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CEB 2026 : la question d’histoire qu’on n’aurait pas dû poser

Le 19 juin, 51.300 enfants de sixième primaire ont planché sur leur CEB. Parmi les questions d’histoire, l’une d’entre elles restera.

Le vendredi 19 juin dernier, 51.300 enfants de sixième primaire ont planché sur leur CEB. Parmi les questions d’histoire et de géographie, l’une d’entre elles restera. Pas pour sa difficulté, mais pour ce qu’elle a mis, sans avertissement, sous les yeux d’enfants de dix à douze ans.

Le document proposé s’ouvre ainsi : « Léopold II, un roi entreprenant et un fin stratège. » Il poursuit en expliquant que « posséder une colonie est une volonté conquérante très ancienne » et que « les pays les plus forts et les plus développés se sont emparés de nouveaux territoires, de terres où vivent des peuples alors considérés comme inférieurs, moins organisés et jugés incapables de se défendre ». Pas un mot sur les mutilations. Pas un mot sur le travail forcé. Pas un mot sur les villages brûlés, sur les 10 millions de morts que l’entreprise léopoldienne a laissés derrière elle au Congo. Les enfants devaient simplement repérer une erreur de lieu et de date, puisque l’exercice portait officiellement sur la colonisation des Amériques.

Ce texte n’est pas un vestige d’archive qu’on aurait mal recontextualisé. C’est un extrait d’un panneau pédagogique de 2015, conçu par des médiateurs culturels de la Fédération Wallonie-Bruxelles elle-même pour l’exposition « Du coup de grisou au caoutchouc ». Et c’est là que l’affaire prend une tournure particulièrement révoltante. Le panneau original contenait des éléments critiques. Une caricature de Mark Twain montrant Léopold II en ogre dévorant le Congo. Un paragraphe entier sur la violence d’État, les châtiments corporels, les biens confisqués. Tout cela a disparu dans la version utilisée pour l’épreuve certificative. Il ne restait plus que l’éloge du stratège et la justification implicite de la domination des « peuples inférieurs ». Quelqu’un, au sein de l’administration générale de l’enseignement, a pris un document équilibré et l’a délesté de tout ce qui dérangeait, pour ne garder que le récit glorifiant.

Julien Truddaïu, coauteur de l’ouvrage Notre Congo, Onze Kongo, la propagande coloniale belge dévoilée, ne s’y trompe pas. Il rappelle que ce vocabulaire, celui du management appliqué à l’un des systèmes coloniaux les plus meurtriers du vingtième siècle, est exactement celui des manuels scolaires belges de 1908. Un siècle plus tard, en pleine année où la Fédération Wallonie-Bruxelles affirme avoir intégré des référentiels critiques sur la question coloniale, ce sont ces mêmes mots qui atterrissent, sans filtre, sur la table d’examen d’enfants qui n’ont pas encore abordé cette période en classe. Car la colonisation du Congo, si elle figure bien dans le tronc commun avec une approche critique portant sur les discriminations et la violence structurelle, n’est enseignée qu’au secondaire. Ces enfants de sixième primaire découvraient donc ce sujet pour la première fois, sans accompagnement, sans mise en contexte, avec pour seul horizon intellectuel un texte qui présente la domination coloniale comme une évidence naturelle réservée aux pays « les plus forts ».

Face à la polémique, la réponse de l’administration est un cas d’école en matière de dilution des responsabilités. On y apprend que le contenu du document n’était pas le cœur de l’exercice, que l’objectif était d’évaluer la capacité de l’élève à réagir à une source, que la définition de la colonisation n’est finalement que la reprise d’un extrait officiel de 2015. Personne, à aucun moment, ne répond à la question qui fâche vraiment : qui a décidé de retirer les passages critiques du panneau original ? Sur quelle base ? Avec quelle relecture ? Et pourquoi choisir précisément ce sujet, ce document, cet extrait, pour des enfants qui n’ont pas encore les clés pour le déconstruire ? Du côté du cabinet de la ministre de l’Éducation, Valérie Glatigny, on se contente d’indiquer que les épreuves sont préparées par un comité au sein de l’administration et que la ministre n’intervient à aucun moment dans leur rédaction. Une manière commode de renvoyer la question à un mécanisme technique, sans jamais interroger le fond politique de cette absence de vigilance.

C’est précisément cette mécanique qu’il faut regarder de près. Que la ministre n’ait pas personnellement rédigé la question n’exonère en rien le système qu’elle dirige de sa responsabilité. Une administration qui laisse passer, sans le moindre encadré explicatif, un texte qui reprend le vocabulaire de la propagande coloniale du début du vingtième siècle, ce n’est pas un simple accident de relecture. C’est le symptôme d’une indifférence structurelle à la manière dont l’histoire du colonialisme belge continue d’être racontée, ou plutôt tue, dans les institutions mêmes chargées de former les citoyens de demain. Ce n’est pas une question de couleur politique au sens strict. C’est une question de vigilance que l’ensemble de la chaîne de décision, du comité qui rédige jusqu’à l’administration qui valide, a collectivement manqué d’exercer sur un sujet aussi sensible que la mémoire coloniale.

Cette affaire s’inscrit dans un temps long. En 1935 déjà, les manuels scolaires belges décrivaient le Congo comme « un pays peuplé d’anthropophages et de barbares », selon l’historien Eric Van den Abeele. L’histoire du Congo y était systématiquement présentée comme commençant avec la colonisation, les Congolais réduits à des objets de l’Histoire plutôt qu’à des sujets. Que ce même récit, à peine édulcoré, resurgisse en 2026 dans un examen officiel dit quelque chose de profond sur le chemin qu’il reste à parcourir. La reconnaissance de la violence coloniale, la restitution de la dignité aux peuples qui l’ont subie, ne sont pas des combats achevés une fois pour toutes. Ce sont des vigilances de chaque instant, y compris et surtout dans les lieux où l’on prétend former les esprits critiques de demain.

Les enfants qui ont passé cette épreuve n’avaient pas les outils pour distinguer un document de propagande d’un document historique neutre. C’est précisément le rôle de l’école de leur donner ces outils, pas de les exposer sans filet à un discours qui légitime la domination. Espérons que cette polémique serve au moins à cela : rappeler que la neutralité affichée d’un exercice scolaire n’existe pas quand le matériau qu’on y insère a déjà, lui, pris parti.

Sources :

  1. L’Avenir, RTBF, La Libre, La DH, BruxellesToday

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