Le lundi 24 août, quelque 900.000 élèves reprendront le chemin de l’école en Fédération Wallonie-Bruxelles. Une semaine plus tôt, dès le 17 août, un préavis de grève déposé par le front commun syndical entrera en vigueur. Il courra jusqu’au 27 septembre. Autrement dit : le conflit social est programmé avant la première sonnerie.
Roland Lahaye, secrétaire général de la CSC Enseignement, le confirme sans détour : « Un préavis de grève est déjà déposé du 17 août au 27 septembre ». Ce préavis ne décrète aucune fermeture générale. Il fait autre chose, et c’est précisément là son intérêt : il couvre juridiquement toute action locale décidée dans n’importe quel établissement. Chaque école devient une unité d’action potentielle, légalement protégée, sans mot d’ordre central.
Il faut rappeler ce qui entre concrètement en application ce 24 août, parce que la mémoire médiatique est courte et que le décret-programme a été voté dans la nuit du 4 au 5 juin, vers 4 heures du matin, au terme de 14 heures de débats.
Les enseignants du secondaire supérieur passent de 20 à 22 périodes de cours hebdomadaires, sans compensation salariale. Le régime des congés de maladie des statutaires est resserré. Les conditions de fin de carrière sont durcies. Le minerval plein de l’enseignement supérieur passe de 835 à 1.194 euros, avec un système de paliers où les boursiers restent exemptés, mais où le taux plein concernerait, selon les chiffres relayés par la RTBF, environ 58 % des étudiants. Le budget consacré à la gratuité des fournitures scolaires passe de 24 à 11 millions d’euros par an, tout en couvrant davantage d’élèves. L’appel à projets « Repas scolaires » disparaît au profit d’une enveloppe de fonctionnement de 14 millions transférée aux écoles fondamentales, libres d’en faire ce qu’elles jugent utile.
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il résume une méthode. Le gouvernement ne supprime pas les repas gratuits. Il supprime le fléchage. Il transfère l’argent, en réduit le volume, et laisse aux directions la responsabilité d’arbitrer entre nourrir des enfants et chauffer un bâtiment. L’économie budgétaire est réelle, la décision impopulaire est déléguée. C’est élégant.
Accordons au gouvernement son argument le plus fort, parce qu’il existe. Le déficit de la Fédération Wallonie-Bruxelles est structurel et lourd, de l’ordre de 1,6 milliard d’euros pour 2026. Une entité qui emprunte pour payer ses intérêts n’est pas souveraine. Prétendre que rien ne devait changer serait malhonnête. Mais un budget n’est pas une opération arithmétique, c’est une hiérarchie de priorités mise en chiffres. Décider que l’ajustement passera par 86,7 millions d’économies dans l’enseignement, par le minerval des étudiants et par le cartable des enfants pauvres, ce n’est pas une contrainte comptable. C’est un choix politique, et il doit être discuté comme tel.
Car ce sont toujours les mêmes qui absorbent le choc. L’étudiant dont les parents peuvent avancer 1.194 euros ne changera pas d’orientation. L’autre, si. L’élève dont la famille achète du soutien scolaire privé ne pâtira pas de classes plus chargées et d’enseignants plus épuisés. L’autre, si. À chaque étage, la mesure est neutre sur le papier et sélective dans la vie réelle. Une école qui coûte plus cher et qui accompagne moins n’est pas une école dégradée pour tout le monde : c’est une école qui redevient un instrument de tri social.
Venons-en à la question que nous avions posée en juin, dans l’article intitulé « Et maintenant ? ». Nous y défendions trois idées : que le mouvement était à son commencement et non à son épuisement, contrairement à celui des années nonante ; qu’il était porté par la base et par des collectifs décentralisés plutôt que par les appareils syndicaux ; et qu’il ne s’éteindrait pas avec l’été.
Sur le troisième point, les faits nous donnent raison sans ambiguïté. Le 30 juin, à Charleroi, les syndicats tenaient déjà une conférence de presse pour annoncer la suite. En juillet, des enseignants manifestaient devant le Parlement en pleines vacances. La CSC Enseignement a lancé une opération d’envoi de cartes postales aux responsables politiques durant l’été. Le préavis de rentrée a été déposé avant même la fin de l’année scolaire. Le mouvement n’a pas décroché.
