Mardi 4 août, vers midi, rue Beeckman à Uccle, des employés ont ressorti d’un bâtiment la nourriture qu’ils venaient d’y déposer la veille. Quelques dizaines de personnes qui avaient défait leurs valises le lundi ont dû les refaire le mardi. Destination : Koekelberg, le bâtiment qu’elles venaient tout juste de quitter, celui-là même que l’opérateur chargé de les héberger décrit comme présentant de nombreuses défaillances infrastructurelles.
Elles n’ont rien décidé. Elles n’ont été consultées à aucun moment. Depuis sept semaines, leur sort se joue devant un tribunal, dans une salle où personne ne parle en leur nom, et elles l’apprennent par leurs éducateurs, entre deux cartons.
Reprenons la chronologie, parce qu’elle est courte et qu’elle dit tout.
Le 17 juin 2026, un courrier annonce aux riverains de la rue Beeckman qu’un centre d’accueil pour demandeurs de protection internationale s’installera dans l’ancienne maison de repos Armonea. Le centre existe déjà : il fonctionne à Koekelberg depuis 2020, il est géré par le Samusocial pour le compte de Fedasil, et il déménage à la demande de l’agence fédérale. Ses résidents sont connus, recensés, encadrés. Ils sont 238 selon la fiche du Samusocial, 230 dans la plupart des communications de presse. Environ 60 % d’entre eux sont des familles, très majoritairement monoparentales, et dans ces familles, ce sont surtout des enfants. S’y ajoutent des hommes et des femmes isolés, ainsi que trois mineurs étrangers non accompagnés.
Le 24 juin, entre 200 et 300 personnes assistent à la réunion d’information organisée par la commune. Les questions portent sur la sécurité, la mobilité, le stationnement, la densité du projet et le manque de concertation. Fin juin, une pétition circule. Elle s’intitule « SAVE UCCLE » et réclame la suspension et l’annulation du projet de centre Fedasil pour 230 migrants. Elle dépassera les 1.300 signatures.
Début juillet, des riverains introduisent une procédure en référé fondée sur des arguments urbanistiques. Le collège échevinal désigne un avocat et la commune s’associe formellement à la démarche. Le 10 juillet, le tribunal de première instance de Bruxelles suspend provisoirement l’installation jusqu’au 31 juillet, sous peine d’une astreinte de 1.000 euros par jour plafonnée à 50.000 euros. Le déménagement prévu le 14 juillet n’a pas lieu, alors que les affaires personnelles des résidents étaient déjà emballées.
Fin juillet, la juge se dessaisit du dossier pour raisons médicales impérieuses. Tout est à recommencer devant un nouveau magistrat, avec une audience fixée au 5 août et une décision sur le fond attendue à la mi-août.
Le 3 août, estimant que l’ordonnance du 10 juillet avait expiré à minuit le 31 juillet, le Samusocial lance le déménagement. La bourgmestre faisant fonction d’Uccle, Valentine Delwart (Liste du Bourgmestre, MR), dénonce un passage en force et annonce que les services techniques communaux n’y prêteront pas la main. Le même jour, une nouvelle requête est introduite par des riverains. Elle n’est notifiée au Samusocial qu’à 22 heures. Le 4 août, l’installation est de nouveau suspendue. Les valises repartent.
Sur le plan strictement juridique, les deux camps tiennent des positions défendables et il n’appartient pas à une page Facebook de trancher un litige urbanistique. Les riverains requérants affirment publiquement qu’ils ne contestent ni la nature ni les objectifs du centre, mais la capacité du bâtiment : une maison de repos conçue pour 74 résidents, appelée à en accueillir 238, dans une voirie résidentielle étroite et à sens unique. Le Samusocial soutient de son côté que l’ordonnance du 3 août confirme que l’interdiction précédente ne valait que jusqu’au 31 juillet, et que l’installation opérée à partir du 3 août était donc parfaitement légale.
Chacun plaide. Chacun communique. Et pendant ce temps, 238 personnes font et défont leurs sacs au gré des notifications d’huissier.
Ce que ce dossier révèle dépasse très largement Uccle, et c’est là que le regard doit se déplacer.
Depuis janvier 2022, l’État belge a été condamné à plus de 16.000 reprises pour ne pas avoir hébergé des demandeurs d’asile. En avril 2026, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la Belgique pour avoir laissé quatre personnes dans le dénuement, y compris en hiver, malgré une décision définitive du tribunal du travail. La Cour constitutionnelle et le Conseil d’État ont rappelé la ministre de l’Asile et de la Migration Anneleen Van Bossuyt à l’ordre. Près de 500 travailleurs de Fedasil ont signé une lettre ouverte se désolidarisant de ce qu’ils qualifient de violations quotidiennes de l’État de droit et de la dignité humaine. Et en juillet 2026, la même ministre a annoncé la suppression de 700 places du Brussels Deal, après 300 déjà validées le 30 juin.
