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Des milliers d’œuvres dans le noir depuis quinze ans

Quelque part à Bruxelles, dans des réserves fermées au public, des milliers d’œuvres dorment dans le noir depuis quinze ans.

Quelque part à Bruxelles, dans des réserves fermées au public, des milliers d’œuvres dorment dans le noir depuis quinze ans. Des toiles, des sculptures, des dessins. Tout un pan de l’art des vingtième et vingt et unième siècles. Elles n’ont pas été vendues. Elles n’ont pas été détruites. Elles ont simplement été rangées, puis oubliées. Et pendant que l’on s’apprête à inaugurer, à quelques kilomètres de là, un musée flambant neuf à 231 millions d’euros, presque personne ne parle de ce patrimoine devenu invisible.

C’est l’histoire d’un musée fantôme. Elle commence par une porte que l’on ferme.

Le 1er février 2011, Michel Draguet, directeur des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, ferme le Musée d’art moderne. Une décision qu’il prend seul. Ses raisons tiennent à l’état du bâtiment, miné par l’amiante, et à un projet qu’il caresse, celui d’installer à la place un musée du dix-neuvième siècle, qui ouvrira en 2013 sous le nom de Fin-de-Siècle. Les collections modernes, elles, descendent à la cave.

La réaction est immédiate. Chaque premier mercredi du mois, pendant un an, des citoyens se rassemblent devant l’entrée pour protester. Un collectif naît, Musée sans Musée. Un artiste, Bernard Villers, à l’origine du mouvement, s’indigne que Bruxelles, capitale de l’Europe, se retrouve sans musée d’art moderne. Il accuse le directeur de privilégier ce qui rapporte, le dix-neuvième, sur ce qui rapporte moins, le vingtième et le vingt et unième, et le surnomme le Sarkozy de la culture. Le président du Conseil bruxellois des musées, lui, s’étonne que des œuvres d’une grande valeur nationale puissent être mises de côté sur la seule décision d’une personne.

Le mot que le collectif emploie alors est le bon. Confiscation. Un patrimoine public, soustrait au public, sans le moindre débat. Quinze ans plus tard, force est de constater qu’ils n’avaient pas tort.

Car ce musée devait renaître. On l’avait promis. En 2012, le ministre fédéral Paul Magnette déclarait vouloir rendre ces collections à nouveau accessibles. Un projet se dessinait, ambitieux, un nouveau musée d’art moderne et contemporain, porté ensemble par le fédéral et par la Région, dans un bâtiment que cette dernière fournirait. En 2015, c’est précisément pour cela que la Région rachète l’ancien garage Citroën de la place de l’Yser. Tout semblait aligné. Il ne manquait plus qu’un accord entre deux niveaux de pouvoir.

C’est là que tout s’effondre.

En 2014, la N-VA entre au gouvernement fédéral. La tutelle des musées scientifiques fédéraux échoit à la secrétaire d’État Elke Sleurs. Fin 2015, elle est catégorique. Il n’est pas question de placer les collections fédérales dans le garage Citroën, qu’elle juge inadéquat, et elle invoque la rigueur budgétaire. Officiellement, c’est donc l’austérité qui parle. En arrière-plan, il y a autre chose, cette hostilité tenace d’un parti nationaliste flamand envers la Région bruxelloise comme entité politique, qu’il rêve de réduire plutôt que de servir. Le partenariat meurt là. La Région se retrouve avec une coquille vide.

Voilà la machine à nu. Non pas un coupable unique, mais un pays si morcelé qu’une collection fédérale et un bâtiment régional ne parviennent pas à se rejoindre, parce que les niveaux de pouvoir se méfient ou se méprisent. Un patrimoine belge pris en otage par la querelle communautaire et par cette austérité qui, toujours, trouve dans la culture une victime commode.

Il fallait pourtant bien remplir ce bâtiment. Faute de collections belges, Rudi Vervoort se tourne alors vers Paris et le Centre Pompidou. Et c’est ici que les deux histoires se rejoignent enfin. Pendant que l’art moderne belge reste dans l’ombre, Bruxelles prépare l’ouverture, en novembre 2026, d’un musée à 231 millions d’euros rempli d’œuvres venues de France. Matisse, Picasso, Mondrian, prêtés pour l’occasion. Au même moment, Ensor, Delvaux, Broodthaers, les nôtres, patientent dans leurs caisses.

Résumons l’ironie. On érige une cathédrale pour y montrer de l’art emprunté, tandis que le nôtre reste sous clé. Je ne dis pas que Kanal ne devrait pas exister, je l’ai déjà écrit et je le maintiens. Je dis qu’un pays incapable de montrer ce qu’il possède dépense des fortunes pour exposer ce qu’il emprunte. Cela en dit long sur une hiérarchie des priorités. Et sur un certain mépris pour cette idée pourtant simple, qu’un patrimoine public appartient au public.

Et aujourd’hui ? Quinze ans après, rien n’est réglé. Les collections modernes sont toujours en réserve. Pire, le musée Fin-de-Siècle, celui-là même qui avait pris la place du Musée d’art moderne, est à son tour vidé pour servir d’espace de stockage temporaire, en prévision d’un vaste chantier de rénovation des Beaux-Arts qui s’étirera au moins jusqu’en 2030. Autrement dit, c’est désormais tout l’édifice public de l’art moderne et du dix-neuvième siècle bruxellois qui se referme, une fois de plus. Le fantôme n’est pas près de réapparaître.

L’accès à la culture n’est pas un luxe. C’est un droit. Pour les étudiants des écoles d’art qui venaient jadis étudier ces œuvres sur le vif, pour le visiteur qui n’a pas les moyens d’un billet d’avion vers une autre capitale, c’est une réalité concrète qu’on leur a retirée. Pendant quinze ans, un patrimoine collectif a été confisqué par des décisions administratives, des rancœurs communautaires et des arbitrages comptables, dont aucun n’a jamais songé à demander au public ce qu’il en pensait.

Un musée fermé par la volonté d’un seul. Jamais rouvert par la volonté de personne.

Et tandis que nous discutons du prix du neuf, l’ancien dort dans le noir, et attend que quelqu’un, un jour, se souvienne qu’il est à nous.

Je remercie Denis De Rudder pour son commentaire sur mon article de vendredi dernier, qui m’a donné envie de m’intéresser à cet aspect du dossier !

Sources :

  1. RTBF, « La fermeture du musée d’Art moderne de Bruxelles fait polémique », mars 2011
  2. Collectif Musée sans Musée / Museum zonder Museum (déclarations d’Elke Sleurs, décembre 2015)
  3. RTBF et Le Soir, sur la déclaration de Paul Magnette, février 2012
  4. Régie des Bâtiments, projet de rénovation des MRBAB (phases 4c, 5 et 6, calendrier 2026-2030)
  5. Le Journal des Arts, « Kanal-Centre Pompidou, un avenir incertain », janvier 2026
  6. RTBF Investigation, sur les coûts du chantier Kanal, septembre 2025

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