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GSK : la niche fiscale tient bon, les emplois sautent

En 2007, une déduction fiscale préparée avec les avocats du secteur pharma passait par le cabinet du ministre des Finances, Didier Reynders. Son héritière vaut encore des centaines de millions à GSK, qui veut supprimer 1.217 emplois.

Vignette : gros plan d'une seringue tenue par une main gantée, qui pique le bouchon d'un flacon, sur fond jaune. Titre : GSK : la niche fiscale tient bon, les emplois sautent.

Le 14 octobre, à Wavre, la direction de GSK a réuni son conseil d’entreprise en séance extraordinaire. Les délégués en sont sortis avec un chiffre : jusqu’à 1.217 emplois supprimés en Belgique, 735 cadres et 482 employés, répartis entre Wavre, Rixensart et Gembloux. Les ouvriers de la production ne sont pas concernés. À Syndicats Magazine, un cadre a raconté le coup de fil qui a suivi : son fils voulait savoir s’il était licencié.

Il n’en sait rien. Personne n’en sait rien pour l’instant : la procédure Renault vient de s’ouvrir, et les syndicats vont d’abord éplucher les justifications de la direction.

Ce que l’on connaît mieux, c’est ce que GSK a reçu. La FGTB Chimie a lu les comptes annuels 2025 de GSK Biologicals, la société qui porte les vaccins du groupe en Belgique. Selon son estimation, l’entreprise a bénéficié l’an dernier d’environ 481 millions d’euros d’aides publiques et d’avantages fiscaux. La plus grosse part, 293 millions, vient d’un seul dispositif : la déduction pour revenus d’innovation, qui permet de payer beaucoup moins d’impôt sur les bénéfices tirés des brevets.

Ce dispositif a une histoire, et elle commence en novembre 2005. Sous le gouvernement Verhofstadt II naît une « Plateforme pharma R&D », lieu de rencontre informel entre les patrons du secteur, le Premier ministre, ses vice-Premiers et la direction de l’Inami. Pas de base légale, pas de budget, presque pas d’archives : c’est la description qu’en donnait un cadre de pharma.be au journaliste David Leloup, dont l’enquête a paru dans Le Vif/L’Express en novembre 2012. Parmi les idées qui y circulent, une baisse de l’impôt des sociétés sur les revenus de brevets.

L’idée devient loi le 27 avril 2007, glissée dans une loi-programme de 42 pages. Les entreprises peuvent désormais retirer de leur base imposable 80 % de leurs revenus de brevets. Le ministre des Finances qui porte le texte s’appelle Didier Reynders. D’après l’enquête du Vif, la rédaction a été préparée par le cabinet d’avocats Linklaters, rémunéré notamment par GSK, après une étude confidentielle qui comparait la Belgique à six autres pays et des menaces de délocalisation. Un avocat du bureau ne s’en cachait pas : « Linklaters était vraiment à la base de la loi ». Il précisait que le cabinet Reynders ne les avait pas payés, et qu’ils parlaient au nom de tout le secteur pharmaceutique.

Soyons honnêtes avec l’époque. Les Pays-Bas créaient la même année leur propre régime pour les brevets, le Luxembourg suivait en 2008, et l’Europe entière se disputait les centres de recherche à coups de ristournes. Reynders n’a pas décidé seul non plus : le texte est passé à la Chambre sans débat de fond, porté par la majorité violette, socialistes compris. Le PS, qui gouvernait avec lui, a d’ailleurs déposé dans la foulée des propositions pour encadrer un autre cadeau du même ministre, les intérêts notionnels de 2005.

Pour GSK Biologicals, l’effet a été immédiat. Cumulée avec les intérêts notionnels, la déduction pouvait ramener le taux réel d’imposition presque à zéro, de l’aveu même de l’avocat de Linklaters. Pendant la grippe A/H1N1, en 2009 et 2010, le milliard de royalties du vaccin Pandemrix remonté vers Rixensart n’a été taxé, au mieux, qu’à 3 %, calculait encore Le Vif.