Voilà le cadre. Un pays qui ferme des places d’accueil pendant qu’il est condamné par milliers pour ne pas en offrir assez. Un réseau structurellement saturé, dont chaque mètre carré devient un enjeu de bataille rangée, parce qu’il n’y a plus de marge, plus de plan B, plus de bâtiment de secours.
Dans ce contexte de pénurie organisée, le moindre déménagement se transforme en crise. Et c’est précisément ce que produit une politique de raréfaction : elle met les communes en concurrence, elle place les opérateurs devant des choix impossibles, et elle transforme des familles en variables d’ajustement.
Il faut ensuite regarder la carte. Le centre quitte Koekelberg, l’une des communes aux revenus les plus bas du pays, pour Uccle, qui figure en tête du classement bruxellois des revenus. Le bâtiment de Koekelberg présentait de nombreuses défaillances infrastructurelles selon l’opérateur lui-même. Cela n’a déclenché aucune procédure en référé, aucune pétition à 1.300 signatures, aucune désignation d’avocat par un collège échevinal. Pendant des années, des familles ont vécu dans un bâtiment défaillant sans que cela n’émeuve personne au-delà des travailleurs sociaux qui le signalaient.
Il aura suffi que le même dispositif franchisse quelques kilomètres vers le sud pour que se déploient, en trois semaines, une pétition, deux collectifs, une action en référé, un avocat communal et un feuilleton judiciaire.
Une objection s’impose ici, et elle est sérieuse. Le centre de Koekelberg fonctionnait depuis 2020, sans changement soudain d’affectation. Un dispositif installé de longue date ne suscite pas les mêmes réflexes qu’une annonce tombée à moins d’un mois de l’échéance, et cela explique honnêtement une part de l’écart. Le manque de concertation préalable a été relevé par tous les camps, y compris par la commune, et cette critique-là est fondée.
Il reste que l’inégalité de traitement est un fait objectif, indépendant des intentions. Quand les moyens juridiques, le temps disponible, les réseaux et le capital culturel sont concentrés d’un côté de la ville, les mêmes normes ne produisent pas les mêmes effets selon le code postal. À Koekelberg, un bâtiment défaillant restait un bâtiment défaillant. À Uccle, une capacité contestée devient en trois semaines un dossier judiciaire avec astreintes. Le droit est le même. L’accès au droit ne l’est pas.
Un dernier élément mérite d’être versé au dossier, avec les précautions qui s’imposent. Selon BruxellesToday, l’annonce du projet a d’abord circulé sur un groupe Facebook local via un message anonyme au ton ouvertement raciste appelant à protester contre l’arrivée du centre. Ce message n’engage évidemment ni les riverains ni les collectifs, qui ont pris ensuite une orientation tout autre. Mais il rappelle sur quel terrain ces mobilisations démarrent, et pourquoi le vocabulaire compte. Une pétition qui s’intitule « SAVE UCCLE » et qui parle de 230 migrants n’est pas neutre : elle désigne un danger et une population, et elle fabrique une opposition entre un lieu à sauver et des gens dont il faudrait le sauver. Cette lecture est la nôtre et nous l’assumons comme telle.
Car il existe une autre Uccle, et elle a parlé !
Le Collectif pour une Uccle hospitalière et sans visite domiciliaire et Uccle Solidaire ont lancé une contre-pétition en soutien au centre, qui a largement doublé le nombre de signatures de la première. Leur message tient en une phrase : ils refusent que les opposants parlent au nom de toute la commune. Il y a donc, dans cette commune, au moins autant d’habitants prêts à signer pour accueillir que pour empêcher. Ce n’est pas Uccle contre les demandeurs d’asile. C’est un rapport de forces interne à Uccle, et il est bien plus équilibré que le récit médiatique et les clichés ne le laissent croire.
Il reste une question que personne ne pose, et c’est peut-être la plus concrète de toutes : que deviennent les enfants ?
La rentrée scolaire, c’est dans moins de quatre semaines. Les enfants du centre de Koekelberg étaient scolarisés dans des écoles avec lesquelles le Samusocial avait noué des partenariats. Un déménagement vers Uccle signifie de nouvelles inscriptions, de nouveaux trajets, de nouveaux dossiers, de nouvelles équipes éducatives à mobiliser. Un déménagement annulé, puis reprogrammé, puis peut-être annulé de nouveau à la mi-août, signifie qu’aucune école ne sait aujourd’hui combien d’élèves elle accueillera le 1er septembre, ni dans quelle commune.
