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Rue Beeckman : c’est fini, et ça ne fait que commencer

Le juge des référés a autorisé l’installation du centre d’accueil rue Beeckman, à Uccle. C’est fini, et ça ne fait que commencer.

C’est fini, et ça ne fait que commencer.

Le juge des référés a rendu mercredi une décision autorisant l’installation du centre d’accueil dans l’ancienne maison de repos de la rue Beeckman, à Uccle. Le Samusocial l’a annoncée jeudi. Après six semaines de suspensions, d’ordonnances, d’astreintes et de valises faites puis défaites, les 238 personnes concernées vont pouvoir quitter le bâtiment de Koekelberg que leur opérateur qualifie lui-même de défaillant.

Sauf que le jugement ne donne pas raison à un camp contre l’autre.

Selon la commune, le tribunal reconnaît qu’un changement d’affectation du bâtiment est bien en jeu, et que le Samusocial devra déposer à bref délai une demande de permis d’urbanisme accompagnée d’une demande de changement d’affectation. Ce sont les autorités régionales qui trancheront. Une enquête publique sera organisée dans les mois qui suivent, au cours de laquelle riverains, services communaux et toute personne intéressée pourront déposer leurs observations.

Autrement dit, les requérants ont perdu la bataille du calendrier et gagné celle du droit. Le centre s’installe, mais il s’installe en irrégularité provisoire, en attendant un permis que la Région peut accorder ou refuser.

Nous connaissons la suite, parce qu’elle existe déjà. À Molenbeek, une ancienne maison de repos transformée en centre Fedasil avait fait l’objet du même type de recours. La Cour d’appel avait donné raison aux riverains à l’automne 2022 et imposé une demande de permis. Un accord temporaire avait permis aux demandeurs d’asile de rester le temps qu’une autre solution soit trouvée. Le déménagement était promis pour mars 2024. Des demandeurs d’asile y logent toujours. Voilà ce que dure le provisoire dans ce pays.

Valentine Delwart, bourgmestre faisant fonction, annonce une charte définissant les obligations et les droits de la commune, des riverains, du Samusocial et de Fedasil. Elle déclare : « Le tribunal a dit le droit. Mon rôle, à présent, est d’accompagner ce déménagement du mieux possible. » Le ton a changé par rapport au 3 août. Prenons-en acte.

Reste à parler d’argent, puisque tout l’été on nous a expliqué que c’était là le vrai sujet.

Selon des éléments de la procédure rapportés par L’Écho, le loyer du bâtiment ucclois s’élèverait à 76.172 euros par mois, soit 914.064 euros par an. Sur un bail de dix ans, plus de 9 millions d’euros. Ces chiffres ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux, en gros caractères jaunes sur fond noir, avec cette conclusion : plus de 39.000 euros par place et par an.

Ce dernier chiffre est faux.

914.064 euros divisés par 230 places donnent 3.974 euros par place et par an. Les 39.000 euros, ce sont dix ans de loyer par place, pas un an. Le visuel qui a tourné tout l’été multiplie donc par dix le coût annuel réel, en utilisant ses propres données. Une calculatrice suffit à le vérifier.

Et puisque nous en sommes à suivre l’argent, allons jusqu’au bout. Le bâtiment de la rue Beeckman, 4.960 mètres carrés construits en 2015, appartient à Inclusio, une société immobilière qui le mentionne elle-même dans son portefeuille. Ces 914.064 euros annuels ne financent pas le confort des demandeurs d’asile. Ils rémunèrent les actionnaires d’une foncière. La question de l’argent public était légitime. Elle ne menait simplement pas là où on voulait nous emmener.

Notons au passage que 4.960 mètres carrés pour 238 personnes, cela fait un peu moins de 21 mètres carrés par personne. On peut discuter de la configuration des lieux, des chambres, des espaces communs. On peut difficilement parler d’entassement.

Restent les pétitions, dont on a beaucoup parlé sans jamais donner les compteurs.

