Ce mardi, cinq responsables venus d’Afghanistan posent le pied sur le sol belge. Des visas leur ont été délivrés la veille, valables une seule journée, pour la seule Belgique, le temps d’une mission auprès de la Commission européenne. L’objet de leur venue n’a rien d’anodin. On vient parler avec eux du renvoi de ressortissants afghans vers le pays qu’ils ont fui. On vient, en somme, organiser de concert avec les talibans le retour de celles et ceux qui ont tout risqué pour leur échapper.
Pour justifier l’injustifiable, on a trouvé une formule. La ministre de l’Asile et de la Migration parle d’un mal nécessaire. Deux mots qui devraient nous glacer. Car c’est exactement ainsi que l’on apprend à vivre avec ce qui, hier encore, soulevait le cœur. On commence par concéder que c’est un mal. On finit par décréter que c’est nécessaire. Et entre les deux, la honte se dissout doucement dans le vocabulaire de la gestion administrative.
Rappelons l’interlocuteur que l’on s’apprête à recevoir. Un régime qui a privé les filles d’école secondaire et d’université, interdit aux femmes de travailler, de se déplacer librement, parfois même de faire entendre leur voix en public. Un régime dont la brutalité envers les femmes est telle que les organisations de défense des droits humains parlent désormais d’apartheid de genre. Un régime dont le chef suprême et le président de la Cour suprême font l’objet, depuis janvier 2025, de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale pour le crime contre l’humanité de persécution fondée sur le genre. Voilà ceux dont on déroule l’accès à la capitale de l’Europe. Et l’on voudrait nous faire croire que tout cela reste purement technique, comme si négocier la logistique d’un renvoi avec un pouvoir poursuivi pour crime contre l’humanité relevait du simple détail administratif.
Le mensonge de la technique ne tient pas. Quand on délivre des visas, que l’on accueille une délégation, que l’on s’assoit pour discuter des modalités d’un retour, on n’accomplit pas un geste neutre. On accorde une forme de reconnaissance à ceux qui n’en méritent aucune. La directrice générale d’Amnesty International pour la Belgique francophone l’a dit sans détour : négocier sur ce terrain avec les talibans est aussi grave que dangereux, parce que cela revient à normaliser le régime le plus dur au monde envers les femmes.
Dangereux, le mot n’est pas trop fort, car derrière les visas et les réunions, il y a des vies. Renvoyer un Afghan vers Kaboul, ce n’est pas refermer un dossier, c’est parfois signer un arrêt. On nous jure que l’on ne renverra ni les femmes ni les mineurs, seulement des hommes, et de préférence ceux qui ont un casier. Mais aucun statut ne protège du régime taliban. Une spécialiste du droit des étrangers le rappelait avec netteté : peu importe le profil de la personne, en situation irrégulière, condamnée ou présentée comme une menace, un État de droit ne peut transiger avec l’interdiction absolue de la torture. Ceux qui ont été expulsés ailleurs avant nous l’ont appris dans leur chair. D’anciens fonctionnaires, des militaires de l’ancien régime, des journalistes, des militants, des membres des minorités hazara et chiite, arrêtés arbitrairement, torturés, exécutés sans procès, parfois disparus. Voilà le sort que l’on accepte d’envisager, dans un pays où 3,7 millions d’enfants auront besoin cette année d’un traitement contre la malnutrition.
Il y a, dans cette affaire, une hypocrisie qu’il faut nommer. Les mêmes responsables qui font de la lutte contre l’islamisme radical le refrain permanent de leurs discours de fermeté ne reculent pas une seconde à l’idée de remettre des êtres humains entre les mains de l’islamisme le plus achevé, le plus institutionnel, le plus implacable de la planète. On brandit la menace fondamentaliste pour durcir les frontières, et l’on conclut dans le même souffle des arrangements avec les fondamentalistes eux-mêmes. La cohérence commanderait de protéger ceux qui ont fui Kaboul. La politique choisie consiste à les y reconduire.
Et la Belgique, dans tout cela, n’est pas une spectatrice. Elle figure en tête de la vingtaine d’États qui ont réclamé à l’Europe ces retours vers l’Afghanistan. C’est le directeur de notre Office des étrangers qui s’est rendu à Kaboul pour négocier au nom de ce groupe. Notre Royaume n’a pas subi cette ligne, il l’a portée. Il faut toutefois être juste, et la justice est ici la meilleure alliée de la critique. Le ministre des Affaires étrangères, qui porte les couleurs d’un parti se réclamant d’une tradition humaniste, a fait savoir qu’il désapprouvait cette invitation. Son cabinet a répété qu’il ne voulait pas de représentants du régime sur notre territoire, pas même au niveau dit technique. Cette parole, il faut l’entendre. Mais une parole ne suffit pas. Car ce sont bien nos autorités qui ont délivré les visas, au nom des obligations du pays hôte des institutions européennes. Désapprouver et signer. Regretter et autoriser. Voilà l’étrange grand écart d’une certaine idée de la responsabilité, celle qui s’achète une bonne conscience en paroles tout en laissant les actes suivre leur cours. On ne défend pas des principes en les déplorant. On les défend en refusant.
Car la question, au fond, n’est pas administrative. Elle est morale, et elle nous regarde tous. Une société se juge à la manière dont elle traite ceux qu’elle pourrait abandonner sans que personne ne proteste. Les exilés afghans n’ont ni poids électoral, ni relais, ni tribune. Ils sont précisément ce que nos démocraties produisent de plus vulnérable, des êtres sans voix dans le débat qui décide de leur vie. C’est pour cette raison même que le reste de la société a le devoir de porter cette voix à leur place. Des centaines de militants et de membres de la diaspora afghane sont venus le crier dans les rues de Bruxelles, en exigeant que ni la Belgique ni l’Union ne coopèrent avec Kaboul. Ce sont les premiers concernés. Ce sont ceux que l’on entend le moins.
Lorsque l’on se met à mesurer la dignité humaine à l’aune de l’efficacité d’un renvoi, on a déjà renoncé à ce que l’on prétendait défendre. La honte, dans cette histoire, n’est pas du côté de ceux qui fuient la terreur. Elle est tout entière du côté de ceux qui la rebaptisent mal nécessaire, et de ceux qui, ayant le pouvoir de dire non, se contentent de dire qu’ils regrettent.
Sources :
- Le Soir, « Des responsables talibans ce mardi à Bruxelles », 22 juin 2026
- Le Soir, « Friture sur la ligne au sein de l’Arizona sur un possible accueil de responsables talibans », 21 avril 2026
- Le Soir, « Renvoyer des migrants en Afghanistan ? Tous les voyants sont au rouge », 21 avril 2026
- Amnesty International Belgique, rassemblement contre la venue des talibans à Bruxelles, juin 2026
- Cour pénale internationale, mandats d’arrêt contre Haibatullah Akhundzada et Abdul Hakim Haqqani, janvier 2025
- Parlement européen, résolution du 21 mai 2026 sur la situation des femmes et des filles en Afghanistan
- Human Rights Watch, Rapport mondial 2026, chapitre Afghanistan
- Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, déclaration de Volker Türk sur les retours involontaires, mai 2026
- Programme alimentaire mondial, données sur la malnutrition infantile en Afghanistan, 2026

