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Le gouvernement bruxellois en salle d’apparat, et la consultante à 1.200 euros par jour

Une photo du gouvernement bruxellois dans un décor doré, un marché public de 818.320 euros pour une consultante externe, et une réforme des pensions qui frappe les artistes.

[Précision ajoutée après publication] Une personne a fait remarquer, à juste titre, que le titre de l’image d’illustration pouvait laisser penser que la réunion elle-même avait coûté 818.320 euros, en frais de bouche par exemple. Ce n’est évidemment pas le cas. Ce montant renvoie au marché public que souhaite conclure le ministre Dirk De Smedt pour une consultante externe, un dossier distinct de la photo, développé plus loin dans l’article. Merci à celles et ceux qui ont pris le temps de le signaler, c’est aussi à ça que sert une communauté de lecteurs attentifs. [Fin de la précision]

Il y a cette photo. Sept personnes assises autour d’une table, dans un décor qui semble tout droit sorti d’un palais du dix-huitième siècle. Lustres de cristal, boiseries dorées, miroir monumental, tapis d’orient. Boris Dilliès, Dirk De Smedt, Laurent Hublet, Ans Persoons, Ahmed Laaouej, Elke Van den Brandt et Karine Lalieux, le gouvernement bruxellois au complet, en légende sous la photo : longue journée de travail avant les vacances, de bonnes nouvelles à venir pour les Bruxellois.

Commençons par ce qui n’est pas le problème. Les ministères disposent de salles d’apparat, c’est normal, elles servent aussi à recevoir des chefs d’État et des délégations étrangères. Si nos gouvernants préfèrent travailler dans un cadre agréable plutôt que dans un openspace sans âme, on ne va pas leur en vouloir. Le luxe institutionnel n’est pas en soi un scandale.

Ce qui pose question, c’est le moment choisi pour publier cette image, et l’absence totale de recul de celles et ceux qui l’ont mise en ligne.

Reprenons le fil de cette semaine. Jeudi, la Chambre a adopté un projet de loi qui limite les périodes assimilées ouvrant le droit à la pension, périodes de chômage involontaire, de prépension, de crédit temps fin de carrière. Le plafond passera progressivement de 40 à 20 %. Le secteur des arts, particulièrement touché parce qu’il cumule souvent des carrières discontinues, a tiré la sonnette d’alarme. Une comédienne et metteuse en scène a raconté à la tribune, par la voix d’une députée, qu’elle perdrait l’équivalent de neuf années de carrière. Une quarantaine de fédérations professionnelles et le front commun syndical ont annoncé un recours devant la Cour constitutionnelle. Le gouvernement a promis de chercher une solution d’ici l’entrée en vigueur du texte, prévue au premier juillet 2027, sans convaincre grand monde.

La même semaine, le gouvernement fédéral a également bouclé, dans la nuit de vendredi à samedi, tout un paquet de dossiers avant la trêve estivale. L’annualisation du temps de travail, celui qui a suscité le plus de discussions, en fait partie. On y trouve aussi le durcissement de la loi football, une nouvelle taxe d’embarquement et la mise en œuvre d’accords sociaux dans la police et la défense.

Toujours cette semaine, à Bruxelles, le ministre-président Boris Dilliès a fait adopter un arrêté qui simplifie les démarches administratives pour la location touristique de courte durée par des particuliers, chambre ou logement entier loué de façon occasionnelle. Une bonne nouvelle pour les propriétaires qui souhaitent arrondir leurs fins de mois, sans doute. Mais dans une région où la pénurie de logements abordables est déjà critique, chaque logement qui bascule vers la location touristique plutôt que vers le marché locatif classique ajoute une pression supplémentaire sur celles et ceux qui cherchent, eux, un toit pour y vivre à l’année.