Au 20 août : 3.170 signatures pour #NotInMyName Uccle, contre 2.624 pour SAVE UCCLE. La pétition de soutien au centre a été lancée le 13 juillet, celle des opposants le 22 juin. Partie trois semaines plus tard, elle compte 546 signatures d’avance.

Une précision d’honnêteté que personne n’a faite dans ce dossier : ce sont deux pétitions en ligne, ouvertes au monde entier. Aucune des deux ne mesure l’opinion uccloise. Écrire que 1.800 ou 2.600 Ucclois s’opposent au centre est une affirmation que rien ne permet de soutenir. Et nous ne l’écrirons pas davantage dans l’autre sens.

Ce qu’on peut comparer, en revanche, ce sont deux dynamiques. Même plateforme, même mécanique, même sujet. L’une des deux campagnes est partie trois semaines plus tard et compte aujourd’hui plus de signatures. Cela ne dit rien de ce que pense Uccle puisque nous avons expliqué que la pétition est en ligne, ouverte et ne permet pas d’authentifier la commune des signataires. Cela dit simplement que le camp de l’opposition n’a jamais eu le monopole de la mobilisation, contrairement au récit qui a dominé tout l’été.

Signalons enfin, parce que c’est un fait et non un procès d’intention, que le groupe nationaliste NATION a publiquement revendiqué avoir soutenu l’action des riverains et appelé ses lecteurs à signer la pétition SAVE UCCLE, dans un texte qui met en doute la qualité même de réfugié des personnes concernées. Les collectifs de riverains ne sont responsables ni de ce soutien ni de ces mots. Mais quand une mobilisation attire ce genre de renfort, la question du vocabulaire employé cesse d’être un détail. La DH relève d’ailleurs que l’arrivée de ce centre s’est accompagnée d’innombrables messages racistes et haineux sur les réseaux sociaux.

Un dernier détail, qui n’en est pas un. Regardez la photographie qui illustre la pétition SAVE UCCLE. Ce n’est pas la rue Beeckman, et n’importe qui peut le constater : la rue Beeckman est une voirie résidentielle étroite, bordée d’habitations, tout le monde peut aller voir. L’image montre une artère bruxelloise bien plus large, un trottoir jonché de détritus, des barrières Nadar et un groupe d’hommes qui attendent. Ceux qui traversent Bruxelles reconnaîtront les abords du Petit-Château, le centre d’arrivée de Fedasil, où se pressent des personnes sans hébergement, à des kilomètres d’Uccle et sans aucun rapport avec les familles de Koekelberg. Illustrer une pétition contre l’arrivée de familles déjà hébergées, déjà encadrées, dont les enfants sont déjà scolarisés, par l’image d’un tout autre lieu et d’un tout autre public, c’est faire dire à l’image ce que le texte n’osait pas écrire.

Et donc, six semaines plus tard, où en sommes-nous ?

Trois ordonnances, un dessaisissement de magistrat, quatre heures d’audience, dix avocats, deux pétitions, près de 6.000 signatures cumulées, un avocat communal, des visuels par dizaines, un chiffre erroné qui a circulé pendant tout un été et une photographie qui montre autre chose que ce qu’elle prétend.

Et toujours pas la moindre consultation des habitants du quartier, à qui on a annoncé le projet par toutes-boîtes le 17 juin pour une ouverture le 14 juillet.

Quant aux 238 personnes concernées, soyons précis, parce que la nuance compte. Certaines ont parlé à la presse cet été, d’autres non, et c’est leur droit le plus strict. Quand on est en procédure d’asile, prendre la parole publiquement n’est jamais anodin. Cela expose, cela laisse des traces, cela peut se retourner contre soi. Le silence n’est pas ici une privation de voix, c’est souvent une protection, et il n’appartient à personne de leur reprocher de s’en servir.

Ce qui est en cause est ailleurs. Elles n’ont été associées à aucun moment à la décision qui détermine où elles dorment. Ni consultées sur le calendrier, ni informées à temps des reports, ni parties à une procédure qui les concernait au premier chef. Et c’est précisément parce qu’elles ne peuvent pas parler sans risque que tous les autres se sont sentis libres de parler à leur place pendant six semaines, sans jamais être contredits.

