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Plan global de sécurité et de prévention : le tour de passe-passe du niveau et de l’évolution

Quand un gouvernement veut faire passer une coupe, il communique en niveau, jamais en évolution. Le cas des associations de prévention et de réduction des risques à Bruxelles.

Quand un gouvernement veut faire passer une coupe, il communique en niveau, jamais en évolution. Le cabinet du ministre-président Boris Dilliès (MR) affirme maintenir en 2026 un haut niveau de financement pour le Plan global de sécurité et de prévention, avec une enveloppe de 6,8 millions d’euros. C’est vrai, et c’est trompeur.

Car ce même cabinet a confirmé à La Libre le chiffre qui manque à la phrase. L’enveloppe dédiée aux associations passe de 8,8 millions d’euros en 2025 à 6,82 millions en 2026. Soit une diminution de l’ordre de 22 %. Et le secteur avait déjà encaissé une première coupe de 15 % sous le gouvernement précédent, en affaires courantes.

Sur les 39 projets financés en 2025, 14 ne sont pas reconduits. Le plan a été validé le 9 juillet, alors que l’exercice budgétaire était entamé depuis plus de sept mois. Ni Safe.brussels ni le cabinet n’ont accepté de détailler les montants. C’est la Dernière Heure qui a fini par se procurer le tableau. De nombreuses associations ont appris la nouvelle par voie de presse.

Une chose mérite d’être posée d’emblée, parce que le mot prévention évoque immédiatement la toxicomanie et rien d’autre. 15 associations sont touchées, et la liste dessine un tout autre paysage : 2BoutsArts & Publics, le CIDJ, la Croix-Rouge de Belgique, Femmes de droit, Foyer, JES, Les Grignoux, Médimmigrant, Modus Vivendi, Réseau Intersection, SoHab, Teach for Belgium, Transit et Dune. Autrement dit, l’accueil des jeunes, l’accès au droit pour les femmes, l’accompagnement des personnes migrantes, l’accès à la culture, la lutte contre le décrochage scolaire. Ce n’est pas une politique de la drogue qui est rabotée. C’est le tissu associatif qui tient debout les quartiers les plus fragiles de la capitale.

Le cas le plus documenté reste celui de Modus Vivendi, qui perd environ 212.000 euros et voit disparaître deux dispositifs, avec effet rétroactif au 1er janvier 2026. Le premier est le service de drug checking, seul centre de testing de drogue du pays. Le second est la centrale régionale d’achat de matériel de réduction des risques, qui approvisionnait 15 services bruxellois et 22 points d’accès à du matériel stérile.

Prenons la mesure de ce que cela signifie. Le drug checking, c’est le radar. Il analyse ce qui circule réellement dans la capitale, dans le milieu festif comme auprès des publics les plus précarisés. Sa directrice, Catherine Van Huyck, explique que ce travail permet précisément de repérer si le fentanyl finit un jour par arriver à Bruxelles. Ce produit a provoqué une crise sanitaire majeure aux États-Unis. La Région vient de décider non pas qu’il n’y avait pas de danger, mais qu’elle ne voulait plus le savoir. Coût du renoncement : 85.595 euros.

La centrale d’achat, c’est l’infrastructure qui permet à une personne toxicomane de ne pas partager une seringue avec une autre. Les associations qui gèrent les comptoirs n’ont pas les moyens de financer ce matériel elles-mêmes. Un professionnel du secteur parle d’un recul de 25 ans, en référence à l’arrêté royal de 2001 qui avait autorisé cette distribution, et redoute une flambée des maladies infectieuses.

C’est ici que le raisonnement budgétaire du gouvernement s’effondre, et il ne s’effondre pas sous les coups d’un militant mais sous ceux d’une arithmétique élémentaire. Coralie De Bock, psychologue au Projet Lama, a fait le calcul dans une carte blanche publiée par Le Soir. La suppression de la centrale d’achat représente une économie d’environ 125.000 euros. Un traitement contre l’hépatite C coûte entre 30.000 et 100.000 euros par personne infectée. La prise en charge d’un patient porteur du VIH représente plus de 1.000 euros par mois, à vie.

Elle poursuit avec les données épidémiologiques. Entre 2013 et 2020, Bruxelles a diagnostiqué en moyenne 341 cas d’hépatite C par an, ce qui représente de 10 à plus de 34 millions d’euros de traitements annuels. Environ 45 % de ces contaminations sont liées à une consommation de substance dans des conditions à risque, ce qui en fait la première cause de transmission. Le VIH, lui, a coûté plus de 142 millions d’euros en Belgique pour la seule année 2016, et Bruxelles concentre 30 % des infections du pays.

Sur base d’un scénario qu’elle qualifie elle-même de prudent, une hausse de 5 % des infections par an faute d’accès au matériel stérile, elle aboutit à un surcoût cumulé de plus de 335.000 euros chaque année. Sa conclusion est sans appel : l’économie réalisée sur ce projet coûtera environ trois fois plus au fédéral et au contribuable dès l’année écoulée, et ce coût augmentera chaque année.