Sur le deuxième point, nous avions raison à moitié, et il faut le dire. Raison, parce que la démarche la plus spectaculaire de l’été ne vient d’aucun appareil : quatre enseignantes, Anne, Aurélie, Justine et Virginie, ont lancé début juin une cagnotte pour financer un recours devant la Cour constitutionnelle. Elle a franchi 87.000 euros en une semaine, avec environ 3.020 donateurs, et dépasse aujourd’hui 106.000 euros. C’est une caisse de résistance juridique constituée en dehors de toute structure, par des collègues qui ne sont ni permanents ni juristes.
Tort, en revanche, sur l’idée que les syndicats resteraient à la marge. Ce sont eux qui tiennent le calendrier de rentrée, eux qui déposent le préavis, et c’est ce préavis qui rend légales les actions locales de la base. Le collectif Mars Attacks l’avait d’ailleurs appris à ses dépens au printemps, quand l’absence de couverture syndicale limitait ses arrêts de travail à une seule période de 50 minutes. Nous avions opposé la base et les appareils. La réalité est une articulation : l’énergie vient d’en bas, le cadre juridique vient des organisations. Ni l’un ni l’autre ne suffit seul.
Il faut aussi être honnête sur la cagnotte, parce que les adversaires du mouvement l’ont déjà relevé. Introduire un recours devant la Cour constitutionnelle est gratuit, et les enseignantes elles-mêmes estimaient la procédure à environ 35.000 euros. Le montant récolté excède largement le besoin. Mais ce n’est pas un scandale, c’est un indicateur : 3.000 personnes ont mis de l’argent sur la table pour un dossier juridique qu’elles ne liront jamais. Ce chiffre dit quelque chose que les sondages ne disent pas.
Le recours a été déposé et accepté. Il se dédouble : une demande de suspension, qui vise à geler provisoirement les dispositions contestées, et une demande d’annulation, qui attaque le fond. L’audience publique est annoncée, sous réserve, pour le 23 septembre. La Cour se prononce généralement d’abord sur la suspension, dans des délais courts.
À ce contentieux de fond s’ajoute une question de procédure, et elle est loin d’être anecdotique. Le décret a été adopté sans respecter le délai réglementaire de 84 heures entre le vote en commission et le passage en plénière, après que la majorité eut refusé de transmettre un amendement au Conseil d’État. Huit professeurs de droit constitutionnel ont écrit au président du Parlement pour dénoncer cette manière de faire. La constitutionnaliste Céline Romainville a qualifié ce non-respect du règlement de sans précédent, tout en prévenant qu’il ne fallait pas en tirer de conclusion hâtive : rien ne garantit que la Cour sanctionne la violation d’un règlement d’assemblée. La prudence s’impose donc, et nous ne promettrons rien.
Reste que le symbole est lourd. Un gouvernement qui affirme agir au nom de la démocratie représentative a piétiné les règles de son propre parlement pour gagner quelques jours. Cette impatience-là n’était pas budgétaire. Elle était politique.
Le gouvernement, lui, n’est pas resté immobile. En juillet, le Parlement a adopté un décret dit fourre-tout de 79 articles, qui garantit à certains enseignants temporaires prioritaires de conserver un volume d’emploi équivalent à celui du 3 juillet 2026, via des périodes complémentaires consacrées à des tâches pédagogiques ou organisationnelles. Le 17 juillet, la revalorisation du barème 401 pour les enseignants titulaires d’un master en enseignement, ainsi que celle des fonctions de direction, ont été définitivement adoptées.
Ces gestes existent et il serait caricatural de les nier. Il faut simplement en mesurer la portée. La protection des temporaires n’est prévue, à ce stade, que jusqu’en décembre 2026 : c’est un pansement avec date de péremption. La revalorisation barémique ne produira ses effets qu’à la rentrée 2027 et ne concerne pas ceux qui prestent aujourd’hui deux périodes de plus. Sur le fond, aucune des mesures structurelles n’a été retirée. Ecolo a d’ailleurs reproché à ce même décret d’ouvrir aux écoles la possibilité de revenir à des projets pédagogiques spécifiques, ce qui permettrait de contourner les objectifs du Pacte pour un enseignement d’excellence.