L’enquête publique qui accompagnera la demande de permis sera la première fois que quelqu’un demandera formellement son avis à quelqu’un dans ce dossier. Elle aura lieu après le déménagement.

Ce n’est pas un raté de procédure. C’EST la procédure.

[Mise à jour, 22 août 2026]

Deux corrections et un complément.

Première correction, et elle porte sur nous. Nous écrivions que le centre s’installe en irrégularité provisoire, en attendant un permis. C’est inexact, et la formulation était de nous.

Le droit bruxellois prévoit un régime particulier. Par un arrêté du 1er juin 2022, publié au Moniteur, le Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale a instauré une dispense temporaire et exceptionnelle de permis d’urbanisme pour les aménagements de lieux d’accueil de demandeurs de protection internationale, en réponse à l’afflux de personnes déplacées consécutif à l’invasion de l’Ukraine. Ce régime a été prolongé par arrêtés successifs. Il dispense de permis, mais aussi des mesures de publicité et du rapport d’incidence normalement exigés pour un équipement d’intérêt collectif de plus de 1.000 mètres carrés.

Autrement dit, l’installation ne se fait pas en marge de la loi. Elle se fait en application d’une dérogation que la Région a elle-même votée. Ce n’est pas un détail sémantique : dire d’un centre d’accueil qu’il est irrégulier, quand il bénéficie d’un régime légal explicite, c’est alimenter exactement le récit que nous dénoncions dans le corps de l’article. Nous corrigeons.

Précisons que ce régime n’est pas incontesté. Dans plusieurs avis, la section de législation du Conseil d’État a pointé une incertitude sur la question de savoir si le Gouvernement pouvait, par arrêté, dispenser de permis des projets que le législateur bruxellois a expressément soumis à un rapport d’incidence, et a suggéré une clarification du CoBAT. Le Gouvernement n’a pas partagé cette lecture et a maintenu son texte. Le débat juridique existe donc, mais il porte sur la validité d’une norme régionale, pas sur la légalité du comportement du Samusocial.

Deuxième correction, sur le bâtiment. Nous parlions d’un immeuble construit en 2015 pour 74 pensionnaires. Selon L’Écho, il s’agit d’un bâtiment d’environ 5.000 mètres carrés rénové en 2015, propriété de Cofinimmo, qui le louait à Armonea pour une maison de repos de bon standing de 80 pensionnaires, fermée en 2022 notamment sous l’effet du covid et vide depuis. Le chiffre exact de la capacité antérieure varie selon les sources, entre 70 et 80. Sur ce point, les opposants avaient donc raison quant à l’ordre de grandeur : l’écart avec 238 personnes est réel, et c’est bien la question que soulevait le recours.

Complément, et il change la perspective. Dans un article du 1er août signé Julien Balboni, L’Écho a reconstitué la chaîne de décision, et personne ne l’avait fait.

Le loyer y est sourcé : selon des éléments tirés de la procédure judiciaire et obtenus par le quotidien, 76.172 euros par mois versés à Inclusio, pour un bail de dix ans. Personne n’a souhaité commenter ce chiffre. Inclusio est une société immobilière réglementée, cotée en bourse, spécialisée dans l’immobilier social, propriétaire de huit centres d’accueil pour demandeurs d’asile. Elle a racheté l’immeuble à Cofinimmo. Ces 914.064 euros annuels ne financent donc pas le confort des résidents : ils paient un loyer à une foncière dont l’hébergement social est le modèle économique. C’est légal, ce n’est pas nécessairement critiquable, mais c’est là que va l’argent public dont on nous a parlé tout l’été.

La chaîne des acteurs, ensuite : le vendeur Cofinimmo, l’acheteur Inclusio, le locataire Fedasil, l’intermédiaire Samusocial, la ministre de l’Asile et de la Migration, et l’inspecteur des Finances. Et c’est au mois de juin que la ministre Anneleen Van Bossuyt appose sa signature sur le projet, ce qui valide le déménagement de juillet. La ministre qui annonçait quelques semaines plus tard la suppression de jusqu’à 1.000 places d’accueil à Bruxelles a personnellement signé celle-ci.

