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Roland Duchâtelet veut bien payer. Plus tard.

Roland Duchâtelet se dit prêt à payer plus d’impôts, à condition que l’État cesse de gaspiller. Son chiffre sur la dépense publique ne tient pas, sa règle de gestion n’a pas eu cours dans ses propres clubs, et en 2013 il décrivait une opération « destinée à éviter de payer trop d’impôts ».

Tirelire rose fermée par un cadenas, posée sur une étagère en bois à côté de quelques pièces.

Roland Duchâtelet est prêt à payer plus d’impôts. Il l’a dit à La Libre ce 30 septembre : « Je n’ai pas de problème à payer plus d’impôts. » Puis il a posé sa condition : « Que les pouvoirs publics cessent de dilapider l’argent des citoyens et prennent leur responsabilité. »

Le moment n’a rien d’anodin. Le gouvernement De Wever a jusqu’au 15 octobre pour présenter son budget 2027, avec 10 milliards d’euros à trouver d’ici 2029. Selon les sondages cités par La Libre, près de 70 % des Belges veulent qu’on aille les chercher du côté des plus grosses fortunes. Roland Duchâtelet, qui a fait fortune dans les semi-conducteurs (Melexis, X-FAB), fait partie des gens concernés.

Commençons par lui rendre ce qui lui revient. Un milliardaire qui déclare publiquement qu’il accepterait de payer davantage, c’est plus que ce que proposait le patron d’Odoo quelques mois plus tôt : pour lui, une taxe sur les grandes fortunes ne laisserait qu’une option, quitter le pays. Et la question de la dépense publique mérite d’être posée. Hors charges d’intérêts, elle a gagné près de 10 points de PIB depuis 2000, d’après les données de la Commission européenne. Aucun autre pays européen n’a connu une hausse pareille sur la période. Quelqu’un qui s’en inquiète n’est pas forcément de mauvaise foi.

Le problème, c’est le chiffre qu’il avance pour appuyer son propos : « En quelques années, les dépenses publiques sont passées de 35 % du PIB à 50 %. »

Nous avons cherché ces 35 %. Nous ne les avons pas trouvés. D’après les séries de la Commission européenne, la dépense publique belge n’est jamais descendue sous les 49 % du PIB en trente ans. Nous ne savons pas d’où sort son chiffre. Une piste, quand même : en 2014, déjà dans La Libre, il expliquait que « en 1960, toutes les taxes représentaient 30 % du PIB. Aujourd’hui c’est plus de 50 % ». Ses « quelques années » ressemblent beaucoup à six décennies.

Pièces à l’appui : la dépense publique

Venons-en à la leçon de gestion. « Quand un entrepreneur n’a plus de sous, il fait des économies ou il fait faillite. Le gros problème des pouvoirs publics, c’est qu’ils n’ont pas cet état d’esprit, parce qu’ils pensent qu’ils ne peuvent pas faire faillite. »

Roland Duchâtelet a été propriétaire de plusieurs clubs de football. Charlton Athletic, dans le sud-est de Londres, lui a appartenu de 2014 à 2020. Pendant cette période, le club est descendu en troisième division anglaise et perdait environ 10 millions de livres par an à la fin de son règne. Charlton n’a pas fait faillite pour une raison simple : quelqu’un de très riche bouchait le trou chaque année. Des supporters ont fondé une coalition contre lui. Ils ont organisé un faux cortège funèbre et sont allés manifester jusqu’à Saint-Trond, autre club de la galaxie Duchâtelet.

Soyons justes. Le football anglais engloutit l’argent de presque tous ceux qui s’y risquent, et combler les pertes d’un club qu’on possède est parfaitement légal. Nous ne lui reprochons pas d’avoir perdu de l’argent. Nous constatons que la règle de fer qu’il veut appliquer à l’État, celle de l’entreprise qui économise ou qui meurt, n’a pas eu cours dans son propre club.

Le billet du Ket

Gérer la Belgique comme une entreprise, j’entends ça depuis des années. Moi, je travaille pour la même boîte depuis 1619. Jamais délocalisé, jamais revendu à un fonds d’Abu Dhabi, je fais venir des cars entiers de touristes et je n’ai jamais touché un cent de dividende. Si l’État cherche un modèle de sobriété, qu’il passe me voir. Je fais avec ce que j’ai, c’est-à-dire pas grand-chose, et je n’ai encore jamais demandé à personne de se retenir pendant que moi je me soulage.

