Le 28 novembre 2026, un paquebot de verre et d’acier ouvrira ses portes au bord du canal. 40.000 mètres carrés, cinq étages, un rooftop avec vue sur la ville, des œuvres de Matisse, de Picasso et de Mondrian descendues de Paris pour l’occasion. La presse internationale est déjà conquise. La BBC range Kanal parmi les ouvertures muséales les plus attendues de l’année. Bruxelles, nous dit-on, se dote enfin du grand musée d’art moderne et contemporain qui lui manquait.
Il faut regarder ce navire d’un peu plus près. Et surtout, regarder l’eau dans laquelle il flotte.
Kanal aura coûté environ 231 millions d’euros. Le projet en prévoyait 150 au départ. La Région bruxelloise, seule à financer le chantier, a déjà déboursé près de 185 millions. À cela s’ajoute un budget de fonctionnement estimé à une trentaine de millions par an, que la fondation a promis de ramener à 29, et que le MR voulait, lui, réduire à 13. En mai dernier, la Région a encore prêté 60 millions au musée pour terminer les aménagements. Personne, à ce jour, ne sait vraiment comment Kanal remboursera ce prêt, puisqu’il table sur un chiffre d’affaires annuel de 16,5 millions à peine.
Voilà pour le navire. Maintenant, de l’eau.
La Région de Bruxelles-Capitale se noie. Sa dette a plus que triplé depuis 2016, pour approcher les 16 milliards d’euros. Elle s’alourdit d’environ 100 millions chaque mois. Belfius, sa banque, a prévenu qu’elle n’assurerait le service bancaire de la Région que jusqu’à la fin de cette année. Le déficit, que le gouvernement promettait de contenir sous le milliard, pourrait dépasser 1,25 milliard dès 2026. J’ai déjà écrit ici ce que signifie une banque publique qui tourne le dos aux communes en difficulté. La même logique est à l’œuvre, à un autre étage du même bâtiment.
Dans ce contexte, chaque euro public est un choix. Et les choix, eux, racontent une histoire.
Le 3 décembre 2025, la Ville de Bruxelles annonçait la fermeture de La Centrale, son centre d’art contemporain. Une vingtaine de travailleurs sur le carreau. Un lieu fraîchement rénové, à quelques mois de fêter ses vingt ans, dédié aux artistes émergents, à la médiation, à l’accès du plus grand nombre. Le lendemain, au Conseil des ministres régional, passait une subvention de 21 millions d’euros pour Kanal. Presque le même quartier. Les mêmes contribuables. Deux décisions, deux signaux. On ferme le lieu modeste et populaire, on sanctuarise le projet pharaonique.
Ce n’est pas un hasard isolé. Dès l’origine, des voix s’étaient élevées pour poser la question la plus simple qui soit. Pourquoi ne pas soutenir d’abord les structures qui existent déjà, le Wiels, La Centrale, le réseau des arts plastiques bruxellois, avant de s’allier à la machine du Centre Pompidou ? À l’échelle de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ce sont 300 à 500 millions d’économies qui sont programmées d’ici 2029, avec un gel des subventions et des reconnaissances qui asphyxie lentement tout un tissu culturel. Pendant que le paquebot s’achève, les barques coulent une à une.
Reste la question du quartier lui-même.
Les rives du canal comptent parmi les territoires les plus pauvres de Bruxelles. Quartiers populaires, ouvriers, façonnés par des décennies d’immigration et de travail manuel. Depuis 2014, le Plan Canal, conçu dans l’entourage du ministre-président de l’époque, entend les redynamiser. Le mot est joli. Sa traduction concrète l’est beaucoup moins. Là où l’argent public installe un équipement de prestige, le foncier grimpe, les loyers suivent, et les habitants qui ne peuvent pas suivre s’en vont. Vers la périphérie, vers d’autres marges, vers une précarité un peu plus profonde.
Kanal n’est pas un dommage collatéral de cette transformation. Il en est un moteur assumé. Les professionnels de l’immobilier le savent, eux qui décrivent le musée comme l’aimant, le point d’attraction qui fait monter toute la zone. Autour, déjà, les hôtels venus de New York, les rooftops, les brasseries tendance. Le modèle économique du lieu ne repose pas seulement sur ses billets d’entrée. Il repose sur ce qu’il fait au quartier. Sur la valeur qu’il crée pour d’autres en déplaçant ceux qui étaient là.
Le directeur du projet promettait pourtant, en 2019, de vouloir éviter la gentrification à tout prix. Six ans plus tard, le prix a été payé. Par les habitants.
