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Zaventem : le hangar des A400M et les 8 avis négatifs de l’Inspection des Finances

Un hangar de 6.000 mètres carrés à Zaventem, et un gouvernement qui a ignoré 8 fois l’avis négatif de l’Inspection des Finances sur ses achats militaires.

Il existe à Zaventem un hangar de 6.000 mètres carrés, propriété de la société Sabena Engineering. La Défense belge le loue pour y entreposer et entretenir ses avions de transport militaire A400M, qui doivent subir tous les six ans une révision lourde. Jusqu’il y a peu, cette opération se faisait chez Airbus, en Espagne. Le gouvernement a voulu la rapatrier au pays. Le loyer de ce hangar s’élève à 217.900 euros par mois.

Ce que vaut réellement un tel bâtiment sur le marché n’a jamais été rendu public. Et c’est précisément une partie du problème.

Comme pour tout marché public d’importance, un avis a été demandé à l’Inspection des Finances. Elle a jugé le coût trop élevé et émis des réserves sur la durée du contrat. Avis défavorable. Le ministre du Budget Vincent Van Peteghem, du CD&V, s’est lui aussi prononcé contre. Fin 2025, le ministre de la Défense Theo Francken a retiré le dossier de l’ordre du jour du Conseil des ministres. Il est revenu avec une version adaptée. Nouvel avis défavorable de l’Inspection des Finances.

Le 6 mars 2026, le Conseil des ministres a approuvé le dossier. Il faut le rappeler parce que ce dossier sera immanquablement lu comme une affaire flamande : ce Conseil des ministres réunit la N-VA, le MR, Les Engagés, Vooruit et le CD&V. La décision est collégiale et elle engage les cinq partis de la coalition, francophones compris.

Ces faits sont révélés par une enquête du journaliste Kristof Clerix pour l’hebdomadaire Knack, publiée le 4 août 2026 et reprise depuis par la VRT, Belga et la presse francophone.

Précisons d’emblée ce qui n’est pas en cause. Rien de tout cela n’est illégal. Les avis de l’Inspection des Finances ne sont pas contraignants. Un gouvernement élu conserve le dernier mot, et il peut estimer que l’urgence opérationnelle ou l’intérêt stratégique pèsent plus lourd que l’objection budgétaire. Le porte-parole du ministre Francken l’a formulé sans détour dans Knack : à l’en croire, si ces avis liaient le gouvernement, « ce serait l’Inspection qui dirigerait le pays ». Sur le principe juridique, il a raison.

Reste que la même enquête établit que l’Inspection des Finances a rendu 41 avis défavorables sur des dossiers d’achat de la Défense depuis le début de la législature, et que dans 8 cas le gouvernement est passé outre. Ce ratio mérite d’être posé honnêtement : dans 33 cas, l’avis a été suivi ou le dossier corrigé. Il ne s’agit donc pas d’un mépris systématique. Il s’agit de savoir pourquoi, dans ces 8 cas précis, l’objection a été balayée, et à quel prix pour la collectivité.

Les dossiers concernés, selon le relevé de la VRT, sont les systèmes anti-drones pour environ 50 millions déjà épinglés par l’émission Pano en avril 2026, la protection des infrastructures maritimes, 15 hélicoptères légers appelés à remplacer les Agusta A109, 18 appareils Pilatus assortis de simulateurs et d’infrastructures à Beauvechain pour la formation des élèves-pilotes à partir de 2028, un paquet de soutien à l’Ukraine de près d’un milliard en 2026, et la participation de la Défense à l’Agence spatiale européenne.

Soyons clairs, tous ces dossiers ne se valent pas et il serait malhonnête de les jeter dans le même sac. Le soutien à l’Ukraine relève d’une question entièrement différente, celle de l’urgence géopolitique face à une guerre d’agression, et il est parfaitement défendable qu’un gouvernement décide de bousculer les procédures pour aller vite dans ce cas de figure. On peut également considérer que la coopération spatiale européenne procède d’un choix stratégique légitime. Le problème n’est pas que le gouvernement dépense. Le problème est qu’il a organisé les conditions dans lesquelles personne ne peut vérifier s’il dépense bien.

Car voici l’élément le plus lourd de l’enquête, celui qui a curieusement disparu de la plupart des reprises francophones : ni le dossier du hangar, ni celui du centre de formation des pilotes n’ont été soumis à la commission parlementaire chargée du suivi des achats militaires.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Il existe deux garde-fous sur l’argent public de la Défense. Un contrôle administratif en amont, l’Inspection des Finances. Un contrôle parlementaire en aval, la commission des achats militaires. Sur ces dossiers, le premier a été écarté et le second n’a pas été saisi. Ce qui subsiste, c’est un ministre, un Conseil des ministres, et la confiance qu’on veut bien leur accorder.

L’Inspection des Finances ne fait pas de la chicane comptable. Elle vérifie la régularité des dossiers, le respect de la législation sur les marchés publics, l’égalité de traitement entre soumissionnaires. Comme le rappelle Kristof Clerix, c’est précisément ce travail qui permet de réduire le risque de fraude, de corruption et de conflits d’intérêts. Quand on l’écarte 8 fois, on ne fait pas qu’arbitrer entre priorités politiques. On retire un filet de sécurité.

