Jeudi 1er octobre, rue Hors-Château, à Liège. Des trottinettes brûlent, des barrières volent, des policiers en tenue antiémeute remontent la rue. Ces images-là, tout le monde les a vues.
Quelques rues plus loin, devant le Collège Saint-Barthélemy, des profs se tiennent par le bras pour former une chaîne entre leurs élèves et la police. L’un d’eux explique à un journaliste : « on n’a pas envie que nos gamins se fassent taper ». Le même matin, à Montegnée, les élèves de l’Athénée Paul Brusson défilent sans le moindre incident et applaudissent leurs enseignants à l’entrée de l’école.
Ces deux images-là, il fallait les chercher.
Commençons par ce qui fâche, parce que c’est vrai. Il y a eu de la casse jeudi et vendredi : des trottinettes incendiées, la porte vitrée d’une école brisée, des pétards et des pierres lancés vers les policiers, des vitrines cassées en Féronstrée. Sur un groupe Snapchat d’environ 200 membres consulté par Le Soir, certains élèves rappellent que le but est de défendre l’école, d’autres appellent « à tout brûler ». Les dégâts, quelqu’un les paiera, et souvent quelqu’un qui n’avait rien demandé. Les jeunes les plus engagés le savent. Robin, élève à Saint-Luc et parmi les organisateurs du vendredi, l’a dit à Paris Match : « Il y a eu des casseurs, on aimerait que ce ne soit pas le cas ».
Ce que ces jeunes réclament tient sur une banderole : « des classes moins nombreuses, une vraie écoute des élèves et des parents, une école accessible à tous ». Saadia, 18 ans, l’a formulé plus simplement place Saint-Lambert : « Nous, tout ce qu’on veut, c’est étudier dans des écoles correctes, avec des profs motivés, le monde est déjà assez compliqué comme ça… » Autour d’elle, on chantait que bientôt, un ticket de bus coûterait plus cher qu’une cuite.
Sur les pancartes de jeudi, il y avait aussi : « On est là pour nos profs ».
Pour leurs profs, donc. Depuis cette année scolaire, ceux du secondaire supérieur doivent prester 22 périodes devant la classe au lieu de 20, sans un euro de plus. La ministre de l’Enseignement Valérie Glatigny (MR) parle d’égalité avec le degré inférieur. Les élèves, eux, voient des profs qui craquent avant Toussaint et des absences que personne ne remplace.
Pour eux-mêmes aussi. Le minerval de l’enseignement supérieur grimpe à 1.194 euros pour une majorité d’étudiants. En Wallonie, l’abonnement TEC à 12 euros par an des 18-24 ans disparaît le 1er février 2027. Les rhétos qui manifestaient jeudi seront les premiers à payer les deux.
Le gouvernement a des arguments, et nous les donnons. Valérie Glatigny rappelle avoir dégagé 25 millions d’euros pour les élèves en difficulté et 1 milliard pour les bâtiments scolaires. Elle rappelle aussi que l’enseignement francophone compte parmi les mieux financés. Ces montants existent. Ils ne rendent pas 2 heures par semaine à chaque prof du supérieur, et ils ne paient pas 359 euros de minerval supplémentaire.
Pièces à l’appui : ce qu’on demande aux élèves, et ce qu’on leur répond
- 22 périodes de cours par semaine au lieu de 20 pour les profs du secondaire supérieur, sans rémunération supplémentaire, soit 10 % de charge en plus. (La Libre)
- Minerval du supérieur : de 835 à 1.194 euros pour 58 % des étudiants. (RTBF)
- Fin de l’abonnement TEC à 12 euros par an pour les 18-24 ans au 1er février 2027 ; la formule qui le remplace coûtera entre 180 et 384 euros par an. (RTBF)
- Une cinquantaine d’arrestations le vendredi 2 octobre en Wallonie, dont de nombreux mineurs. (Le Soir, 2 octobre 2026)
- 4 juin 2026, manifestation des enseignants à Bruxelles : 14 arrestations judiciaires, dont 8 mineurs. (RTBF)
- France, 1er octobre 2026 : 1.949 interpellations et 852 gardes à vue en une journée ; 68 élèves, 24 enseignants et 305 policiers et gendarmes blessés. (Europe 1)
- France : 62 % des Français jugent la mobilisation lycéenne « justifiée ». (sondage Odoxa, via La Libre)
- France : 1.588 suppressions de postes d’enseignants annoncées pour 2027. (Café pédagogique)
Qu’ont entendu ces jeunes en retour ? La ministre : « Ce qui m’inquiète particulièrement aujourd’hui, c’est de voir certains élèves instrumentalisés par des mouvements radicaux et des personnes extérieures ». Puis : « Mon message aux élèves est donc simple : retournez en classe, apprenez, formez-vous. » D’invitation à venir discuter, nous n’avons trouvé aucune trace.
