Le 5 juin, on écrivait ici que la colère de l’enseignement ne prendrait pas de congé. Le 11 août, deux semaines avant la rentrée, on constatait qu’elle n’avait pas décroché, et on posait la seule question qui compte : un gouvernement qui a forcé son propre règlement pour voter un texte acceptera-t-il de le rouvrir parce qu’une école, une rue et peut-être un juge le lui demandent ? Ce jeudi 10 septembre, à Liège, la rue a répondu. Ils étaient 10.000 selon le décompte final de la police, 13.000 selon les syndicats.
Le cortège est parti des Guillemins peu après 10 heures. Il a traversé la ville en passant devant une école maternelle, une école secondaire, une académie et un établissement supérieur. L’itinéraire n’avait rien d’un hasard : chaque bâtiment devant lequel la foule a défilé est touché par les économies. Sur les pancartes, on lisait « 20 H en classe = 45 H de taf », « Stop aux éconneries » et, en wallon, « C’est todi les p’tits qu’on sprôtch ». Toujours les petits qu’on écrase. Tout est dit.
Dans cette foule, il y avait France, professeure de français à Arlon depuis dix ans. Elle donne désormais 22 heures de cours par semaine au lieu de 20, dans sept classes différentes au lieu de quatre. À 54 ans, nommée à mi-temps seulement, elle se demande si elle va continuer. Il y avait Clément, 25 ans, prof d’arts plastiques venu de Bruxelles. Il a perdu son emploi une première fois en 2025 avec la réforme du qualifiant. Il s’est accroché grâce à des intérims. Il vient de reperdre ses heures avec les mesures de 2026. Aujourd’hui, il est au chômage. Il y a un an, il se disait anxieux. Aujourd’hui, il se dit révolté. Les syndicats chiffrent à environ 2.000 équivalents temps plein les postes disparus dans les écoles. Clément est l’un de ces 2.000.
Rien n’a été retiré. Les deux périodes supplémentaires imposées au secondaire supérieur sans un euro de plus sont toujours là. Le minerval relevé à près de 1.200 euros pour plus de la moitié des étudiants du supérieur est entré en vigueur à cette rentrée. Le budget des fournitures gratuites divisé par deux, les repas scolaires sans fléchage, les fins de carrière resserrées, les fusions ou fermetures d’implantations qui menacent : tout tient. Le 1er septembre, la ministre Valérie Glatigny a reçu les syndicats. Elle leur a proposé un comité d’avis pour améliorer la concertation. Pas une virgule des mesures contestées n’a bougé. La ministre-présidente Elisabeth Degryse n’était pas là. Roland Lahaye, de la CSC-Enseignement, est sorti en disant : « J’ai perdu mon temps ! ». Adrien Rosman, du Setca-SEL, a estimé que la ministre « entend tordre le réel à sa vision idéologique ». Neuf jours plus tard, la réponse de la base tenait en un slogan repris à pleins poumons dans les rues de Liège : « Retrait, retrait, retrait des décrets ! ».
Ce qui frappe, c’est d’où vient le redémarrage. Il ne vient pas d’un appel national tombé d’en haut. Il vient de Liège, où des écoles avaient repris la grève dès la fin du mois d’août, une dizaine d’établissements en grève tournante, avec des actions de sensibilisation à chaque fois. Le préavis déposé par le front commun du 17 août au 27 septembre, dont on expliquait le 11 août qu’il couvrait juridiquement toute action locale sans mot d’ordre central, a fonctionné exactement comme prévu : l’énergie est venue d’en bas, le cadre est venu des organisations. Le 4 septembre, 250 enseignants se rassemblaient place Saint-Lambert. Le 10, ils étaient 10.000 au même endroit. Bruxellois, Namurois, Carolos, Verviétois venus en train, membres du collectif Mars Attacks bien visibles, et même des enseignants flamands venus par solidarité. Voilà ce que la fronde liégeoise doit représenter pour tout le peuple de l’enseignement : la preuve qu’une poignée d’écoles déterminées peut remettre une région entière en marche.
Et la convergence a commencé. Ce n’étaient pas seulement des profs. Des étudiants du supérieur marchaient dans le cortège, parce que le minerval, c’est eux. Des parents et des grands-parents marchaient aussi, parce que les classes surchargées et les cantines amputées, ce sont leurs enfants. Le supérieur découvre ce que le secondaire sait depuis décembre : quand on vous présente une facture que vous n’avez pas commandée, la seule réponse possible est collective. Ce jeudi, dans la même rue, la jeunesse qui paie plus cher pour étudier a marché à côté des adultes qui travaillent plus pour le même salaire. Ce lien-là, une fois noué, ne se dénoue pas facilement.
Accordons au gouvernement ce qu’on lui accordait déjà en août : le déficit de la Fédération est structurel, de l’ordre de 1,6 milliard d’euros, et prétendre que rien ne devait changer serait malhonnête. Mais un budget reste une hiérarchie de priorités mise en chiffres, et il faut regarder qui décide de cette hiérarchie. Le MR et Les Engagés gouvernent la Fédération, où ils demandent 500 millions d’euros à l’enseignement. Les mêmes MR et Engagés siègent dans l’Arizona fédérale, qui cherche selon Moustique 10 milliards d’euros introuvables. Là où ils tiennent les leviers fiscaux, regardez ce qu’ils en font. La taxe sur les plus-values instaurée cette année est de 10 %, mais pour ceux qui détiennent plus de 20 % d’une société, le premier million de plus-value reste totalement exonéré, et le taux grimpe ensuite par paliers de 1,25 % pour n’atteindre 10 % qu’au-delà de 10 millions. Selon les synthèses des cabinets fiscalistes, le régime d’exonération des plus-values réalisées par les sociétés, la structure par laquelle les grandes fortunes détiennent leurs actions, n’a pas été touché. Quand il s’agit des épaules les plus larges, on négocie des seuils et des paliers. Quand il s’agit d’une prof d’Arlon ou d’un étudiant en première année, on tranche dans la nuit, en quatorze heures de débats, en violant le délai de 84 heures de son propre Parlement.