Nous avions écrit que l’annonce de corrections vaudrait aveu que le texte précédent était mal fait. Cette prédiction se vérifie, mais dans une version plus modeste que prévu : il n’y a pas eu de décret-programme III réparateur, il y a eu des rustines législatives, dont certaines expirent avant Noël.
La ministre Valérie Glatigny, elle, affirme ne pas craindre la rentrée. Interrogée début juillet, elle déclarait : « Nous sommes en train de manger notre pain noir ». Elle reconnaît par ailleurs la nécessité de rétablir un dialogue et dit vouloir travailler à un nouveau modèle de concertation. Du côté syndical, on qualifie ce dialogue de simulacre et on rappelle qu’un ultimatum adressé avant les congés est resté sans réponse. Deux récits qui ne se rencontrent pas.
Trois dates à surveiller, donc. La semaine du 17 au 21 août, où des rassemblements locaux sont annoncés avant même la reprise. Le 23 septembre, pour l’audience devant la Cour constitutionnelle. Et le 27 septembre, fête de la Fédération Wallonie-Bruxelles, où la CSC Enseignement annonce « quelque chose en préparation » sans en dire davantage. S’y ajoutera, à l’automne, le prochain exercice budgétaire, qui dira si l’enseignement doit encore payer.
Nous avions écrit en juin que ce mouvement ne s’arrêterait pas avec les vacances. Il ne s’est pas arrêté. Cela ne signifie pas qu’il gagnera. Un mouvement social ne se juge pas à sa longévité mais à ce qu’il obtient, et pour l’instant il a obtenu des aménagements techniques, pas un changement de cap. La question de cette rentrée n’est donc plus de savoir si la colère tiendra. Elle tiendra. La question est de savoir si un gouvernement qui a forcé son propre règlement pour voter un texte acceptera de le rouvrir parce qu’une école, une rue et peut-être un juge le lui demandent.
Le 24 août, les grilles s’ouvriront. Rien n’est réglé.
Sources :
- L’Avenir, « Un préavis de grève est déjà déposé : les syndicats enseignants se préparent pour une rentrée qui s’annonce mouvementée », 10 août 2026
- L’Avenir, « Au bout de 14 heures, le décret-programme de la FWB a été voté », 5 juin 2026
- L’Avenir, « Près de 100.000 euros récoltés pour attaquer la réforme de l’enseignement en justice », 10 juin 2026
- L’Avenir, « Vote de la réforme controversée de l’Enseignement : à ma connaissance, il n’y a jamais eu de violation aussi flagrante du règlement du Parlement », 4 juin 2026
- L’Avenir, « Calendrier scolaire 2026-2027 », 6 août 2026
- RTBF, « Réforme de l’enseignement : qu’est-ce qui va concrètement changer pour nos enseignants et nos jeunes ? », 7 juin 2026
- RTBF, « Nous sommes en train de manger notre pain noir mais les risques de licenciement sont très faibles, affirme la ministre Valérie Glatigny », 3 juillet 2026
- RTBF, « Décret-programme en Fédération Wallonie-Bruxelles : huit constitutionnalistes dénoncent une violation frontale du règlement parlementaire », juin 2026
- RTBF, « On est toujours là malgré les vacances : des enseignants manifestent devant le Parlement de la FWB », 8 juillet 2026
- BruxellesToday, « Le recours constitutionnel du décret-programme passera en audience publique en septembre », août 2026
- BX1, « Enseignement : le décret devant limiter les pertes de charges validé en commission », 8 juillet 2026
- Télésambre, « Enseignement : les mesures du décret fourre-tout définitivement validées par le parlement », juillet 2026
- Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, communiqué « Budget 2026-2029 », 10 octobre 2025
- MR, « Gratuité scolaire : un principe maintenu, des contours plus clairs », juin 2026