Quiconque a déjà géré une inscription tardive sait ce que cela représente. Multipliez par plusieurs dizaines d’enfants, en plein mois d’août, dans deux communes différentes, avec un calendrier suspendu à une décision de justice. Ce n’est pas un détail administratif. C’est une scolarité qui commence dans le désordre, pour des enfants dont beaucoup ont déjà connu des trajectoires suffisamment chaotiques.
Depuis sept semaines, ce dossier a produit deux pétitions, deux collectifs, trois ordonnances, un dessaisissement de magistrat, une désignation d’avocat communal, des communiqués, des publications Facebook de bourgmestre et des dizaines d’articles.
Nous n’avons trouvé, dans tout cela, aucune parole de résident. Pas une seule.
On a parlé de leur nombre, de leur densité au mètre carré, de leur impact sur le stationnement et sur la tranquillité d’une voirie. On a plaidé pour eux, contre eux, à leur sujet. On ne leur a pas donné la parole.
238 personnes. Zéro voix au chapitre.
C’est peut-être là, au fond, le vrai scandale de la rue Beeckman. Pas le litige urbanistique, qui sera tranché à la mi-août et qui a ses raisons. Mais le fait qu’une politique d’accueil puisse se discuter pendant sept semaines, mobiliser des juges, des avocats, des collèges et des milliers de signatures, sans que celles et ceux qu’elle concerne au premier chef ne soient jamais considérés comme des interlocuteurs.
Le droit à la dignité ne commence pas au moment où l’on obtient un lit. Il commence au moment où l’on cesse d’être un chiffre dans le dossier de quelqu’un d’autre.
[Édition post-publication] Erratum. Nous écrivions qu’aucune parole de résident n’a été recueillie sur ce dossier. C’est inexact : des témoignages ont bien été diffusés, notamment sur BX1. En revanche, les personnes concernées n’ont été associées à aucun moment au processus de décision qui détermine où elles dormiront. C’est cela que nous voulions dire, et c’est cela qui reste vrai. Merci au lecteur qui l’a signalé.
Sources :
- BX1, publication du 4 août 2026 sur la suspension du déménagement
- RTBF, « A peine installés, les premiers résidents du centre Fedasil à Uccle vont déjà quitter les lieux », 4 août 2026
- RTBF, « Centre Fedasil à Uccle : le Samusocial installe les premiers résidents, la bourgmestre dénonce un passage en force », 3 août 2026
- RTBF, « Nouveau centre Fedasil à Uccle : la juge se dessaisit, l’ouverture encore reportée », 29 juillet 2026
- RTBF, « Uccle : l’arrivée d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile divise dans la population », 26 juin 2026
- La Libre, « La justice stoppe le déménagement du centre d’accueil du Samusocial à Uccle », 4 août 2026
- La DH, « Centre Fedasil à Uccle : les résidents arriveront finalement avant la décision de justice », 3 août 2026
- La DH, « L’arrivée d’un centre Fedasil suscite des inquiétudes à Uccle : des riverains vont en justice, la commune les soutient », 9 juillet 2026
- La DH, « Centre pour demandeurs d’asile à Uccle : la justice suspend le déménagement », 12 juillet 2026
- L’Avenir, « Des Ucclois lancent une contre-pétition en soutien au centre Fedasil », 16 juillet 2026
- BruxellesToday, « Un centre du Samusocial pour demandeurs d’asile serait sur le point d’ouvrir à Uccle », 20 juin 2026
- BruxellesToday, « La justice suspend provisoirement l’ouverture du centre Fedasil à Uccle »
- BruxellesToday, « Uccle s’associe à des riverains dans une action face à la justice »
- Commune d’Uccle, communiqué « Centre d’accueil Samusocial rue Beeckman », uccle.be
- Pétition « SAVE UCCLE », Change.org
- BX1, « Crise de l’accueil en Belgique : Anneleen Van Bossuyt défie la justice, Frédéric Van Leeuw alerte sur l’État de droit », janvier 2026
- La Libre, « Une décision de la ministre Van Bossuyt fait bondir les responsables bruxellois », 16 juillet 2026
- Moustique et L’Avenir, sur la condamnation de la Belgique par la CEDH, 9 avril 2026
- Samusocial Brussels, présentation du centre de Koekelberg