Ce n’est pas un accident de parcours. Nous avons passé une partie de l’été à documenter le Centre Jean Gol, le bureau d’études du MR, et ce qu’il est devenu sous Georges-Louis Bouchez. Son directeur scientifique, Corentin de Salle, cofondateur en 2003 d’un institut ultralibéral baptisé du nom de l’économiste Hayek, déclarait lui-même à 21News : « Nous entendons désormais imposer une nouvelle grille de lecture, libérale cette fois ». Le mot est choisi : imposer. Un parti qui s’est doté d’une machine à produire de l’idéologie, dont les études ont été qualifiées de « naufrage intellectuel » dans une tribune publiée par La Libre, et dont le CRISP a documenté la fusion avec le cabinet présidentiel, ne gouverne pas l’école comme un gestionnaire embarrassé par un déficit. Il la gouverne comme un terrain où appliquer une doctrine. Le service public coûte, donc on le réduit. L’usager paie, donc on le fait payer. Le syndicat proteste, donc on lui offre un comité d’avis. Adrien Rosman parlait d’une ministre qui tord le réel à sa vision idéologique. Il ne faisait que décrire la méthode, et elle est brutale !
Nous le disons comme une opinion, et nous l’assumons : un gouvernement qui trouve deux heures dans l’horaire d’une enseignante à mi-temps mais pas un euro dans les poches des multimillionnaires n’a pas un problème de moyens. Il a un problème de choix. Le sous-financement, comme l’écrivaient les syndicats liégeois avant la manifestation, est une décision politique.
Alors, et maintenant ? Le calendrier que nous donnions le 11 août tient toujours. Le 23 septembre, sous réserve, la Cour constitutionnelle examinera en audience publique le recours financé par plus de 3.000 donateurs. Le 27 septembre, fête de la Fédération, le préavis arrive à échéance et la CSC-Enseignement annonçait « quelque chose en préparation ». Le front commun n’a pas encore fixé de nouvelle grande date. Il fera le point la semaine prochaine, et Luc Toussaint, président de la CGSP-Enseignement, ne voit pas d’autre issue que de durcir le mouvement. Les écoles liégeoises, elles, n’ont pas attendu. Elles ont montré la voie : la grève tournante, l’école par école, le rassemblement local qui grossit jusqu’à devenir une marée.
Ce mouvement a un point d’arrêt, et un seul. Il s’arrêtera quand le gouvernement aura déposé les armes. Quand il aura écouté celles et ceux qui font vivre l’école chaque matin, au lieu de leur proposer un comité d’avis pour discuter de la manière dont ils seront saignés. Quand il aura cessé de considérer l’instruction de nos enfants comme la variable d’ajustement de sa doctrine. Jusque là, ce qui s’est passé à Liège ce jeudi se reproduira. À Namur. À Charleroi. À Bruxelles. Dans chaque ville où quelqu’un décidera de ne plus attendre.
En juin, on écrivait : c’est le commencement. En août : rien n’est réglé. Liège vient de tourner la page suivante.
Sources :
- La Libre / Belga, « Entre 10.000 et 13.000 personnes défilent à Liège contre les économies dans l’enseignement », 10 septembre 2026
- La DH / Belga, « Nouvelle manifestation des enseignants ce jeudi à Liège : entre 5.000 et 6.000 personnes dans la rue contre les coupes budgétaires », 10 septembre 2026
- L’Avenir, « Les enseignants verviétois se mobilisent lors de la manifestation liégeoise de ce jeudi », 10 septembre 2026
- La Libre, « Enseignement : déçus de leur rencontre avec Glatigny, les syndicats appellent à durcir le mouvement », 1er septembre 2026
- La DH, « 250 enseignants liégeois rassemblés sur la place Saint-Lambert », 4 septembre 2026
- La DH, « Plusieurs écoles liégeoises reprennent la grève : « La manifestation du 10 septembre est un avertissement » », 27 août 2026
- L’Avenir, « Liège : grève des enseignants, cortège des Guillemins à la place Saint-Lambert », 2 septembre 2026
- CSC-Enseignement, appel à la manifestation du 10 septembre 2026, « Chaque enfant compte : refinancement de l’enseignement »
- L’Avenir, « Un préavis de grève est déjà déposé : les syndicats enseignants se préparent pour une rentrée qui s’annonce mouvementée », 10 août 2026
- BruxellesToday, « Le recours constitutionnel du décret-programme passera en audience publique en septembre », août 2026
- Moustique, « L’Arizona cherche 10 milliards introuvables », 10 septembre 2026
- Tamtam.pro et KPartners, synthèses de l’accord de gouvernement Arizona sur la taxation des plus-values, 2025
- 21News, entretien avec Corentin de Salle, directeur scientifique du Centre Jean Gol
- La Libre, tribune sur l’étude du Centre Jean Gol consacrée au wokisme
- CRISP, analyse du Centre Jean Gol et de son articulation avec la présidence du MR
- Still Pissing, série d’articles sur le Centre Jean Gol, juillet et août 2026

