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Fusillades : qui retire les moyens pendant que tout le monde en réclame

Nous avions promis de dire qui retire les moyens pendant que tout le monde en réclame devant les caméras. Tenons cette promesse.

Vendredi, nous terminions notre article sur une promesse: dire qui retire les moyens pendant que tout le monde en réclame devant les caméras. Tenons-la. L’actualité nous y aide.

Vendredi matin, le procureur du Roi de Bruxelles Julien Moinil a convoqué la presse. « Je suis un procureur inquiet », a-t-il déclaré, avant de dresser le bilan: 69 fusillades depuis janvier selon le parquet, 22 explosions, plus de 150 fusillades depuis celle du métro Clemenceau il y a un an et demi. Derrière ces chiffres, des vies: le 11 avril, rue Linné à Saint-Josse, un père de famille inconnu de la justice a fini paraplégique. Le 27 juillet, un jeune de 20 ans, tout aussi étranger aux dossiers du parquet, a pris une balle dans l’épaule. Le procureur dit avoir la « désagréable impression de me répéter »: il avait déjà sonné l’alarme l’été dernier, réclamé des renforts, et affirme ne pas les avoir reçus au moment de sa conférence de presse. Deux heures après celle-ci, le Premier ministre Bart De Wever convoquait le Comité de coordination du renseignement et de la sécurité, réunion à laquelle le procureur n’était pas convié, note La Dernière Heure. Un Conseil national de sécurité doit suivre dans les prochains jours. Dont acte. On jugera aux décisions.

Car ce qui devrait faire consensus est connu, et documenté. Pour s’attaquer aux réseaux qui tirent à la kalachnikov dans nos rues, il faut des enquêteurs. La police judiciaire fédérale de Bruxelles, celle qui remonte les filières, manque de plus de 80 unités par rapport à un cadre que Le Soir décrit comme déjà insuffisant. Moinil affirme avoir cartographié les organisations criminelles sans pouvoir ouvrir toutes les enquêtes, faute de personnel. Le coût du rattrapage est estimé entre 5 et 6 millions d’euros. À l’échelle d’un budget fédéral, c’est une erreur d’arrondi.

Il faut ensuite frapper là où l’argent circule. Environ 60 % de la cocaïne qui entre en Europe transite par le port d’Anvers, et 2 % des conteneurs y sont contrôlés, rappelait Philippe Close la semaine dernière. Renforcer les contrôles portuaires, suivre les flux financiers, doter la justice d’enquêteurs financiers capables de remonter le blanchiment: voilà ce qui fait mal à un réseau criminel. Pas l’arrestation d’un guetteur de 17 ans que l’organisation remplace dans les 10 minutes. Et quand on s’en donne les moyens, ça marche: la section spécialisée dans le recouvrement d’avoirs criminels ouverte par le parquet de Bruxelles a saisi 203 millions d’euros depuis janvier 2025. Jean Spinette porte d’ailleurs une revendication que nous partageons pleinement: réinvestir ces avoirs confisqués dans les quartiers qui subissent les trafics. L’argent de la drogue retournerait ainsi à ses premières victimes.

Remontons donc la chaîne jusqu’à son premier maillon. Les douanes ont saisi 121 tonnes de cocaïne au port d’Anvers en 2023, année record. Puis 44 tonnes en 2024, 55 en 2025. Au premier semestre 2026, les chiffres provisoires annoncent 5,4 tonnes, contre 16,7 un an plus tôt. Personne ne croit que le trafic a fondu des deux tiers. Les douanes elles-mêmes décrivent des organisations qui fragmentent leurs envois et déplacent leurs routes, la police fédérale évoque depuis longtemps le report vers des ports plus petits. Autrement dit, exactement ce que nous observons à l’échelle des hotspots bruxellois se produit à l’échelle du continent: la pression déplace les flux, elle ne les tarit pas.

Et qui a dirigé Anvers pendant ces années? Bart De Wever, bourgmestre de 2013 à début 2025, qui avait déclaré la guerre à la drogue dès son entrée en fonction. Douze ans plus tard, La Libre dressait le constat d’une « War on drugs » restée sans résultat, avec un phénomène en recrudescence. Lui-même comparait son port à une passoire en 2018 et décrivait un argent de la cocaïne infiltrant toute la société. En janvier 2023, une enfant de 11 ans mourait à Merksem, tuée lors d’un règlement de comptes entre gangs. Les grenades, les fusillades, les commissariats visés: Anvers a tout connu avant Bruxelles.

