Il y a quelques jours, on écrivait ici que l’été 2026 pourrait bien être l’un des plus frais du reste de nos vies. La canicule qui frappe depuis lors confirme que ce n’était pas une hyperbole : la Belgique a frôlé les 40 degrés le 26 juin, battant des records de chaleur vieux de cinquante ans. Des records de chaleur, et une réponse politique qui, elle, ne bat aucun record.
En commission du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, début juin, la majorité MR-Engagés a bloqué une proposition de décret du PS. Ce texte avait un objectif d’une simplicité déconcertante : rendre obligatoire la mise à disposition gratuite de points d’eau potable dans tous les festivals de musique accueillant plus de 300 spectateurs. Pas dans les festivals subventionnés seulement, auxquels cette obligation s’impose déjà, mais aussi dans les festivals commerciaux, ceux qui n’ont pas besoin de l’argent public pour exister et qui, précisément pour cela, échappent aujourd’hui à toute contrainte en la matière.
La France applique une telle règle depuis des années. Un point d’eau par tranche de 300 visiteurs, sous peine de sanction. Rien d’exceptionnel. Le strict minimum pour un pays qui prétend protéger la santé publique de ses citoyens.
La majorité belge francophone, elle, a dit non.
Le député MR chargé du dossier a qualifié le texte de trop large, trop flou et potentiellement préjudiciable au secteur culturel. Du côté des Engagés, on a admis l’utilité du texte tout en réclamant une étude d’impact préalable, cette technique bien rodée qui consiste à ne pas s’opposer frontalement à quelque chose d’inattaquable, tout en le tuant dans l’oeuf.
Ce qui se cache derrière cette argumentation technique mérite qu’on s’y arrête. Dans de nombreux festivals commerciaux, les organisateurs interdisent aux festivaliers d’apporter leurs propres bouteilles d’eau. La raison est limpide : en vous privant de votre gourde, ils vous placent dans un marché captif, où ils peuvent vous vendre à prix fort ce dont vous avez besoin pour survivre par temps de chaleur. Voter contre une obligation d’eau gratuite, c’est choisir de protéger ce modèle-là. C’est placer la rentabilité d’un organisateur au-dessus du besoin vital d’une personne en train de transpirer sous 35 degrés.
Il faut nommer les choses sans détour : si la santé financière d’un festival repose en partie sur la vente d’eau, son modèle économique est foncièrement malade. L’eau n’est pas une canette de bière, un sandwich ou un t-shirt. C’est la condition élémentaire de la survie humaine. Son absence par temps de canicule, dans un rassemblement de plusieurs milliers de personnes, peut provoquer des malaises graves, des hospitalisations, des morts. Monétiser ce besoin, c’est faire commerce d’une nécessité absolue. Et protéger ce commerce au nom de la rentabilité du secteur culturel, c’est choisir son camp avec une netteté que la majorité peine parfois à assumer aussi clairement dans d’autres débats.
Il faut aussi situer ce vote dans le moment où il s’inscrit. Les canicules ne sont plus des anomalies en Belgique. Elles sont devenues un marqueur structurel du dérèglement climatique, et elles tuent : 249 personnes en Belgique en 2024 seul, 200.000 en Europe sur les quatre dernières années. S’hydrater dans l’espace public n’est donc pas un confort. C’est une question de santé publique.
Mais l’eau est aussi un enjeu bien au-delà de nos frontières. Selon un rapport conjoint de l’OMS et de l’UNICEF publié en août 2025, plus de 2 milliards de personnes dans le monde, soit une personne sur quatre, continuent de vivre sans accès à une eau potable gérée de manière sûre. Parmi elles, 106 millions s’abreuvent directement dans des rivières, des lacs ou d’autres sources non traitées. Une décennie après l’adoption des objectifs de développement durable, l’accès universel à l’eau salubre reste hors de portée. Ce sont les habitants des pays à faible revenu, des zones rurales et les enfants des minorités ethniques et autochtones qui payent le prix le plus lourd.
On pourrait arguer que cette réalité mondiale ne nous concerne pas directement, que la Belgique est un pays riche, que l’eau coule dans nos robinets. Ce serait aller trop vite. Car si l’eau est techniquement disponible dans les foyers, l’accès à la fraîcheur, à l’hydratation et aux espaces pour se rafraîchir lors des épisodes caniculaires est, lui, profondément inégalitaire chez nous aussi.