Le Ket, depuis sa fontaine

Il y a aussi ce que Roland Duchâtelet faisait quand il était en position de payer. Nous sommes en mai 2013, il possède le Standard de Liège depuis 2011. Il décide de sortir 20 millions d’euros des caisses du club sous forme de dividendes. À L’Avenir, il explique : « C’est une opération fiscale destinée à éviter de payer trop d’impôts. » Il s’agissait, précise-t-il, de profiter au mieux des intérêts notionnels, cette déduction fiscale votée par le gouvernement de l’époque.

Rien d’illégal là-dedans. Un contribuable a le droit d’utiliser les règles telles qu’elles existent, et c’est d’abord au législateur qu’il faut reprocher les niches fiscales. Mais on peut difficilement présenter en 2026 l’impôt comme une contribution qu’on paierait volontiers si l’État se tenait bien, quand on décrivait en 2013 une opération montée précisément pour en payer moins. Deux ans plus tard, avant de revendre le Standard à Bruno Venanzi, il réduisait encore le capital du club. Selon L’Avenir, le club a reconnu que cette opération avait pesé sur le prix de rachat.

Pièces à l’appui : les clubs de Roland Duchâtelet

  • Fortune de Roland Duchâtelet : 1,5 milliard de dollars. (Forbes 2026, via VRT NWS)
  • Standard de Liège : 20 millions d’euros de dividendes en 2013, puis 10 millions d’euros de réduction de capital avant la vente de 2015. (L’Avenir)
  • Le jour de la vente du Standard, le club a aussi signé des conventions qui lui ont coûté plus de 4 millions d’euros au profit de clubs liés à Roland Duchâtelet et de sa société Elex, résiliées 15 mois plus tard. (RTBF)
  • Charlton Athletic : relégation en troisième division en 2016 ; pertes de 10,1 millions de livres en 2017/18 et en 2018/19 ; près de 67 millions de livres dus à la société du propriétaire au 30 juin 2019. (comptes du club, relayés par le Charlton Athletic Supporters’ Trust)

Reste la condition elle-même : que « l’État fasse sa part de l’effort ». Concrètement, qu’est-ce que ça veut dire ? En 2014, Roland Duchâtelet l’avait formulé sans détour : « Il faut que l’Etat et les pouvoirs publics cessent de s’occuper de tout et de penser qu’il revient aux politiques de gérer l’enseignement ou les soins de santé. » Dans la même interview, il décrivait l’école et la santé comme « de nouveaux créneaux économiques ».

L’effort qu’il demande à l’État porte donc sur l’école et l’hôpital, là où la dépense publique fait le plus de différence pour ceux qui ne peuvent pas payer à la place. La hausse des dépenses depuis 2000 va dans le même sens : plus de la moitié de l’argent supplémentaire est partie en dépenses sociales, pensions et soins de santé d’une population qui vieillit. Couper là, c’est demander l’effort aux épaules les plus étroites avant de toucher aux plus larges.

Il existe pourtant un poste où l’État dépense nettement plus que ses voisins, et Roland Duchâtelet l’a lui-même visé par le passé : les aides aux entreprises, 25 milliards d’euros en 2024 selon la Banque nationale. En 2016, il proposait de couper dans les subsides aux entreprises. Sur ce point précis, il est cohérent, et nous le reconnaissons volontiers. Il n’en a pourtant pas dit un mot à La Libre.

Dans le même article, deux autres fortunés parlaient d’impôt sans poser de conditions. L’ancien éditeur Luc Pire raconte avoir revendu sa maison d’édition sans payer un euro sur la plus-value, alors qu’« on va embêter le petit indépendant libraire car il est en retard dans le versement de ses charges sociales ». Bruno Fierens, issu de la famille à la tête du groupe Ackermans & van Haaren, a reçu la prime maximale en rendant sa plaque d’immatriculation, parce que ses revenus du capital ne comptaient pas : « Bruxelles, selon mon revenu, estimait que j’étais pauvre. » Il en a tiré une conclusion sur le système fiscal, et il plaide pour taxer davantage le capital et moins le travail.

Ces deux-là ont regardé leur propre situation et y ont vu une injustice. Roland Duchâtelet, lui, regarde d’abord l’État.

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