureau. Elles sont domiciliées chez un gestionnaire professionnel. Plus de la moitié des familles les plus riches font appel à ces boîtes aux lettres, pour un bilan total de 54 milliards d’euros. Légal, selon les spécialistes du droit fiscal. Mais révélateur d’une architecture patrimoniale dont l’unique vocation est de minimiser l’exposition fiscale, sans aucune substance économique réelle, sans emploi créé, sans valeur ajoutée locale.

C’est précisément dans ce contexte que doit être resitué le refus obstiné du MR de toute forme de taxation du capital.

Les Engagés ont proposé cette semaine une contribution progressive sur les patrimoines supérieurs à 500.000 euros, avec un taux culminant à 0,6 % au-delà de 3 millions. La réponse de Georges-Louis Bouchez a été immédiate et cinglante. « Rage taxatoire ». « Folie ». « On ne doit pas faire partir les investisseurs ». Et surtout, l’argument massue que le président du MR ressort depuis des années comme un bouclier : la Belgique serait « le pays le plus taxé du monde ».

Ce slogan mérite un examen honnête. Et il a déjà été passé aux rayons X par la RTBF, entre autres. Interpellé sur ce point, le porte-parole du MR a lui-même reconnu que lorsque le parti parle du « pays le plus taxé du monde », il vise « principalement la taxation sur le travail ». Ce n’est pas la même chose. Ce n’est même pas du tout la même chose.

La Belgique taxe effectivement le travail à un niveau parmi les plus élevés des pays développés. Cela pèse sur les salariés, sur la classe moyenne, sur ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre. Mais le capital, lui, bénéficie en Belgique et au Luxembourg d’un régime infiniment plus favorable. Il n’existait d’ailleurs aucune taxe sur les plus-values en Belgique jusqu’au 1er janvier 2026, date à laquelle une modeste contribution de 10 % a été introduite après d’âpres négociations, avec une exemption des premiers 10.000 euros. Cette « petite révolution fiscale » était combattue par le MR, dans un pays où les revenus du travail, eux, sont taxés dès le premier euro.

Le système fiscal belge, comme le soulignent les chercheurs de la KUL cités dans la littérature économique, corrige très mal les inégalités patrimoniales : le travail y est sévèrement imposé tandis que le capital bénéficie de niches contribuant à concentrer davantage encore les fortunes. La baisse de l’impôt des sociétés de 2018 a, selon la Cour des Comptes, coûté à l’Etat fédéral près de 4,8 milliards d’euros par an en recettes.

Alors, quand Bouchez brandit le spectre de la fuite des capitaux pour bloquer toute taxation des grandes fortunes, la question se pose légitimement : de quel capital parle-t-on ? Celui qui est déjà, pour l’essentiel, logé depuis des décennies derrière des holdings au Grand-Duché ? Les 91 milliards des 100 familles les plus riches du pays sont déjà au Luxembourg. Ils n’y sont pas illégalement. Ils y sont structurellement, confortablement, dans des véhicules dont la stabilité fiscale et réglementaire est précisément l’attrait principal, selon les spécialistes eux-mêmes.

Le véritable scandale n’est donc pas que ces fortunes existent. Il est que pendant que l’on refuse de les faire contribuer davantage au financement de la collectivité, on exige de ceux qui n’ont pas les moyens de structurer leur patrimoine dans un pays voisin qu’ils paient les soins de santé, les pensions, l’enseignement et la dette. Ce sont toujours les mêmes qui financent, et toujours les mêmes qui optimisent.

Une harmonisation fiscale européenne plus ambitieuse, une transparence renforcée des registres de bénéficiaires effectifs, l’application contraignante d’un impôt minimum mondial : ce sont les pistes que les économistes sérieux évoquent pour rééquilibrer ce système. Pas pour punir la réussite. Pour que la richesse, où qu’elle soit logée, contribue à la hauteur de ce qu’elle doit à la société qui l’a rendue possible.

Les 91 milliards, c’est le miroir que l’on tend au discours libéral sur la pression fiscale. Regardez-y. Et demandez-vous qui, exactement, supporte vraiment le poids de l’Etat belge.

Sources :

  1. Le Soir / De Tijd, enquête « Les familles les plus fortunées de Belgique et leurs 91 milliards d’euros au Luxembourg », Joël Matriche, 20 juin 2026
  2. RTBF, fact-check « La Belgique est-elle le pays le plus taxé du monde ? »
  3. 21News / La DH / L’Avenir, réaction de G.-L. Bouchez à la proposition des Engagés, 22 juin 2026
  4. Bureau fédéral du Plan, Perspectives économiques 2026-2031
  5. Banque Nationale de Belgique, projections budgétaires 2025
  6. Cour des Comptes, impact de la réforme de l’impôt des sociétés (2018)
  7. Observatoire international de la fiscalité, Sébastien Laffite (via Le Soir, 20 juin 2026)

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