Prenons les piscines publiques. La Wallonie en comptait 126 en 2015. Elle n’en compte plus que 91 en 2023, malgré un plan piscines censé inverser la tendance. Pour répondre correctement aux besoins de la population wallonne, il en faudrait environ 72 de plus. La Flandre est passée de 378 à 298 bassins en vingt ans. La raison est connue : une piscine publique génère en moyenne un déficit annuel de 350.000 euros. Cela suffit à refroidir l’ardeur de la plupart des élus locaux.
À Bruxelles, la situation est encore plus parlante. La capitale a perdu sa dernière piscine en plein air avec la fermeture de la piscine Flow, à Anderlecht, en mai 2025. Depuis plus de cinquante ans, Bruxelles ne compte aucun espace de baignade permanent à ciel ouvert. Le projet le plus prometteur en ce sens ne pourrait aboutir qu’en 2029, au mieux. Pendant les journées à 38 ou 40 degrés, ceux qui n’ont pas les moyens d’une piscine privée n’ont nulle part où aller.
Et ce n’est pas sans conséquences concrètes. Faute d’accès à des bassins publics, des personnes, et en particulier des jeunes, se tournent vers des lieux de baignade non surveillés : canaux, rivières, étangs. Les risques de noyade y sont réels. Ces phénomènes creusent les inégalités sociales de la façon la plus crue qui soit : on se noie davantage quand on est pauvre. La géographie des piscines bruxelloises le dit sans ambiguïté : les quartiers de l’est, plus aisés, disposent de davantage de bassins privés. Les quartiers de l’ouest, Anderlecht, Forest, le bas de Molenbeek, sont en carence des deux.
Car pendant que les piscines publiques ferment ou se dégradent, les piscines privées poussent dans les jardins de ceux qui peuvent se les payer. Plus de 3.400 nouvelles piscines privées ont été construites en Belgique en 2024, même dans un contexte de ralentissement après le boom pandémique où l’on en bâtissait plus de 6.000 par an. Le réchauffement climatique, loin de pousser vers une mutualisation des ressources, devient un argument commercial pour l’individualisation des solutions : achetez votre piscine, installez votre climatiseur, commandez votre eau. Et laissez les autres se débrouiller.
L’eau, en somme, suit la logique du capital. Elle est abondante pour ceux qui peuvent la privatiser, et rare pour ceux qui dépendent des infrastructures communes. Un festival peut vous confisquer votre gourde pour vous vendre son eau à prix gonflé. Une commune peut fermer sa piscine parce qu’elle n’est pas rentable. Et la majorité parlementaire peut voter contre l’obligation de l’eau gratuite, au nom de la protection d’un secteur qui n’en a pas besoin.
Ce qu’elle protège, en réalité, ce n’est pas la culture. C’est un ordre économique dans lequel le besoin fondamental devient marchandise, et où la dignité de s’hydrater librement est conditionnée à la capacité de payer.
Quand un liquide vital se monnaye, c’est que quelque chose s’est brisé dans la façon dont nous concevons ce qui est commun. L’eau n’est pas un service. Elle est une condition. Et la traiter comme un marché, c’est accepter que certaines vies valent, littéralement, moins que d’autres.
Sources :
- RTBF, « Pas d’eau gratuite lors des grands festivals de musique : la majorité MR-Engagés de la FWB ferme le robinet », juin 2026
- La DH, « De l’eau gratuite pour l’ensemble les festivals de l’été ? La majorité MR-Engagés a pris sa décision », juin 2026
- L’Avenir, « Gros changement en vue pour les festivaliers : la Belgique suivra-t-elle l’exemple de la France ? », juillet 2025
- OMS/UNICEF, « Les progrès réalisés en matière d’eau potable et d’assainissement dans les ménages entre 2000 et 2024 », août 2025
- La DH, « Chaleur : Ecolo réclame la réunion immédiate du comité de concertation pour un plan fraîcheur », juin 2026
- Trends-Tendances, « Depuis les années 70, Bruxelles n’a aucune piscine permanente en plein air », juin 2026
- L’Avenir, « Le manque de piscines publiques multiplie les risques de noyade », juin 2026
- L’Avenir, « 25 euros juste pour nager : c’est ce que vous pourriez payer si les piscines publiques cherchaient à être rentables », juin 2026
- Médor, « Quatre raisons de se jeter à l’eau », hiver 2023-2024