Et puis il y a Dirk De Smedt lui-même. Le Vif a révélé vendredi que le ministre bruxellois des Finances souhaite recruter une consultante externe, déjà présente dans son cabinet sous un autre statut, pour un montant de 1.258,95 euros par jour, TVA comprise, jusqu’en juin 2029. Le marché public total s’élèverait à 818.320 euros. Précisons, pour être exact, que cette demande n’a pas encore été approuvée par le gouvernement, qui l’a renvoyée à des discussions ultérieures. Mais le simple fait qu’elle ait été formulée, dans une région qui applique un gel des recrutements et affiche une situation budgétaire dramatique, en dit long sur les priorités de certains.

On me dira peut-être que les sept personnes de cette photo ne sont pas directement responsables des décisions prises au fédéral. C’est vrai, au sens strict. Mais regardons la composition du gouvernement bruxellois. Le MR, le PS, les Engagés, Groen, Anders, Vooruit et le CD&V. Sept partis. Sur ces sept, quatre siègent aussi au gouvernement fédéral, celui qui a voté la réforme des pensions et négocié l’annualisation du temps de travail. Il ne manque que la N-VA au casting bruxellois. Ces personnes appartiennent donc aux mêmes familles politiques que celles qui gouvernent le pays et qui ont, cette semaine précisément, pris des décisions qui vont fragiliser des travailleurs du chômage, des artistes, des locataires.

Alors quand on pose ce genre de photo, dans ce genre de décor, avec ce genre de légende triomphante, la même semaine où d’autres se battent devant la Cour constitutionnelle pour préserver leur droit à une pension digne, il y a un problème de justesse. Un problème de tact, tout simplement.

Et le plus inquiétant, ce n’est même pas la photo en elle-même. C’est que sur sept personnes, et sans doute plusieurs conseillers ou attachés de presse présents dans la pièce, personne n’a eu le réflexe de se dire que ce cliché, publié ainsi, pouvait choquer. Personne n’a levé la main pour dire attendez, peut-être pas maintenant, peut-être pas comme ça. Cette absence totale de filtre, ce non-questionnement collectif, révèle une déconnexion qui dépasse largement le cas de cette photo précise.

Pendant que ces personnes travaillaient, sans doute avec sérieux, dans ce cadre somptueux, des gens perdent leur droit au chômage, des malades de longue durée sont poussés vers une réactivation forcée, des écoles et des hôpitaux de la région tombent en décrépitude faute de moyens, et la précarité continue de grandir. Ce n’est pas de la caricature, c’est le quotidien de milliers de Bruxelloises et de Bruxellois pendant que d’autres, à quelques kilomètres, discutent sous les lustres.

Je ne prétends pas que cette photo est le pire scandale politique de l’année. Ce n’est qu’un instantané. Mais les instantanés disent parfois beaucoup, surtout quand ils s’additionnent aux faits de la semaine. Le contraste entre le décor et le contenu des décisions prises au même moment n’est pas anodin. Il raconte une réalité que beaucoup de gens ressentent sans toujours savoir la nommer, celle d’un monde politique qui vit et qui décide loin, très loin, du monde qu’il gouverne.

Sources :

  1. BX1, une consultante à 1.200 euros par jour pour le cabinet de Dirk De Smedt, le gouvernement dit non, 17 juillet 2026
  2. L’Avenir, le ministre bruxellois Dirk De Smedt sous le feu des critiques, 17 juillet 2026
  3. La Libre, réforme des pensions, la Chambre adopte le plafonnement des périodes d’inactivité, 16 juillet 2026
  4. L’Avenir, réforme des pensions, artistes et syndicats mettent la pression, 16 juillet 2026
  5. L’Avenir, annualisation du temps de travail, Israël, loi football, crédit familial, le gouvernement De Wever a bouclé une série de dossiers, 18 juillet 2026
  6. MR Bruxelles, Airbnb, Booking, Abritel, mettre son logement en location devient plus simple pour les particuliers
  7. Trends-Tendances, simplification administrative, communes et fisc à l’affût, Bruxelles souffle le chaud et le froid avec Airbnb

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