40 personnes vont perdre leur emploi à Molenbeek. 20 à la commune, 20 au CPAS. Pour celles et ceux qui restent, la prime de fin d’année sera amputée de moitié. Dans la commune la plus pauvre de Bruxelles, celle qui affiche le taux de chômage le plus élevé du pays, des travailleurs apprennent qu’une épée de Damoclès est suspendue au-dessus de leur tête, sans même savoir encore quels services seront touchés.
La nouvelle a fait le tour des réseaux en quelques heures. Et avec elle, le même refrain, scandé par les mêmes voix. « Regardez la gauche au pouvoir. Voilà ce que ça donne. Le PS et le PTB, qui se prétendent du côté des travailleurs, finissent par licencier des travailleurs. Le parti qui dénonce l’austérité applique l’austérité. CQFD. »
Disons-le d’emblée, parce que c’est honnête. Une commune doit être bien gérée, et personne ne mérite un blanc-seing, à gauche comme ailleurs. Exiger de la rigueur dans la dépense publique n’a rien d’illégitime. Mais c’est précisément quand on regarde Molenbeek de près que cet argument s’effondre, parce que la réalité dit l’exact inverse de ce qu’on lui fait dire.
Commençons par les chiffres, puisque ce sont eux qui dérangent. Molenbeek ne dépense pas trop. Molenbeek dépense moins. Près de 400 euros de moins par habitant que la moyenne des communes bruxelloises. Cela représente 40 millions de dépenses en moins, dont 30 millions de personnel en moins. Une commune que l’on accuse de mauvaise gestion est en réalité sous-dotée et en sous-effectif chronique. Elle fait déjà beaucoup avec très peu. Pendant ce temps, elle est contrainte de consacrer environ 75 millions d’euros, soit près d’un tiers de son budget, à des charges qui lui sont imposées d’en haut.
D’en haut, justement. C’est là que tout se joue. Car ce trou budgétaire n’est pas tombé du ciel. Il a été creusé, méthodiquement, par des décisions prises ailleurs.
La première de ces décisions, c’est la réforme fédérale du chômage. En limitant les allocations dans le temps, le gouvernement Arizona va exclure plus de 4.000 Molenbeekois du chômage, dont plus d’un millier de personnes de plus de 55 ans. Ces gens ne disparaissent pas. Ils basculent vers le CPAS, c’est-à-dire vers la commune. Le nombre de bénéficiaires y est déjà passé d’environ 7.300 à 8.500. Le fédéral avait promis qu’un tiers seulement des exclus se tournerait vers les CPAS. Sur le terrain, on dépasse largement la moitié. La facture, elle, reste à Molenbeek.
Il faut mesurer ce que cela signifie, au-delà des colonnes de chiffres. On prend des personnes qui touchaient une allocation à laquelle elles avaient cotisé, un droit, et on les renvoie vers une aide sociale conditionnée, contrôlée, plus précaire et plus humiliante. On transforme un assuré en assisté. Ce glissement n’est pas qu’une opération comptable, c’est une perte de dignité organisée, et elle frappe en priorité les plus fragiles.
La deuxième décision vient de la Région. Sauf que la Région bruxelloise est elle-même à l’agonie. Plus de 600 jours sans gouvernement de plein exercice, une dette qui dépasse les 15 milliards d’euros, des banques comme Belfius qui retirent leurs lignes de crédit. Une Région exsangue ne peut pas voler au secours de ses communes. Pire, la dotation générale qu’elle leur verse n’a pas suivi l’inflation. Si elle avait été correctement indexée depuis 2021, Molenbeek toucherait aujourd’hui 10 millions d’euros de plus. 10 millions, soit bien davantage que ce qu’on va chercher dans la poche des travailleurs licenciés.
À cela s’ajoutent des sous-financements plus discrets mais tout aussi réels. Le financement fédéral de la police repose sur une norme jamais actualisée, calculée à l’époque où Bruxelles comptait 900.000 habitants, alors qu’elle en compte aujourd’hui 1.250.000. Si chaque policier molenbeekois était financé comme un policier flamand ou wallon, la commune économiserait 7 millions d’euros. À côté, le refus du fédéral de réactualiser les valeurs cadastrales prive les communes bruxelloises de 130 à 180 millions d’euros de recettes chaque année.
Maintenant, l’argument qui devrait clore le débat. Si Molenbeek coulait à cause d’une mauvaise gestion de gauche, alors les communes bien gérées par la droite, elles, devraient flotter. Or elles coulent aussi. Les dix-neuf bourgmestres bruxellois, toutes étiquettes confondues, ont poussé ensemble le même cri d’alarme. Le maïeur Les Engagés de Woluwe-Saint-Pierre, l’une des communes les plus riches de la Région, parle d’une institution communale en grand danger. Quand la commune la plus pauvre et l’une des plus aisées tiennent rigoureusement le même discours, le problème n’est manifestement pas la couleur de celui qui gouverne. Il est dans l’architecture du financement.