Cet homme dirige aujourd’hui le gouvernement fédéral, c’est-à-dire les douanes, la police fédérale et la justice. L’accord de l’Arizona promet d’investir dans la sécurité des portes d’entrée internationales du pays et de s’attaquer aux flux financiers des trafiquants. Convoquer un Conseil national de sécurité, c’est bien. Mais les questions posées aux bourgmestres bruxellois valent aussi, et davantage encore, pour le Premier ministre: quels moyens supplémentaires pour les douanes, combien d’enquêteurs financiers, quel calendrier, quels résultats. Un homme qui répète depuis des années que la drogue touche toutes les couches de la société ne pourra pas plaider la découverte du dossier. Et puisque la N-VA fait des dysfonctionnements bruxellois un argument récurrent de son projet institutionnel, elle ne s’étonnera pas qu’on lui applique la précision comptable qu’elle exige des autres. Comme le formulait justement un lecteur sous notre précédent volet: du conteneur débarqué à Anvers jusqu’au tireur de Saint-Gilles, la chaîne est une. Les responsabilités aussi.

Il faut enfin une justice qui suit. Là encore, écoutons le procureur. Il révèle que 81 condamnations ont été suspendues par l’exécutif à cause de la surpopulation carcérale, dont 27 pour des faits de violence. Il demande depuis février 2025 des brouilleurs d’ondes dans certains quartiers de prison, pour empêcher les trafiquants incarcérés de continuer à diriger leurs réseaux depuis leur cellule. Sa conclusion sur ce point: « On est dans le surréalisme belge ».

Et il faut de la prévention. Sur ce point, la commissaire nationale aux drogues Ine Van Wymersch est limpide: « seule, la chaîne pénale ne peut pas résoudre un tel problème ». La sécurité de la capitale, dit-elle, se joue aussi dans les écoles qui détectent le décrochage, dans l’emploi des jeunes, dans les associations qui font vivre les quartiers. Les bourgmestres, toutes couleurs confondues, l’ont acté par la voix de Close: « On demande de maintenir les budgets de prévention ». Et vendredi, c’est le procureur du Roi lui-même, interrogé sur la réduction des subventions aux associations du secteur, qui a enfoncé le clou: « On ne sortira pas de cette ornière du narcotrafic » sans prise en charge des personnes précarisées et dépendantes, a-t-il expliqué, plaidant pour une réponse sanitaire plutôt que carcérale pour les consommateurs.

Maintenir. Le mot est intéressant. Car pour devoir demander le maintien de quelque chose, il faut que quelqu’un soit en train de le retirer.

Nous en parlions il y a trois semaines. Cet été, le gouvernement bruxellois a supprimé 14 des 39 projets associatifs financés par le Plan global de sécurité et de prévention. L’enveloppe dédiée au travail associatif est passée de 8,8 à 6,82 millions d’euros, une coupe d’environ 22 %. Parmi les victimes: Modus Vivendi, DUNE, des dispositifs de réduction des risques qui travaillent précisément auprès des consommateurs et des jeunes en errance que les réseaux recrutent. Boris Dilliès assume et met en avant les 68 millions consacrés globalement à la sécurité et à la prévention en 2026, en expliquant vouloir « remettre les sous aux bons endroits ». Ces 68 millions existent. Mais ils recouvrent l’ensemble du plan, caméras et coordination comprises, tandis que les coupes frappent chirurgicalement le terrain associatif. Rémi Dekoninck, du Projet Lama, résumait la contradiction dans Le Soir: le gouvernement dit vouloir lutter contre la drogue et « retire de l’argent aux associations qui travaillent sur le terrain ». Quand le procureur du Roi, la commissaire nationale aux drogues, les 19 bourgmestres et le secteur associatif disent la même chose, la question n’est plus de savoir qui a raison. Elle est de savoir qui les écoute.

Le fédéral a fait plus fort encore. En quinze jours de juillet, la ministre de l’Asile Anneleen Van Bossuyt a supprimé 1.000 des 2.000 places d’accueil du Brussels Deal, ce dispositif par lequel le fédéral finance depuis 2022 l’hébergement de demandeurs d’asile à Bruxelles. Soyons honnêtes avec son argument: la ministre invoque la baisse des arrivées et une liste d’attente passée de plus de 4.000 personnes à environ 1.000, et affirme financer « 1.000 places de trop ». Admettons la logique comptable. Reste le calendrier: des fermetures programmées juste avant l’hiver, sans concertation avec le secteur, dans une ville où un millier de personnes vivent déjà en rue. Les chiffres de l’aval sont connus. En juillet, le Samusocial a dû refuser 244 des 299 familles qui demandaient un hébergement, dont 238 enfants et 15 nourrissons de moins de six mois.

Or que disent ceux-là mêmes qui réclament de la fermeté? Les bourgmestres portent aussi des demandes plus coercitives, comme la création de 200 places en centres fermés, et le procureur plaide pour l’exécution des ordres de quitter le territoire: un autre débat, que nous n’esquivons pas mais qui mérite mieux qu’une ligne. Sur le recrutement, en revanche, leur constat rejoint le nôtre. Moinil décrit une « main-d’œuvre gigantesque » offerte aux réseaux par la précarité et l’errance. Close parle de « chair à canon ». Spinette estime que 70 % du sans-abrisme bruxellois découle des problèmes d’accueil. On peut discuter ce chiffre. On ne peut pas discuter le mécanisme: chaque personne laissée à la rue est une cible offerte aux recruteurs. Le gouvernement qui exige des résultats sécuritaires à Bruxelles est celui qui, en quinze jours de juillet, a élargi le vivier dans lequel les trafiquants puisent.