Il faut nommer ce mécanisme pour ce qu’il est. La Région efface une ligne dans son propre budget et expédie la facture, multipliée par trois, vers la sécurité sociale fédérale. Ce n’est pas de la rigueur budgétaire, c’est un transfert de charge déguisé en économie. Et il repose sur un pari implicite : que les gens qui tomberont malades ne se retourneront contre personne.

Et parce que le réel a le sens de l’ironie, les salles de consommation à moindre risque bruxelloises ont l’obligation légale de disposer d’un partenariat avec un centre de testing. Le gouvernement maintient le financement des salles, l’ASBL Transit, qui craignait de perdre 200.000 euros de subsides, conserve finalement l’ensemble de son financement, soit 4,67 millions d’euros, tout en supprimant celui du seul centre de testing avec lequel elles pouvaient conventionner.

Il y a un chiffre, dans le communiqué de Modus Vivendi, qui devrait clore tout débat sur l’utilité du dispositif. En 2025, plus de 78 % des personnes ayant eu recours au service ont parlé pour la première fois de leur consommation avec un professionnel. Ce n’est pas un service de confort. C’est souvent la première porte d’entrée dans le soin. Coralie De Bock le formule autrement : l’échange de matériel stérile crée un espace de soin différent de la simple consultation, et renforce le lien entre le soignant et le patient.

Dune, active depuis plus de 25 ans auprès des personnes sans abri et en grande précarité, voit ses financements régionaux amputés de moitié, soit 57.500 euros. Sa directrice stratégique, Charlotte Bonbled, parle de douche froide. L’association a mené ses missions et payé ses salaires toute l’année sur la foi des garanties reçues, notamment le vote de crédits provisoires par le parlement bruxellois. Elle apprend en juillet qu’il faudra combler le trou. Des préavis courent jusqu’en septembre et une personne risque de perdre son emploi.

Pendant ce temps, les besoins n’ont pas diminué. Ils augmentent. Dès 2022, la Stib enregistrait 1.686 signalements de toxicomanie dans le métro, soit 83 % de plus que l’année précédente. Le recensement de Bruss’help faisait état d’une croissance de 18 % du nombre de personnes en rue. Le sans-abrisme et l’usage de drogues se sont généralisés le long de la Petite Ceinture. Le porte-parole de Transit le résume simplement : la vie précaire dans l’espace public est propice à l’usage de drogues.

Ce sont ces gens-là que la coupe atteint, et il faut le dire sans détour. Un cadre qui consomme le week-end a une mutuelle, un médecin traitant, un logement, un réseau. Il ne dépend d’aucun comptoir. La personne visée par ces dispositifs dort dehors, n’a souvent ni domicile ni médecin, et son seul contact avec le système de soins passe par un éducateur de rue ou une maraude. La prévention est exactement l’endroit où l’on corrige l’inégalité d’accès à la santé. La démanteler, c’est retirer à des gens leur unique porte d’entrée.

Le plus éclairant reste la chronologie. Le 16 juillet 2026, au château de Val Duchesse, le même gouvernement annonce son accord estival : une baisse des impôts, deux nouvelles piscines aux Abattoirs d’Anderlecht, un plan d’investissement de 135 millions d’euros pour la rénovation des hôpitaux bruxellois, 5 millions par an pour la lutte contre le décrochage scolaire, un plan de végétalisation. Le 9 juillet, une semaine plus tôt, il validait la coupe de 22 % sur les associations de prévention.

Nous ne prétendons pas qu’un euro retiré à Modus Vivendi a été transformé en carrelage de piscine. Les lignes budgétaires ne fonctionnent pas ainsi. Mais un budget est toujours une hiérarchie de priorités rendue publique. Et cette hiérarchie dit qu’il est possible de dégager 135 millions pour les murs des hôpitaux tout en refusant 212.000 euros à ce qui empêche les gens d’y entrer.

Reste un élément que nous livrons comme une chronologie, et non comme une accusation. En juillet 2025, le président du MR, Georges-Louis Bouchez, s’indignait publiquement de la présence d’un stand de Modus Vivendi au festival de Dour, dénonçant plus d’1,2 million d’euros d’argent public pour une association qui, selon lui, banalise voire facilite la consommation. Il ajoutait sur X : « Il faut arrêter de payer pour ces imbécilités ». Il estimait que cette association devait être privée de subsides. La directrice avait répondu que le dispositif existait depuis plus de vingt ans, qu’il visait à réduire la transmission de maladies, et qualifiait l’accusation de « simpliste et réducteur ».

Un an plus tard, cette association perd ses subsides régionaux dans un plan piloté par un ministre-président du même parti. Personne dans le secteur n’affirme qu’il existe un lien de cause à effet, et nous ne l’affirmons pas davantage. Ce que l’on peut constater, en revanche, c’est qu’à ce jour les critères de répartition n’ont toujours pas été publiés. Un gouvernement qui refuse de motiver ses arbitrages se prive du seul argument qui pourrait le défendre.