Sur le fond du dossier du hangar, l’argument de l’autonomie stratégique ne convainc pas tout le monde. Le colonel honoraire Roger Housen, expert des questions de défense, parle dans Knack d’« overkill ». Il relève que confier cet entretien à une société privée cadre mal avec la revendication d’indépendance stratégique, et suggère une mutualisation avec l’Allemagne ou la France, qui disposent de flottes A400M plus étoffées et appliquent les mêmes normes.

Tout cela s’inscrit dans un cadre budgétaire qu’il faut avoir en tête. Le gouvernement a arrêté, en amont du sommet de l’OTAN de La Haye, un plan permettant à la Défense de consacrer 34 milliards à l’achat de matériel neuf d’ici 2034. Le budget de la Défense pour 2026 a été porté à près de 11 milliards après une rallonge de 188 millions. La Belgique atteint désormais les 2 % du PIB exigés par l’Alliance, un seuil obtenu en partie par un tour de passe-passe comptable que la Cour des comptes a documenté, en reclassant sous l’étiquette Défense des dépenses préexistantes comme les pensions d’anciens miliciens.

Pendant ce temps, le même gouvernement explique au pays que chaque euro compte.

Depuis le 1er janvier 2026, les allocations de chômage sont limitées à deux ans, avec une extinction du droit organisée par vagues successives, d’abord les demandeurs d’emploi cumulant 20 ans de chômage ou davantage, puis ceux entre 8 et 20 ans, puis les autres. La FGTB estime que plus de 120.000 personnes perdront leur droit. Le crédit d’impôt sur les allocations de chômage est supprimé, ce qui doit rapporter 93 millions dès 2026 et 280 millions par an à terme. Le crédit d’impôt pour enfants à charge n’est plus indexé, pour une économie annoncée de 47 millions par an. L’indexation des pensions les plus élevées est plafonnée.

Il faut être rigoureux ici, et nous le disons explicitement : personne ne peut affirmer que l’argent retiré aux chômeurs a servi à payer ce hangar. Les budgets ne fonctionnent pas ainsi et prétendre le contraire serait malhonnête. Ce qui est en cause n’est pas un transfert, c’est une hiérarchie.

Une hiérarchie dans laquelle un demandeur d’emploi de 55 ans doit prouver sa disponibilité, justifier ses démarches, subir des contrôles, et perd son revenu au terme d’un délai fixé par une loi. Et dans laquelle un dossier de location à 217.900 euros par mois franchit deux avis défavorables successifs sans jamais passer devant la représentation nationale.

Une hiérarchie dans laquelle la rigueur budgétaire est un impératif absolu quand elle s’applique aux plus fragiles, et une simple recommandation non contraignante quand elle gêne un ministre.

Un mot, enfin, sur la manière dont cette information a circulé. L’enquête a été menée en néerlandais et publiée en néerlandais. La dépêche qui a le plus largement circulé dans la presse francophone est une reprise Belga de deux minutes de lecture, souvent placée derrière un mur payant, qui s’arrête avant l’essentiel. Le lecteur francophone y apprend l’existence du hangar et des avis défavorables. Il n’y lit pas que le Parlement n’a pas été consulté. Cette asymétrie de traitement entre le nord et le sud du pays sur un dossier fédéral n’est pas anodine, même si nous la présentons ici comme une observation et non comme un procès d’intention.

Ce que réclame cet article n’est pas que l’Inspection des Finances gouverne à la place des élus. Elle ne le doit pas et elle ne le peut pas.

Ce qu’il réclame, c’est que lorsqu’un gouvernement décide de passer outre 8 avertissements financiers en matière d’armement, il l’explique, il le documente, et il l’assume devant le Parlement. Ni plus, ni moins. C’est le minimum que l’on exige de n’importe quel pouvoir local, de n’importe quel établissement scolaire, de n’importe quelle association subventionnée.

Le minimum, apparemment, ne s’applique pas à tout le monde.

Sources :

  1. Knack, Kristof Clerix, « Legeraankopen: regering-De Wever negeerde 8 keer negatief advies van Inspectie Financiën », 4 août 2026
  2. VRT NWS, « Regering-De Wever negeerde 8 keer financieel advies voor defensie-uitgaven », 4 août 2026
  3. Belga, dépêche reprise par Le Soir, Paris Match Belgique et Le Vif, 4 et 5 août 2026
  4. VRT, émission Pano consacrée au plan anti-drones, avril 2026
  5. RTBF, « Sommet de l’OTAN : en bon élève, la Belgique atteint les 2 % du PIB pour la Défense… mais pour combien de temps ? », juillet 2026
  6. La Libre, « La Défense reçoit une rallonge de 188 millions d’euros », 6 mai 2026
  7. Corps interfédéral de l’Inspection des Finances, procédure générale de soumission des dossiers
  8. CSC, « Limitation des allocations de chômage à 2 ans : ce qui change en 2026 »
  9. FGTB, analyse de l’accord de gouvernement De Wever-Bouchez
  10. News.belgium.be, communiqué sur la première série d’accords du gouvernement fédéral

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