Et cette architecture est éloquente. En 2025, la ville d’Anvers a perçu de sa région plus de 1.500 euros de dotation par habitant. Gand, à peu près autant. Les communes bruxelloises, elles, n’en sont même pas à la moitié. Le récit du Nord bien géré contre le Sud dispendieux ne résiste pas à cette simple comparaison. La Flandre ne gère pas mieux, elle finance bien davantage ses villes.
Reste l’accusation la plus précise, celle qui vise nommément le PTB. Un parti qui est aux côtés des travailleurs et qui licencie. Mais un échevin communal n’a pas de baguette magique. Une commune n’imprime pas de monnaie. Elle ne peut pas, légalement, présenter un budget en déficit. Et aujourd’hui, les banques exigent de Molenbeek un budget à l’équilibre pour continuer à lui prêter. Sans cet équilibre, plus de crédit. Sans crédit, des caisses vides dès le mois de septembre, et donc l’impossibilité de payer les salaires. Le choix n’est pas entre couper et dépenser davantage. Il est entre une décision douloureuse et la cessation de paiement.
Dans cet étau, regardons ce que la majorité a réellement fait avant de la juger. Elle a protégé les services de première ligne. Elle a recruté treize assistantes sociales et a refusé d’y toucher. Elle n’a pas démantelé le service propreté, déjà en sous-effectif. Elle a maintenu les investissements dans quatre écoles communales. Elle a continué à soutenir le tissu associatif. L’an dernier, elle avait même bouclé son budget sans augmenter ni le précompte ni l’impôt des personnes physiques, après trois exercices déficitaires hérités. Ce ne sont pas là les réflexes d’une majorité convertie à l’austérité. Ce sont ceux d’une équipe qui tente de limiter la casse dans un cadre qu’elle n’a pas choisi.
Car il faut bien finir par nommer la stratégie. Étrangler financièrement une commune comme Molenbeek rapporte gros à une certaine droite, flamande et réactionnaire, sur trois tableaux à la fois. D’abord, on appauvrit Bruxelles en transférant en douce une charge du fédéral vers le communal. Ensuite, on jette le discrédit sur une commune à forte population issue de l’immigration, plus durement frappée que les autres, pour nourrir un récit xénophobe qui dure depuis des années. Enfin, on pousse le PS et le PTB à prendre eux-mêmes les mesures antisociales, afin de pouvoir répéter ensuite que la gauche aussi coupe dans les budgets.
Les 40 licenciements de Molenbeek ne sont donc pas la preuve que la gauche échoue. Ils sont le résultat exactement recherché par ceux qui ont conçu le sous-financement. La victime n’est pas la coupable. La commune qui fait plus avec moins n’a pas failli. Ceux qui ont organisé l’asphyxie, refusé de compenser, puis pointé du doigt, eux, ont parfaitement réussi leur coup.
Notre solidarité va d’abord aux travailleuses et travailleurs qui paieront, de leur emploi ou de leur prime, une crise qu’ils n’ont pas provoquée. Et la moindre des choses, avant de relayer le petit refrain sur la gauche incapable, c’est de se demander qui tient vraiment les cordons de la bourse. Ce n’est pas à la maison communale de Molenbeek qu’il faut chercher. C’est bien plus haut.
Sources :
- La DH et L’Avenir, sur les 40 licenciements, la prime réduite de moitié et l’obligation d’un budget à l’équilibre exigé par les banques (juin 2026)
- BX1, sur la situation du CPAS, la hausse de 7.300 à 8.500 bénéficiaires et les déclarations d’Ahmed El Khannouss (juin 2026)
- BruxellesToday, sur le « budget vérité » et son déficit ramené à 312.000 euros (juin 2026)
- La Libre, « La lente agonie financière des 19 communes bruxelloises », sur la dotation comparée (Anvers, Gand, Liège, Charleroi) et les déclarations de Bernard Clerfayt (février 2026)
- PTB Molenbeek, sur les 75 millions de charges fédérales, les 400 euros de dépenses en moins par habitant, les 10 millions de dotation non indexée et les 7 millions liés au financement de la police (juin 2025)
- Brulocalis, via BX1 et La DH, sur les 1,718 milliard de charges reportées sur cinq ans, la norme KUL et la non-actualisation cadastrale (mars 2026)
- Brussels Governance Monitor et 21News, sur la Région sans gouvernement, sa dette supérieure à 15 milliards et le retrait des lignes de crédit de Belfius (2025 et 2026)