En 2016, la Belgique a dû abroger le régime sous la pression de l’OCDE et de l’Union européenne : il n’exigeait aucun minimum d’activité réelle de recherche dans l’entreprise qui en profitait. Il a été remplacé en 2017 par la déduction pour revenus d’innovation, avec un calcul plus strict, un plafond relevé à 85 % et un nouveau nom. La niche a changé de plaque, pas de locataire : en 2025, elle vaut encore 293 millions à GSK, selon la FGTB.

Pièces à l’appui : la facture et la ristourne

  • Près de 2,4 milliards d’euros de bénéfice net pour GSK Biologicals en 2025 (CSC et CNE, d’après les comptes annuels).
  • 5,7 milliards d’euros de dividendes distribués par le groupe GSK en 2025 (CSC et CNE).
  • 8.371 travailleurs en moyenne chez GSK Biologicals en 2025 (FGTB Chimie).
  • 1,2 milliard d’euros retirés de la base imposable de GSK Biologicals en quatre ans grâce à la loi de 2007, soit 405,6 millions d’impôt non payé (Le Vif/L’Express, novembre 2012).
  • 6,8 % : taux effectif maximum sur les revenus de brevets avec la loi de 2007, contre 33,99 % au taux normal de l’époque (loi-programme du 27 avril 2007).
  • 150 millions d’euros : le laboratoire inauguré par GSK à Rixensart le 9 juin 2026 (Belga).
  • 386 emplois supprimés en 2020, sur 720 annoncés au départ (Setca, cité par Syndicats Magazine).

Les défenseurs du système ont des arguments, et ils méritent d’être entendus. Pour Frédéric Druck, de la fédération Essenscia, remettre en cause ces incitants ferait fuir les investissements. Le ministre wallon de l’Économie, Pierre-Yves Jeholet (MR), rappelle que GSK reste le premier employeur privé de la Région et que le groupe ferme aussi des sites ailleurs, comme à Dresde. Wavre abrite le plus grand site de production de vaccins au monde, la production n’est pas visée, et le groupe inaugurait encore en juin un laboratoire à Rixensart. Sans ces ristournes, une partie de cette recherche serait peut-être partie depuis longtemps. Nous n’en savons rien. Eux non plus.

L’argument bute pourtant sur un point. Ces avantages fiscaux ne s’accompagnent d’aucune garantie générale de maintien de l’emploi, rappelle la FGTB. La CSC et la CNE ne contestent pas l’existence des aides, elles demandent des contreparties. En 2012, l’avocat de Linklaters admettait lui-même que si la loi avait trop de succès, le gouvernement devrait corriger le tir. Le succès est là. La correction attend toujours.

Au Parlement wallon, le jour de l’annonce, Pierre-Yves Jeholet a eu cette formule : « Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ». Au fédéral, son collègue David Clarinval (MR), ministre de l’Emploi et de l’Économie, a tiré une autre leçon de l’annonce : il faudrait d’urgence des mesures en matière de fiscalité et de santé pour sauver la « Pharma Valley ». Une entreprise reçoit près d’un demi-milliard d’avantages, annonce 1.217 suppressions d’emplois, et la première réponse du ministre de l’Emploi est de réclamer des mesures supplémentaires pour le secteur.

Revenons au ministre de 2007. Didier Reynders a tenu les Finances de 1999 à 2011, avant de passer aux Affaires étrangères, puis à la Commission européenne, où il était chargé de la Justice et de l’État de droit jusqu’en 2024. Il a aussi présidé le MR. Les intérêts notionnels en 2005, la déduction pour brevets en 2007, puis les sauvetages de Dexia, dont nous avons raconté le coût dans notre article sur Belfius : ces dossiers portent sa signature. En 2019, les accusations de corruption d’un ancien agent de la Sûreté de l’État avaient été classées sans suite par le parquet de Bruxelles, en l’absence d’infraction.