L’effet est déjà mesurable. Plusieurs acteurs ont choisi de ne pas trop hausser le ton, l’un d’eux confiant à la presse qu’à trop se mobiliser, on peut le payer cher. Modus Vivendi avait justement été la cheville ouvrière du regroupement des associations pour faire pression sur un gouvernement resté muet pendant des mois. Quand la peur s’installe dans un secteur subventionné, ce n’est plus seulement un problème social. C’est un problème démocratique.

L’administration se justifie en expliquant que Modus Vivendi relèverait de la santé publique plutôt que de la prévention sécuritaire. Le cabinet de Karine Lalieux (PS), en charge de la Santé à la Cocof, annonce qu’une solution sera présentée à la rentrée de septembre. Peut-être. En attendant, aucune concertation n’a eu lieu entre les administrations, chacun se renvoie la balle, et les comptoirs se vident. Le fédéralisme belge n’est pas seulement complexe : il est devenu une machine à diluer la responsabilité.

Le plus ironique est que cette politique ne satisfait même pas ceux qui réclament de la fermeté. Interrogé sur les fusillades qui se multiplient dans la capitale, le bourgmestre de Bruxelles Philippe Close (PS) rappelait en 2025 qu’on n’y arrivera pas seulement en comblant les 400 ou 500 postes de policiers manquants, et qu’il faut comprendre pourquoi la drogue a une telle emprise sur notre société. Au parlement bruxellois, le député PTB Jan Busselen souligne la contradiction d’un gouvernement qui avait promis davantage de sécurité et qui retire des centaines de milliers d’euros aux acteurs présents dans les quartiers les plus fragiles. Couper dans la prévention, dit-il, n’est pas une économie mais une facture reportée sur les communes et sur les Bruxellois.

Coralie De Bock, elle, ne voit que deux hypothèses possibles. Soit la décision procède d’une mauvaise analyse de politique publique, soit la santé et la sécurité des citoyens ont été reléguées au second plan derrière une économie qui arrange un gouvernement régional et qui coûtera rapidement davantage au contribuable. La première hypothèse est une faute technique. La seconde est un choix politique. Aucune des deux n’est rassurante.

La prévention souffre d’une malédiction structurelle : quand elle fonctionne, il ne se passe rien. Pas d’overdose, pas d’épidémie, pas de fait divers. Et ce rien ne remplit aucun tableau, aucune conférence de presse, aucun bulletin de vote. Le soin, la répression et l’hospitalisation, eux, se comptent et se filment. Un pouvoir qui gouverne à l’image aura toujours intérêt à couper là où le succès est invisible.

Alors disons-le clairement. Ces 14 projets ne sont pas tombés au terme d’une évaluation publique et argumentée, puisque les critères n’ont jamais été communiqués. Ils sont tombés au terme d’arbitrages opaques, sur des publics qui ne votent pas, ne pèsent pas, ne défilent pas et ne portent pas plainte. L’austérité n’est jamais aveugle. Elle choisit toujours avec une remarquable précision qui peut encaisser le coup sans faire de bruit.

Sources :

  1. Le Soir, carte blanche « Plan Global de Sécurité et de Prévention (PGSP) à Bruxelles : à qui profitent les coupes ? », Coralie De Bock, psychologue au Projet Lama, 4 août 2026
  2. La Libre, « La douche froide : des associations montent au créneau face aux coupes budgétaires du gouvernement bruxellois », Nicolas Gobiet, 30 juillet 2026
  3. La Dernière Heure, « Un recul de 25 ans, une explosion des maladies infectieuses : le couperet est tombé pour les associations du secteur de la prévention à Bruxelles », Maël Duchemin, 4 août 2026
  4. La Dernière Heure, « Sécurité et prévention : le Brugov fait passer à la trappe 14 projets sur 39 et les ASBL Transit et Dune perdent des financements », 27 juillet 2026
  5. BX1, « Prévention à Bruxelles : les coupes budgétaires sont confirmées, 14 projets ne seront pas reconduits en 2026 », 4 août 2026
  6. BX1, « Modus Vivendi dénonce la suppression rétroactive de deux dispositifs à Bruxelles », 29 juillet 2026
  7. La Libre, « Baisse des impôts, accord sur la LEZ et nouvelles piscines : à Val Duchesse, le gouvernement bruxellois annonce son accord estival », Adrien de Marneffe, 16 juillet 2026
  8. La Libre, « Plus d’1,2 million d’euros d’argent public pour une ASBL qui explique comment sniffer : Georges-Louis Bouchez critique la présence d’un stand à Dour », 24 juillet 2025
  9. Le Soir, « Sans-abrisme et toxicomanie en hausse dans le métro bruxellois », Julien Thomas, 27 octobre 2023
  10. Le Soir, éditorial « La lutte contre la drogue exige une action commune », Béatrice Delvaux, 23 août 2025
  11. Communication publique de DUNE asbl, 4 août 2026
  12. Données épidémiologiques et de coûts citées par la carte blanche : Inami, European Centre for Disease Prevention and Control, Centre belge d’information pharmacothérapeutique

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