Georges-Louis Bouchez, président du MR, a fait plus court : « Il n’y a aucune revendication réelle derrière tout cela. Juste une volonté de casse. »
Le ministre fédéral de l’Intérieur, Bernard Quintin (MR), a dénoncé sur X « une minorité d’activistes » qui « souffle sur les braises, instaure le chaos dans l’enseignement et embrigade la jeunesse dans son sillage ».
Instrumentalisés, embrigadés. Dans la bouche de 3 responsables du même parti, ces adolescents ne pensent pas : quelqu’un pense à leur place.
La réponse la plus sèche est venue d’une directrice d’école. Marie-Rose Rotolo dirige l’Institut Maria Goretti d’Angleur, et elle ne cache pas que certains de ses élèves peinent à expliquer pourquoi ils se mobilisent. Elle a pourtant ceci à dire à la ministre, dans Le Soir : « Madame Glatigny dit que les jeunes sont manipulés, mais personne ne prend son bâton de pèlerin pour venir voir ce qu’il se passe sur le terrain. »
Logan Verhoeven, directeur du Comité des élèves francophones, condamne la violence lui aussi. Il en tire une autre conclusion que la ministre : « Si ces mouvements prennent place dans la rue, en dehors de tout cadre, c’est la preuve que les espaces de participation manquent. »
Un ado de 16 ans qui voit son prof de math s’effondrer en novembre n’a besoin d’aucun agitateur pour comprendre ce qui se passe. Lui refuser cette capacité, c’est lui refuser sa place de citoyen. Le Délégué général aux droits de l’enfant, Solayman Laqdim, le disait déjà en juin : « Bien sûr que leur place est dans les manifestations ».
Le billet du Ket
Aucune revendication réelle, dit le président du MR. Je suis resté figé sur ma colonne. Ces gamins ont écrit ce qu’ils voulaient sur une banderole, en grosses lettres, et il s’est encore trouvé un homme politique pour ne pas la lire. Allez, une fois : des profs en suffisance et un bus qui ne coûte pas un rein, c’est le programme le plus raisonnable que j’aie entendu depuis 1619. Moi, je ne réclame rien depuis 4 siècles et on me laisse tranquille. Je dis ça, je dis rien. Mais si on vient m’embarquer pour trouble à l’ordre public, prévenez les agents : je suis mineur depuis 400 ans, et les mineurs, on ne les menotte pas.
Le Ket, depuis sa fontaine
Les médias ont fait leur part. Les trottinettes en feu ont tourné en boucle bien avant que quiconque demande aux élèves ce qu’ils voulaient. Soyons justes : la RTBF et Le Soir ont publié dès vendredi de longs articles sur les raisons de la colère, avec des élèves qui parlent. Mais l’ordre compte. Quand le feu passe en premier, la revendication arrive en note de bas de page.
Les éditorialistes, eux, ont choisi leur camp. À La DH, le rédacteur en chef Alexis Carantonis craint que la fermeture des écoles n’apprenne aux « casseurs » une « bien mauvaise leçon : pour faire sauter les cours, faites monter la pression… ». Il attend des autorités qu’elles sécurisent, renforcent la police et sanctionnent. Des 22 périodes, du minerval et des classes surchargées, son édito ne dit rien.
À La Libre, Dorian de Meeûs regarde la France et tranche : « En s’en prenant aux biens communs les plus fondamentaux, ils ne revendiquent rien, ils cassent. » Il concède, une ligne plus loin, que les jeunes « ne trouvent pas suffisamment d’oreilles pour entendre leurs revendications ». Puis il consacre le reste de son texte à La France insoumise. Sa solution tient en une phrase : les syndicats devraient « transformer la colère en dialogue ». On cherche encore l’interlocuteur : le même jour, le gouvernement français comptait ses gardes à vue.
Sous les vidéos, sur Facebook comme ailleurs, le débat a rarement quitté le comptoir : des appels aux sanctions, aux claques, aux parents qu’on devrait punir. Rarement une question sur ce que ces jeunes demandaient. Nous ne jetterons pas la pierre à ceux qui commentent. Beaucoup ont des enfants dans ces classes, prennent ces bus, paieront ce minerval. Ils réagissent aux images qu’on leur a montrées en premier. Le problème se trouve en amont, chez ceux qui les choisissent.