Puis il y a eu la Loterie nationale, dont il avait eu la tutelle comme ministre entre 2007 et 2011. En décembre 2024, quelques jours après la fin de son mandat européen, les enquêteurs ont perquisitionné ses domiciles. À l’origine, deux signalements : celui de la Cellule de traitement des informations financières et celui de la Loterie elle-même. Sur deux millions de comptes de joueurs, l’unité de contrôle de la Loterie en avait repéré deux, ouverts au nom de l’ancien ministre et de son épouse. Chacun avait reçu près de 25.000 euros de dépôts en un an, rechargés avec des e-tickets de grosse valeur, et les gains repartaient vers le compte bancaire au lieu d’être rejoués. La Loterie a elle-même qualifié le cas d’exceptionnel.

La justice soupçonne un blanchiment d’environ un million d’euros, en comptant près de 700.000 euros déposés en liquide chez ING entre 2008 et 2018. La banque a accepté en mai une transaction pénale de 1,6 million d’euros pour ne pas avoir signalé ces mouvements à temps. Didier Reynders a été inculpé en octobre 2025, deux de ses proches en février 2026 ; son épouse, entendue, n’a pas été inculpée. Par la voix de son avocat, il conteste la qualification de blanchiment « en fait et en droit », affirme que l’affaire relève de la gestion de son patrimoine privé et n’a rien à voir avec ses mandats. Il n’a été jugé pour rien. Comme les autres inculpés, il est présumé innocent. Il n’est plus membre du MR depuis juillet 2025.

Le billet du Ket

Ça fait plus de quatre cents ans que je fais pipi rue de l’Étuve, et en quatre siècles je n’ai jamais rien gagné. Pas un Lotto, pas un Win for Life, même pas le bingo de la kermesse. Lui, la Loterie l’a repéré parmi deux millions de comptes. Il paraît que ce n’était pas pour le féliciter. Je ne dis rien, hein : la justice dira s’il avait de la chance ou autre chose, et d’ici là il est présumé innocent. Moi, je reste présumé jaloux.

Pour GSK, par contre, j’ai une question de ket : 293 millions de ristourne et 1.217 emplois en moins, ça s’appelle une aide à l’emploi ou un ticket gagnant ?

Le Ket, depuis sa fontaine

Disons-le clairement : rien n’indique le moindre lien entre l’enquête sur la Loterie et GSK, et nous n’en suggérons aucun. La loi de 2007 était légale, votée par le Parlement et publiée au Moniteur. Si nous rapprochons ces deux histoires, c’est parce qu’elles concernent le même homme, et que la première mérite d’être rappelée au moment où il ne fait plus parler de lui que pour la seconde. Pendant douze ans, le ministre des Finances a présenté les ristournes aux multinationales comme une politique d’attractivité, et au moins une fois, selon Le Vif, le texte a été préparé avec ceux qui allaient en profiter. Pour une caissière ou un infirmier, l’impôt est retenu à la source, chaque mois, sans plateforme ni cabinet d’avocats.

Pour les travailleurs de Wavre et de Rixensart, la suite se joue maintenant. En 2020, GSK avait déjà annoncé 720 suppressions d’emplois ; à force de négociations, les syndicats en avaient fait reculer près de la moitié. Cette fois, ils arrivent avec les comptes annuels de l’entreprise sous le bras. Ecolo réclame des aides conditionnées au maintien de l’emploi, le PTB veut en exiger le remboursement, le PS plaide pour une réponse globale face aux géants qui licencient, et Solidaris et le Setca demandent que l’État reprenne la main sur les prix des médicaments. Le gouvernement, lui, promet d’accompagner les personnes licenciées.

La loi de 2007 avait mûri pendant dix-huit mois dans une plateforme discrète, entre ministres et dirigeants du secteur. Les 1.217 n’ont pas eu droit à une plateforme. Ils ont eu un conseil d’entreprise extraordinaire, un mercredi matin.

