Il y a des semaines où le hasard du calendrier fait mieux que n’importe quelle démonstration. Lundi dernier, alors que la commission d’enquête sur le Foyer anderlechtois s’apprêtait à rendre ses conclusions le 21 juillet, La Libre révèle qu’à quelques kilomètres de là, à Ixelles et à Uccle, la société de logement social BinHôme vient d’annuler purement et simplement le recrutement de son nouveau directeur général. Motif invoqué : une politisation telle que l’égalité de traitement entre les candidats n’était plus garantie.
Deux dossiers, deux communes, deux majorités locales différentes. Et pourtant, le même mal.
Commençons par Anderlecht. Après 250 heures d’auditions, la commission parlementaire touche au but. DéFI y a présenté un train de 38 recommandations pour assainir la gestion des sociétés immobilières de service public. La première d’entre elles vise la suppression des dérogations qui permettent de doubler la liste d’attente au nom de l’urgence sociale. Sur le papier, l’intention est louable. Dans les faits, le député Bernard Clerfayt le résume sans détour : dès qu’il devient possible de déroger à l’ordre chronologique, on ouvre une porte à l’intervention politique dans l’attribution des logements. Des ménages patientent ainsi dix à quinze ans pendant que d’autres, mieux connectés, passent devant.
La deuxième recommandation touche au cœur du système : dépolitiser totalement les comités d’attribution, en écartant tout élu de leur composition. Clerfayt cite l’exemple de Schaerbeek, où plus aucun mandataire ne siège dans ces instances depuis quinze ans. Il reconnaît lui même que le PS s’y opposera vraisemblablement. La troisième recommandation, enfin, vise à empêcher les présidents de conseil d’administration de se mêler de la gestion quotidienne, une pratique que l’audit de la SLRB sur le Foyer anderlechtois qualifiait d’hyperprésidence. Choisir un candidat locataire, modifier un dossier, donner des instructions directes aux travailleurs sociaux : autant de gestes qui, selon l’élu, n’ont rien à faire dans les attributions d’un président politique.
Voilà pour Anderlecht, où le clientélisme porte, dans cette affaire précise, une étiquette socialiste.
Tournons-nous à présent vers BinHôme, gestionnaire de plus de 2.500 logements sociaux pour environ 5.000 résidents à Ixelles et à Uccle. Là, l’étiquette change, mais pas la mécanique. Le conseil d’administration de cette société venait de lancer, en avril 2025, une procédure pour remplacer sa directrice générale, en poste depuis quinze ans. Un cabinet spécialisé avait présélectionné quatre profils. Leur point commun aurait dû alerter tout le monde avant même le premier entretien : chacun affichait une coloration politique affirmée, une ancienne collaboratrice socialiste, un ancien député écologiste, un ancien député devenu libéral, un cadre communal passé par le cabinet de l’ex ministre président socialiste. Le tiercé des forces qui pilotent le conseil d’administration, incarné en quatre candidatures.
Ce qui a suivi ressemble à une leçon de choses sur la manière dont l’intérêt partisan peut phagocyter une procédure censée reposer sur le mérite. Premier classement à l’écrit favorable à un profil, second classement du jury qui rebat les cartes, soupçons de manque de transparence, audition supplémentaire improvisée devant l’ensemble des administrateurs, vote à cinq contre cinq, voix prépondérante du président qui tranche, accusations de pressions téléphoniques exercées en coulisses. Finalement, faute de consensus et sous la menace d’une avalanche de recours juridiques des candidats évincés, le conseil d’administration a préféré tout annuler. Coût de l’opération pour le contribuable : environ 50.000 euros, honoraires de cabinet de recrutement et d’avocats compris.
Le nouveau président du conseil d’administration, Emmanuel De Bock, reconnaît que les administrateurs devront à l’avenir se montrer plus réservés dans l’expression de leurs opinions et se doter d’une grille d’analyse plus rigoureuse pour limiter les logiques partisanes. Une source socialiste, de son côté, dénonce un scandale qui coûte de l’argent public sans même écarter le risque de nouveaux recours. Chacun campe sur sa version. Mais la conclusion qui s’impose, elle, dépasse les partis : le mérite n’a manifestement plus compté à aucun moment de cette procédure, seules les alliances ont parlé.
C’est précisément ce que révèle la mise en miroir des deux dossiers. Le Foyer anderlechtois n’est pas une anomalie isolée imputable à un élu isolé. C’est un symptôme parmi d’autres d’un système bruxellois du logement social où les sociétés immobilières de service public restent, quinze ans après quinze ans, des chasses gardées partisanes, redistribuées entre familles politiques au gré des rapports de force communaux. PS à Anderlecht, coalition PS-MR-Ecolo à Ixelles-Uccle : peu importe l’étiquette du moment, la logique de répartition du pouvoir prime sur celle du service rendu aux locataires.
Or ce ne sont pas les partis qui paient le prix de ces querelles de préséance. Ce sont les 60.000 ménages bruxellois qui attendent, parfois plus d’une décennie, un toit décent à un loyer accessible. Ce sont les candidats locataires qui voient une dérogation opaque doubler leur dossier sans explication. Ce sont les travailleurs sociaux placés sous la pression d’un président qui s’improvise gestionnaire opérationnel. La politisation du logement social n’est pas un débat abstrait de gouvernance : c’est une politique publique de la dignité qui se joue, concrètement, sur le dos des plus précarisés.
Les recommandations de DéFI, aussi pertinentes soient-elles, buteront sur un obstacle que l’élu lui même reconnaît : aucun parti ne renoncera facilement à un levier d’influence aussi ancien et aussi bien installé. Dépolitiser l’attribution des logements sociaux suppose que les partis acceptent de perdre une part de leur pouvoir local. L’histoire récente de BinHôme, où PS, MR et Ecolo se sont disputé la direction générale d’une société de logement comme on se dispute un mandat électif, ne pousse pas franchement à l’optimisme.
Il faudra suivre de près les conclusions de la commission d’enquête le 21 juillet et le nouveau recrutement annoncé chez BinHôme dans les prochaines semaines. Deux tests concrets pour vérifier si les partis bruxellois sont réellement prêts à sortir le logement social de la logique du butin politique, ou s’ils se contenteront, une fois de plus, de belles résolutions sans lendemain.