Reste le droit de manifester. Disons-le franchement : au moment d’écrire ces lignes, nous n’avons trouvé ni image ni plainte documentant des coups portés à des élèves liégeois jeudi ou vendredi. Le bourgmestre de Herstal, Frédéric Dearden, affirme qu’« aucun blessé n’est à déplorer ». Vendredi, l’autopompe attendait dans une rue voisine de la place Saint-Lambert, et elle n’a pas servi.
Ce qui est documenté, c’est le climat. Une cinquantaine d’arrestations vendredi, dont de nombreux mineurs. Des directions priées par la police de garder les élèves à l’intérieur sur le temps de midi. Et le précédent de juin : lors de la manifestation des enseignants devant le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Ligue des droits humains a dénoncé l’usage d’autopompes, de gaz lacrymogène et de coups de matraque, ainsi qu’une nasse, cette technique d’encerclement déjà jugée illégale par un tribunal bruxellois. Ce jour-là, 8 mineurs avaient été arrêtés. La Ligue des Droits de l’Enfant avait alors rappelé que « la participation des élèves aux débats concernant leur parcours scolaire ne peut être réduite à une question d’ordre public ».
Cette réponse par l’ordre public, la France la pousse jusqu’au bout. Le mouvement y est parti le 21 septembre du lycée Saint-Exupéry de Créteil. Les lycéens réclament des remplacements de profs, des infirmières, des classes moins chargées, des bâtiments sans moisissures ni rats. Le 1er octobre, le ministère de l’Intérieur annonçait 1.949 interpellations en une seule journée. Selon le ministre de la Justice Gérald Darmanin, environ 2.000 personnes sont passées en garde à vue depuis le début du mouvement, « dont 90% de mineurs ».
Amnesty International France a recensé ce que ces chiffres recouvrent. Dans le Val-d’Oise, un lycéen de 14 ans a reçu au visage, à bout portant, un tir de lanceur de grenades : mâchoire touchée, plusieurs dents perdues. À Alençon, une lycéenne de 14 ans a été saisie au cou par un policier. À Tours, un lycéen a été gravement blessé à l’œil. Le Syndicat de la magistrature, qui représente des magistrats, dénonce des méthodes inadaptées à un mouvement composé en grande partie de mineurs. Les forces de l’ordre comptent aussi plus de 300 blessés dans leurs rangs, et ces blessures-là ne sont pas une abstraction non plus.
À Paris, Judith, élève de terminale au lycée Voltaire, résume au Soir : « L’Etat coupe dans l’enseignement et réinvestit dans l’armée, on ne veut pas de cette société-là. » À Liège, les élèves de Saint-Luc réclamaient eux aussi qu’on dépense moins pour les armes. Ils n’ont pas eu besoin de se concerter.
Les Français, eux, ne s’y trompent pas : 62 % jugent la mobilisation « justifiée », selon un sondage Odoxa, tout en condamnant les violences. Le gouvernement de Sébastien Lecornu a pourtant choisi sa ligne. Matignon a dénoncé une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultragauche ». Gérald Darmanin a demandé aux procureurs d’engager la responsabilité civile des parents pour leur faire « payer les réparations ». Son résumé : « C’est pas le mineur qui paye, c’est les parents ». Les lycéens français ont trouvé le slogan qui répond à tout ça : « On veut juste le BAC, ils nous envoient la BAC ! » La BAC, c’est la brigade anticriminalité. Tout cela 40 ans après la mort de Malik Oussekine, frappé par des policiers en marge d’une manifestation étudiante, en décembre 1986.
Chez nous, personne n’a encore sorti les lanceurs de balles contre des rhétos. Mais le script est déjà traduit. À Paris, une « minorité agissante et violente » et les « proxys de l’ultragauche ». À Bruxelles, des « mouvements radicaux », des « personnes extérieures » et une « minorité d’activistes ». Le réflexe est le même : chercher le marionnettiste pour ne pas avoir à écouter la marionnette.
Les outils suivent. L’accord du gouvernement fédéral prévoit une loi dite « casseur-payeur », qui combine interdiction de manifester pour les auteurs de violences et obligation de payer les dégâts. En juin, dans la foulée de la manifestation des enseignants, Bernard Quintin en réclamait l’adoption « dans les meilleurs délais », avec ce slogan : « Celui qui détruit doit payer ». Mettez-le à côté de celui de Darmanin. La parenté saute aux yeux.