Sources :

  1. Le Vif/L’Express, David Leloup, « Comment GSK s’est taillé une loi fiscale sur mesure », 23 novembre 2012 (reprise sur le blog de l’auteur)
  2. Le Vif/L’Express, David Leloup, « H1N1 : comment GSK a profité du paradis fiscal belge », 24 août 2012
  3. Droit & Technologies, « Les incitants fiscaux pour la recherche en Belgique : les revenus de brevets » (loi-programme du 27 avril 2007)
  4. Lexgo, « La Belgique paradis fiscal pour les revenus de brevets ? », 2012
  5. Barreau de Liège-Huy, « Impôt des sociétés : la déduction pour revenus d’innovation au lieu de la déduction pour revenus de brevets »
  6. Chambre, proposition de loi anti-abus sur les intérêts notionnels (Mathot, Coëme, Vanvelthoven, Van der Maelen, Mayeur), DOC 52 0792/001
  7. The Brussels Times, « Pharmaceutical giant GSK to eliminate 1,200 jobs in Belgium », 14 octobre 2026
  8. CSC bâtiment-industrie & énergie et CNE, communiqué « GSK : 1.217 licenciements malgré des bénéfices records », 14 octobre 2026
  9. Centrale Générale FGTB (FGTB Chimie), « GSK : 481 millions d’euros de soutien public, 2,4 milliards de bénéfices et 1.217 emplois menacés », 16 octobre 2026
  10. Syndicats Magazine, « GSK : 481 millions d’euros d’aides publiques, 1.217 emplois menacés », 16 octobre 2026
  11. L’Avenir, « Restructuration chez GSK : Il faut être aux côtés des travailleurs… mais aussi de l’entreprise, selon Pierre-Yves Jeholet », 14 octobre 2026
  12. L’Avenir, « GSK : David Clarinval plaide pour des mesures urgentes afin de sauver la Pharma Valley belge », 14 octobre 2026
  13. La Libre, « C’est le contribuable qui paie, on doit se réveiller : Gilles Vanden Burre et la fédération pharma s’opposent sur les aides à GSK », 16 octobre 2026
  14. La Libre (Belga), « Les licenciements chez GSK, conséquence d’une course aux surprofits », 16 octobre 2026
  15. Belga News Agency, « GSK invests 150m euros in clinical laboratory in Walloon Brabant », 9 juin 2026
  16. Fierce Pharma, « GSK to lay off over 1,200 roles in Belgium as cost-saving program picks up steam », octobre 2026
  17. La Libre, « Allégations de corruption à l’encontre de Didier Reynders : le procureur du Roi décide de classer sans suite », 27 septembre 2019
  18. RTBF, « Didier Reynders soupçonné de blanchiment : les mécanismes d’une possible fraude aux jeux de hasard », décembre 2024
  19. Euronews, « Revealed: How the alleged Didier Reynders lottery laundering scam worked (or didn’t) », 11 décembre 2024
  20. Paris Match Belgique, « Soupçonné de blanchiment d’argent, Didier Reynders réagit via son avocat », 6 décembre 2024
  21. VRT NWS, « L’ancien ministre et commissaire européen Didier Reynders inculpé pour blanchiment d’argent », 5 novembre 2025
  22. BX1, « Deux proches de Didier Reynders inculpés dans l’enquête pour blanchiment », février 2026
  23. VRT NWS, « ING a payé une transaction pénale de 1,6 million d’euros dans un dossier pour blanchiment d’argent autour de Didier Reynders », 6 mai 2026
  24. RTBF, « Didier Reynders n’est plus membre du MR », juillet 2025
  25. Still Pissing, « Belfius : vendre 20 % d’une banque publique pour deux milliards », 23 juin 2026
  26. Photo : Hakan Nural, Unsplash (licence Unsplash)

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