Une dernière donnée pour ceux qui croient encore que la répression seule suffira. Les hotspots, ces zones où la police concentre ses moyens depuis mars 2024, n’ont jamais fait l’objet d’une évaluation globale. Et selon les chiffres communiqués par Boris Dilliès au parlement, 63 % des fusillades de 2026 ont eu lieu en dehors de ces zones. Fanny Verslype, de l’observatoire Eurotox, décrit le résultat: les marchés se recomposent, la violence se déplace, et ce sont les réseaux les plus violents qui survivent. Sa conclusion tient en une phrase: « On s’attaque aux symptômes, pas aux causes ».

Alors oui, il faut des policiers, des enquêteurs, des contrôles à Anvers, des juges. Nous le disons sans aucune gêne, et le procureur du Roi le dit mieux que nous. Mais quiconque réclame la sécurité en coupant dans la prévention, l’accueil et l’accompagnement social ne prépare pas la fin des fusillades. Il ne fait que déplacer la date et l’adresse de la prochaine.

Sources :

  1. La Libre, « « Il y a des risques pour les citoyens » : Julien Moinil fait le point sur les 69 fusillades depuis le début de l’année et réclame des moyens », 28 août 2026
  2. La Libre, « Les trois obstacles du parquet de Bruxelles dans la lutte contre les fusillades », 28 août 2026
  3. La Dernière Heure, « Sécurisation des prisons, renforcement de la police et de la chaîne pénale, CCRS, CNS… Un vendredi sous le signe de la lutte contre le narcotrafic », 28 août 2026
  4. BX1, « Fusillades à Bruxelles : la conférence de presse de Julien Moinil », 28 août 2026
  5. La Libre, « Narcotrafic : le Premier ministre Bart De Wever convoque les services de sécurité », 28 août 2026
  6. Le Soir, « Bruxelles : les restrictions sécuritaires se banalisent », Julien Bialas et Julien Thomas, 19 août 2026
  7. Le Soir, « Ine Van Wymersch, commissaire aux drogues : « Face aux fusillades, les services régaliens ne peuvent pas tout » », Louis Colart, 25 août 2026
  8. La Libre, « Commandement unique, caméras centralisées, centres fermés, prévention… : les bourgmestres bruxellois s’accordent sur une ligne face aux fusillades », Maël Duchemin, 26 août 2026
  9. La Libre, « « Aujourd’hui, à Bruxelles, on n’est pas à l’abri de se prendre une balle » », Nicolas Gobiet et Adrien de Marneffe, 25 août 2026
  10. La Libre, « Jean Spinette : « Certains traitent les bourgmestres de ‘klettes’, mais c’est la N-VA qui a fermé des milliers de places d’accueil de migrants » », Adrien de Marneffe et Nicolas Gobiet, 25 août 2026
  11. SPF Finances / Douanes belges, chiffres des saisies au port d’Anvers-Bruges, conférence de presse du 21 janvier 2026 et communiqué du 14 juillet 2026
  12. VRT NWS, « Au port d’Anvers, la douane a saisi 55 tonnes de cocaïne et de plus en plus de marijuana en 2025 », 21 janvier 2026
  13. Police fédérale, « Trafic de cocaïne via le port d’Anvers : chiffres annuels », janvier 2026
  14. La Libre, « Et si on changeait de stratégie anti-drogue en arrêtant de criminaliser les consommateurs ? », 26 septembre 2022
  15. L’Avenir, « Narcotrafiquants, émeutiers ou jeunes délinquants : le gouvernement Arizona aiguise son arsenal sécuritaire », 3 février 2025
  16. La Dernière Heure, « Sécurité et prévention : le Brugov fait passer à la trappe 14 projets sur 39 », 27 juillet 2026
  17. BX1, « Prévention à Bruxelles : les coupes budgétaires sont confirmées, 14 projets ne seront pas reconduits en 2026 », 4 août 2026
  18. RTBF, « Asile : manifestation annoncée contre la suppression de 1000 places d’accueil à Bruxelles », 7 août 2026
  19. La Dernière Heure, « Accueil des demandeurs d’asile : Ahmed Laaouej dénonce la suppression de places par le fédéral à Bruxelles », 11 juillet 2026
  20. La Dernière Heure, « 1.000 places d’accueil supprimées en quelques jours : Médecins du monde craint une crise sanitaire », 16 juillet 2026
  21. L’Avenir, « Crise de l’hébergement d’urgence à Bruxelles : en juillet, le Samusocial a dû refuser 238 enfants dont 15 nourrissons », 12 août 2026
  22. Fédération AMA, « Brussels Deal : la Belgique à l’aube d’une nouvelle crise humanitaire ? », août 2026
  23. Communication publique du Samusocial, « 1000 places en moins : un arrêt brutal de perspectives », août 2026

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