Et pendant ce temps, qui gagne ?
Le béton gagne. La rénovation a été confiée à une association momentanée réunissant deux grands noms belges du bâtiment, BPC et CIT Blaton, qui se partagent une large part de l’enveloppe. L’immobilier gagne, lui qui récolte la plus-value foncière semée par l’argent collectif. Et Paris gagne. Le Centre Pompidou touche environ 12,5 millions d’euros pour prêter à Bruxelles des œuvres qu’il ne peut de toute façon pas exposer, puisqu’il est lui-même fermé pour travaux jusqu’en 2030, et pour louer sa marque mondialement connue. L’argent public bruxellois monte ainsi vers les promoteurs, vers les entreprises, et s’envole vers la capitale française. Le musée, lui, vise un public favorisé. Les habitants du quartier regarderont passer le navire.
Il faut enfin nommer l’homme qui a rêvé tout cela.
Kanal est né en 2013 dans la tête du nouveau ministre-président bruxellois, Rudi Vervoort, désireux de marquer son arrivée au pouvoir d’un geste à sa mesure. Pour le porter, il a confié les rênes à Yves Goldstein, son ancien chef de cabinet, passé auparavant par celui de Laurette Onkelinx. Un homme de l’ombre des cabinets devenu capitaine du navire. Le projet a survécu à son mandat. Vervoort n’est plus ministre-président, et c’est une Région exsangue, dirigée par d’autres, qui paie aujourd’hui l’addition. Il restera de lui ce monument. Et ce que ce monument dit d’une certaine manière de gouverner.
Car Vervoort aura longtemps incarné un socialisme bruxellois du grand projet et du prestige, à l’aise dans les arbitrages discrets entre élus, prompt à bâtir des cathédrales mais lent à défendre le centre d’art du coin. Un socialisme qui parle des classes populaires et qui, dans le même mouvement, finance ce qui les déplace. C’est peut-être cela, le plus amer. Que cette histoire porte une étiquette de gauche.
Je ne dis pas qu’un musée est un ennemi. L’accès à la culture est un droit, et j’ai toujours défendu ici l’idée que la beauté, l’art et la création ne devraient être le privilège de personne. La vraie question n’est pas de savoir si Bruxelles mérite un grand musée. Elle est de savoir pour qui, à quel prix, et au détriment de quoi. Quand on pousse dehors les habitants d’un quartier et qu’on ferme La Centrale pour ériger un temple destiné à d’autres, démocratiser la culture devient le nom poli de son contraire.
Dans quinze ans, quand le quartier du canal sera méconnaissable, quand ses familles historiques se seront dispersées, quand on aura oublié le nom de La Centrale, on inaugurera sans doute une plaque. Et l’on entendra, comme toujours, que ce fut un beau projet, que les temps étaient durs, et que personne, vraiment, n’était responsable.
Ce n’était pas une fatalité. C’était un choix.
Sources :
- RTBF Investigation, « Délais rallongés, budgets dépassés : on a décortiqué l’addition des travaux du musée Kanal », septembre 2025
- RTBF, « Le musée Kanal et ses coûts de fonctionnement les plus élevés de Belgique »
- RTBF, « Le Kanal-Centre Pompidou dévoile sa programmation avant son ouverture en novembre 2026 », février 2026
- Le Soir, « Kanal ouvrira ses portes le 28 novembre 2026 », 20 mai 2025
- Le Journal des Arts, « Kanal-Centre Pompidou, un avenir incertain », janvier 2026
- La Libre, « Budget bruxellois : un dérapage annoncé de 300 millions d’euros », juin 2026
- La Libre, « Les 10 chiffres qui montrent l’état préoccupant de la Région bruxelloise », janvier 2026
- RTBF, « Finances bruxelloises : le risque de basculer dans une spirale infernale existe », novembre 2025
- ARAU, « Fermeture de La Centrale et dérive autocratique : un vrai sKANdALe ! », décembre 2025
- RTBF, « La Centrale, centre d’art contemporain de la Ville de Bruxelles, fermera bientôt ses portes », décembre 2025
- POUR.press, « Bruxelles ferme La Centrale : symptôme d’une crise culturelle généralisée », décembre 2025
- Inter-Environnement Bruxelles et Mammouth Média, « Le Plan Canal, un écocide immobilier et gentrifié ? », 2024
- perspective.brussels, « Territoire du Canal (Plan Canal) »
- Centre Pompidou, « Kanal-Centre Pompidou », convention de partenariat 2017-2031
- Equans et BPC Group, références du chantier Kanal (association momentanée BPC-CIT Blaton)

