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37 degrés demain : s’habituer à l’idée que ce sera pire

Demain, le thermomètre frôlera les 37 degrés. L’IRM prévient que cette semaine pourrait être la plus chaude jamais enregistrée dans le pays.

Demain, le thermomètre frôlera les 37 degrés, peut-être davantage. L’IRM nous prévient déjà que cette semaine pourrait être la plus chaude jamais enregistrée dans le pays. Et pourtant, il faut s’habituer à cette idée vertigineuse: dans quelques décennies, nous nous souviendrons sans doute de cet été comme de l’un des plus cléments du reste de notre existence. La formule a des allures de provocation. Elle n’est qu’une lecture honnête de la trajectoire dans laquelle nous sommes engagés. Les épisodes de chaleur extrême, autrefois exceptionnels, deviennent la règle. Ce qui nous semble aujourd’hui spectaculaire deviendra, demain, ordinaire.

Une canicule, on a tendance à la vivre comme un accident météorologique, une parenthèse pénible avant le retour de la pluie. C’est une erreur de perspective. La chaleur ne tombe pas du ciel comme une fatalité indifférente. Elle frappe une société, avec ses bâtiments, ses institutions, ses inégalités. Et elle révèle, sans pitié, l’état réel de notre préparation collective. Or cette préparation, chez nous, est défaillante. Pire: elle est défaillante de manière profondément inégale.

Commençons par l’école, puisque l’année scolaire s’achève précisément dans cette fournaise. Le cabinet de la ministre Valérie Glatigny a produit une circulaire censée encadrer la vie scolaire en cas de circonstances exceptionnelles, dont les fortes chaleurs. Deux organisations syndicales, la CSC et la CGSP de l’enseignement bruxellois, la jugent dangereuse. Leur reproche est limpide: ce texte, en s’appuyant sur les codes couleur de l’IRM, tend à maintenir élèves et enseignants en classe coûte que coûte, même lorsque les locaux se transforment en saunas. On y recommande de regrouper les enfants dans les pièces les plus fraîches, comme si chaque établissement disposait par enchantement d’un local climatisé en réserve. Le cabinet se défend en rappelant que le Code du bien-être au travail prévaut et que les pouvoirs organisateurs peuvent suspendre les cours dès le niveau orange. La défense est juridiquement recevable. Elle est socialement insuffisante. Car derrière la circulaire affleure une vérité que personne ne veut nommer: beaucoup de nos écoles sont des passoires thermiques, brûlantes l’été, glaciales l’hiver. La députée Amandine Pavet avance le chiffre de 10 milliards d’euros pour rénover le bâti scolaire de la Fédération. On peut discuter du montant. On ne peut pas discuter du constat. On déplace les enfants de classe en classe comme on déplace le problème, faute d’avoir voulu investir dans les murs qui les abritent.

Cette logique se retrouve, identique, dans nos hôpitaux, nos crèches, nos institutions publiques. Des lieux conçus pour accueillir les plus fragiles, les nourrissons, les malades, les personnes âgées, et dont l’isolation laisse passer la chaleur comme elle laisse passer le froid. La canicule transforme alors ces espaces de soin et d’accueil en environnements hostiles à celles et ceux qu’ils sont censés protéger. Ce n’est pas un détail technique. C’est un choix politique inscrit dans le béton, accumulé année après année, gouvernement après gouvernement, par des arbitrages budgétaires qui ont toujours trouvé l’isolation des bâtiments publics moins urgente qu’autre chose.

Il faut alors lever les yeux vers la ville elle-même. À Bruxelles, l’effet d’îlot de chaleur urbain peut faire grimper le mercure jusqu’à 10 degrés au-dessus de la périphérie. Et cet écart n’est pas réparti au hasard. Il s’aggrave précisément dans les quartiers les plus denses, les plus bétonnés, les moins végétalisés, ceux où vivent les populations les plus précaires. Là où l’on possède un jardin, un volet, un coin d’ombre privé, la chaleur reste supportable. Là où l’on s’entasse dans un logement exigu donnant sur une rue minérale, elle devient une épreuve quotidienne et, pour certains, un danger mortel. Brulocalis, l’association des communes bruxelloises, le dit sans détour: la ville n’est pas prête face aux conséquences du dérèglement climatique. Trouver un point d’eau potable gratuit, un geste qui devrait être une évidence, relève parfois du parcours d’obstacles. Ce sont des associations comme Infirmiers de rue qui cartographient les fontaines pour les personnes sans abri, suppléant une carence que les pouvoirs publics auraient dû combler depuis longtemps. La chaleur, ici encore, n’est pas démocratique. Elle suit la ligne des inégalités sociales et les approfondit.

Et puis il y a celles et ceux qui n’ont pas le luxe de se mettre à l’abri. Les travailleuses et travailleurs du dehors. Les ouvriers du bâtiment sur les toits, les policiers, les éboueurs, les jardiniers, les agents de sécurité, les livreurs, les caissières dans des magasins sans climatisation, tous ces métiers que l’on remarque à peine tant qu’ils fonctionnent. La loi belge les protège en théorie, à travers l’indice WBGT et le Code du bien-être au travail. Mais un salarié ne peut quasiment jamais quitter son poste de sa propre initiative parce qu’il fait trop chaud. Tout repose sur la diligence de l’employeur, sur sa volonté d’aménager les horaires, de fournir de l’eau, d’alléger les tenues. Songez à l’absurdité de ces uniformes lourds, imposés par convention ou par souci d’image, que l’on continue de porter sous un soleil de plomb. Dans une société qui valorise tant la dignité au travail dans ses discours, on tolère que des corps soient soumis à l’épuisement thermique au nom de l’apparence ou de la productivité.

Ce qui relie toutes ces situations, l’école qui surchauffe, l’hôpital mal isolé, le quartier sans fontaine, l’ouvrier en nage, c’est une même réticence à investir dans le bien commun. Cette semaine, pendant que les enfants suent sur leurs derniers examens, l’État se met en quête d’un investisseur pour 20 % du capital de Belfius. On trouve toujours l’énergie et les chiffres pour organiser une privatisation. On peine étrangement à les trouver pour isoler une crèche ou planter un arbre dans un quartier populaire. Les priorités d’un pays se lisent moins dans ses déclarations que dans ses dépenses. Et les nôtres, depuis trop longtemps, considèrent l’adaptation climatique et la rénovation du bâti public comme des variables d’ajustement, jamais comme des urgences.

La canicule n’est donc pas qu’une affaire de météo. C’est un test de justice sociale grandeur nature. Elle nous demande qui, dans cette société, peut se permettre d’avoir chaud sans souffrir, et qui ne le peut pas. Tant que la réponse à cette question dépendra du quartier où l’on habite, du métier que l’on exerce ou de l’état du bâtiment dans lequel on travaille, nous n’aurons pas de plan canicule digne de ce nom. Nous aurons des circulaires qui renvoient la responsabilité vers le bas, vers des directions d’école et des employeurs démunis, sans jamais y mettre les moyens. Le climat ne nous laissera pas longtemps le confort de cette hypocrisie. Le plus frais des étés qu’il nous restera à vivre commence maintenant. Il serait temps de s’y préparer ensemble, et d’abord pour celles et ceux qui n’ont nulle part où se rafraîchir.

Sources :

  1. RTBF, La Libre, BX1, 7sur7, Paris Match Belgique, SPF Emploi (Code du bien-être au travail, Livre V), Bruxelles Environnement, Brulocalis et CERAC, IRM.

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