Il y a une scène qu’il faut garder en tête, parce qu’elle dit tout. Une opération de nettoyage dans les rues de Cureghem, menée en partenariat avec une école. Des enfants, des cartables, deux agents du service Entretien qui balaient. Et un échevin, Achille Vandyck, en charge de la Propreté à Anderlecht sous étiquette MR, qui se tourne vers les élèves et leur lance, en désignant les deux travailleurs : travaillez bien à l’école, sinon vous finirez comme eux.
Comme eux. Deux mots, et un monde entier de mépris dans deux mots.
Il faut s’arrêter sur ce que cela signifie. Devant des enfants, un élu de la commune a transformé deux hommes qui nettoient les rues sous la pluie et sous la canicule en épouvantail social. Il a fait du travail manuel une menace, une punition, un avenir dont il faudrait avoir peur. Il a appris à des gamins que la dignité se mesure à la distance qu’on met entre soi et celui qui tient le balai.
Le bourgmestre Fabrice Cumps a proposé que le Collège présente ses excuses aux agents. La composante MR et Les Engagés a refusé. Le bourgmestre les a donc présentées en son nom propre. L’échevin, lui, a parlé de propos maladroits, en expliquant qu’il voulait sensibiliser les enfants aux seringues qui traînent dans les déchets. On veut bien le croire de bonne foi. Mais la maladresse, quand elle tombe toujours du même côté, finit par ressembler à une vision du monde.
Car cette phrase n’est pas un accident. Elle est le produit logique d’une posture. Achille Vandyck a fait de la répression son fonds de commerce politique. Le shérif de la propreté, celui qui réclame des verbalisations, des sanctions, des taxes, qui met en scène sa fermeté sur les réseaux sociaux, vidéo à l’appui, déchets ramassés face caméra. L’ordre pour les autres. La règle brandie comme une matraque vers le bas.
Et c’est précisément là que l’histoire devient gênante pour lui.
Parce que ce même échevin de la Propreté a été accusé, plus tôt cette année, d’un dépôt clandestin de plusieurs mètres cubes de déchets de construction liés à sa propre société. Le PTB local a parlé d’un passe-droit, d’un arrangement qui aurait permis d’éviter une amende administrative et une taxe pouvant grimper jusqu’à 10.000 euros, là où n’importe quel citoyen aurait été verbalisé. L’administration a conclu qu’il n’y avait pas eu d’ingérence de l’échevin dans le traitement de son propre dossier. Le bourgmestre, lui, a fait savoir qu’il n’en était pas convaincu. Retenons la prudence : rien n’est tranché. Mais retenons aussi le symbole. L’apôtre de la sanction et l’homme dont les déchets posent question sont la même personne.
Et puis il y a l’affaire qui éclate cette semaine.
Selon une enquête de L’Echo fondée sur les données ouvertes de la Banque Carrefour des Entreprises, la société M.A. Solution, un centre d’affaires créé en 2021, attire les soupçons. Cette société, Achille Vandyck la détient à parts égales avec sa compagne, Marcela Gori, conseillère communale MR, vice-présidente du CPAS d’Anderlecht et récemment portée à la présidence du Foyer anderlechtois. À l’adresse de domiciliation de cette société, au 24 chaussée de Mons à Leeuw-Saint-Pierre, le quotidien a recensé 560 entreprises domiciliées. Parmi elles, 108 ont vu leur adresse radiée d’office entre mars 2023 et mai 2026, parfois deux mois à peine après leur installation. Beaucoup n’ont jamais déposé de comptes. Des dizaines d’autres ont été liquidées ou déclarées en faillite. Des spécialistes de la lutte antiblanchiment, cités sous anonymat, rappellent que les adresses où se multiplient les liquidations constituent un indice de fraude, les sociétés fantômes étant un véhicule connu du blanchiment.
Soyons rigoureux, parce que ces gens-là intentent des procès. Il s’agit de soupçons, pas d’une condamnation. La domiciliation d’entreprises est une activité parfaitement légale, utilisée par quantité de sociétés honnêtes. Les deux élus contestent toute conclusion hâtive : Achille Vandyck souligne qu’un centre de domiciliation ne gère ni la comptabilité ni les obligations fiscales des sociétés qu’il héberge, et Marcela Gori indique que M.A. Solution n’avait pas de signalement à transmettre aux autorités. Rien, à ce stade, n’est judiciairement établi.
Mais ce qui est établi, c’est le contraste. Et le contraste, lui, ne se conteste pas.
D’un côté, un homme qui apprend à des enfants à mépriser ceux qui balaient. De l’autre, un couple d’élus dont la société est rentable, qui dégageait en 2024 une marge brute de 460.000 euros, et qui prolonge l’aventure en lançant en 2025 une asbl et une société pour développer tout un réseau de centres d’affaires en Belgique. La rigueur pour les balayeurs, l’expansion pour soi. Le bâton pour celui qui jette un carton, et l’horizon entrepreneurial pour ceux qui tiennent les manettes.
Marcela Gori, on l’avait déjà croisée sur cette page. Vice-présidente du CPAS, érigée en porte-parole de la fermeté sociale, expliquant aux bénéficiaires de longue durée qu’un revenu sans contrepartie n’était plus de la justice sociale, qu’il fallait de l’effort, du mérite, de l’insertion. Le syndrome du dernier de la file : refermer la porte derrière soi. La voici aujourd’hui, avec son compagnon, à la tête d’institutions sociales et d’un patrimoine d’entreprises dont l’une fait l’objet de soupçons. Le sermon sur la contrepartie sonne autrement quand on observe à quelles conditions évoluent ceux qui le prononcent.
Voilà ce que dessine ce couple, qui incarne l’aile la plus dure, la plus décomplexée du libéralisme anderlechtois. Une société à deux vitesses où la règle n’a pas le même poids selon qui la transgresse. Où l’on exige de l’allocataire du CPAS qu’il prouve son mérite, où l’on humilie le balayeur devant des enfants, mais où l’on parle d’arrangements et de terrasses privées quand c’est sa propre société qui dépose ses gravats au mauvais endroit. Où l’on fait carrière sur la propreté tout en domiciliant un cimetière de sociétés effacées.
Ce n’est pas un fait divers local. C’est un concentré. La photographie nette de ce que devient une certaine droite quand elle ne se retient plus : dure avec les faibles, accommodante avec elle-même. Elle appelle cela le mérite. Les balayeurs de Cureghem, eux, savent comment cela s’appelle vraiment.
La dignité d’un travailleur ne se négocie pas devant une classe d’école. Et la confiance entre des citoyens et leurs institutions ne survit pas longtemps à deux poids, deux mesures.
Sources :
- L’Echo (enquête sur M.A. Solution, données BCE), via La Libre, La DH, L’Avenir, BX1 et BruxellesToday, 25 juin 2026 ; La DH, propos d’Achille Vandyck envers les balayeurs et réaction de Fabrice Cumps, juin 2026 ; Bruzz, déclarations d’Achille Vandyck sur le bourgmestre ; BruxellesToday, demande de démission du PTB d’Anderlecht concernant le dépôt clandestin, mars 2026.