Une seconde « loi Quintin », présentée en Conseil des ministres le 17 juillet, permettrait d’interdire par voie administrative des organisations jugées extrémistes, sans passer d’abord devant un juge. L’ancien ministre de la Justice Paul Van Tigchelt avait qualifié la première version de « propre d’un État autoritaire ». Bernard Quintin promet : « On ne vise pas les personnes qui vont manifester contre le gouvernement ». Nous en prenons bonne note, et nous la ressortirons le jour venu.
Remettons maintenant chacun à sa place. Ceux qui ont alourdi la charge des profs et augmenté le minerval siègent au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ceux qui suppriment l’abonnement TEC à 12 euros siègent au gouvernement wallon. Dans les deux cas, ce sont le MR et Les Engagés. Les trottinettes brûlées rue Hors-Château relèvent de la justice, qui fera son travail. Les classes surchargées relèvent de choix budgétaires, votés en connaissance de cause par des élus qui, cette semaine, ont préféré parler de manipulation.
Lundi, les écoles liégeoises rouvrent. Samedi, le bourgmestre Willy Demeyer, le chef de corps de la police et les représentants des réseaux ont arrêté le dispositif : présence policière renforcée, éducateurs de rue, dialogue dans les établissements. Le dialogue, enfin. Il aura fallu deux jours de fumée pour qu’on prononce le mot. Les 22 périodes, elles, restent en place.
Sources :
- RTBF, « Mouvement d’élèves à Liège : six arrestations, retour au calme depuis 13 heures », 1er octobre 2026
- RTBF, « Manifestations des étudiants en Belgique : pourquoi les élèves manifestent-ils ? », octobre 2026
- Le Soir, Charlotte Hutin et Joël Matriche, « Mobilisation des élèves : les raisons de la colère », 2 octobre 2026 (article abonnés)
- Le Soir, Emile Thoreau, « A Paris, « on refuse de voir que l’école va mal » », 2 octobre 2026 (article abonnés)
- La Libre, « « On est là pour nos profs » : les écoles liégeoises bloquées par des élèves », 1er octobre 2026
- La Libre, « Les écoles liégeoises en grève face à une nouvelle réforme », 27 avril 2026
- La Libre, Dorian de Meeûs, « Brûler l’école, pour mieux la défendre ? », éditorial, 2 octobre 2026 (article abonnés)
- La Libre, Laure de Charette, « Pourquoi une majorité de Français soutient les blocages des lycées », 2 octobre 2026
- La Libre / AFP, « Blocage des lycées en France : Darmanin veut faire « payer les réparations » aux parents », 2 octobre 2026
- L’Avenir, « Valérie Glatigny condamne les violences à Liège et appelle à la reprise des cours », 2 octobre 2026
- L’Avenir, « Manifestation des élèves à Liège : les écoles rouvriront ce lundi », 3 octobre 2026
- L’Avenir, « Bernard Quintin réclame l’adoption rapide de la loi « casseur-payeur » », 8 juin 2026
- L’Avenir, « La « Loi Quintin » new-look inquiète au moins autant que sa devancière », 29 septembre 2026
- La DH, « Le mouvement des lycéens en France touche des écoles en Belgique », 1er octobre 2026
- La DH, « Manifestation à Liège : la situation semble s’apaiser après 9 arrestations », 2 octobre 2026
- La DH, « Ça chauffe aussi à Ans et Herstal », 2 octobre 2026
- La DH, Alexis Carantonis, « « On a fait fermer l’école », la leçon que les casseurs retiendront », éditorial, 2 octobre 2026
- Paris Match Belgique, « Les manifestations étudiantes se poursuivent à Liège et dans sa périphérie », 2 octobre 2026
- RTBF, « La Ligue des droits humains dénonce une réaction policière disproportionnée », juin 2026
- RTBF, « « Bien sûr que la place des jeunes est dans les manifestations », estime le Délégué général aux droits de l’enfant », juin 2026
- BX1, « La Ligue des Droits de l’Enfant s’inquiète du signal donné aux jeunes via les arrestations », juin 2026
- Amnesty International France, « Mouvement lycéen : des mineurs face à la répression des forces de l’ordre », 2 octobre 2026
- Europe 1, direct « Blocus des lycées », 1er octobre 2026
- Café pédagogique, « Lycéens mobilisés : ce qu’ils disent, ce qu’on leur répond », 1er octobre 2026