Le jour même de cette signature, la directrice générale du Samusocial appelle la bourgmestre faisant fonction d’Uccle, qui dit être tombée des nues. Valentine Delwart déclare au quotidien : « Je regrette la politique du fait accompli dans le chef de Fedasil et du Samusocial. L’information nous a été donnée si tardivement que des riverains se sont sentis brutalisés. » Et : « Ici, la stratégie prise par Fedasil a pour effet de confronter, pas de lier. » Elle ajoute que les riverains étaient en droit de saisir la justice pour vérifier le respect du droit, et regrette l’amalgame avec les réactions aux relents racistes qu’on a pu lire ou entendre.

Sur ce point, il faut lui donner raison, et cela nuance notre propre texte. L’Écho décrit des riverains dont les griefs dominants sont un changement brutal, une peur de l’inconnu et la colère face au manque de dialogue, et qualifie d’ultra minoritaires ceux qui ont tenu des propos xénophobes. Un voisin cité anonymement précise ne faire aucune considération sur l’origine ou la couleur de peau.

Le quotidien apporte enfin deux éléments que nous n’avions pas. Antoine Roblain, chercheur à l’ULB, qui a spécifiquement étudié les réactions aux installations de centres d’accueil, décrit un sentiment de menace fondé sur un imaginaire de violence et d’insécurité, alors que les tensions réelles de ces centres restent internes, des études de la KUL et de l’ULiège constatant qu’il est très rare qu’il se passe quelque chose à l’extérieur. Et le directeur général d’Inclusio raconte qu’en 2025, sa société a racheté un immeuble avenue de Lima à Laeken, où le Samusocial hébergeait déjà 350 demandeurs d’asile depuis plus d’un an. Le communiqué de rachat a déclenché des protestations de riverains, auxquels il a fallu faire remarquer que le centre était là depuis plus d’un an sans que personne ne s’en soit aperçu.

Ce que tout cela déplace. Notre article visait juste sur un point, le chiffre de 39.000 euros par place et par an, qui reste faux d’un facteur 10. Il visait à côté sur un autre, en qualifiant d’irrégulière une installation légalement dispensée. Et il manquait l’essentiel, que L’Écho a mis au jour : un projet ficelé entre cinq acteurs, signé en juin par une ministre pour une installation le 14 juillet, annoncé aux habitants par toutes-boîtes à trois semaines de l’échéance.

Une colère produite par un procédé pareil n’appartient ensuite à personne. Elle est disponible. Et d’autres viennent la ramasser.

Sources :

  1. BX1, « Uccle : la justice débloque le déménagement du centre Fedasil », 20 août 2026
  2. La DH, « La justice autorise l’installation d’un centre Fedasil rue Beeckman à Uccle », 20 août 2026
  3. La Libre, « Après le blocage des riverains, le centre Fedasil pourra finalement se préparer à l’accueil », 20 août 2026
  4. La Libre, « Des riverains s’opposent à l’installation d’un centre Fedasil à Uccle », Vincent Rocour, 5 août 2026
  5. La DH, « Home Sebrechts occupé par Fedasil à Molenbeek : le déménagement promis en mars 2024 n’a toujours pas eu lieu », 7 juillet 2025
  6. PAN, compte-rendu de l’audience du 12 août 2026
  7. Inclusio, fiche portefeuille du bâtiment Tillens, rue Beeckman 26 à Uccle
  8. Change.org, pétitions « NotInMyName Uccle : plus grande que la peur » et « SAVE UCCLE », compteurs relevés le 20 août 2026
  9. NATION, « Contre Fedasil à Uccle et ailleurs », 13 août 2026
  10. Commune d’Uccle, « Centre d’accueil Samusocial rue Beeckman », uccle.be
  11. L’Écho, « L’intégration des centres d’accueil, un casse-tête sans fin », Julien Balboni, 1er août 2026.

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