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Laurent Louis et l’affaire Lenoci : une semaine

Une semaine. C’est le temps qu’aura duré la tentative de Laurent Louis de s’installer au centre de l’affaire Lenoci.

Une semaine. C’est le temps qu’aura duré la tentative de Laurent Louis de s’installer au centre de l’affaire Lenoci. Sept jours entre la vidéo où l’ancien député annonçait lui-même le changement d’avocat de Grégory Lenoci et le communiqué où il assure que « il n’a jamais été question de transformer le procès de mon ami Grégory Lenoci en lutte contre le système ou contre l’institution judiciaire ». Entre les deux, un avocat qui claque la porte, un autre qui la ferme à clé, et une institution judiciaire qui a rappelé les règles. Ce feuilleton mérite d’être raconté, car il dit quelque chose de rassurant sur ce pays.

Reprenons. Le 20 août, le tribunal correctionnel de Namur condamne en première instance Grégory Lenoci à 17 ans de prison pour tentative d’assassinat sur son voisin. Dans la salle, parmi ses soutiens, Laurent Louis. Le 24, Me Etienne Gras, qui portait le dossier depuis le début, annonce à Belga qu’il se retire : la famille a choisi un autre conseil après avoir été contactée par l’ancien député. L’information circulait déjà, par une vidéo de Laurent Louis sur les réseaux sociaux, où il présentait le futur avocat comme un proche de Me Sébastien Courtoy, connu pour la défense de Mehdi Nemmouche. La réaction de Me Gras tient en une phrase : « Il n’est pas question que je joue dans cette pièce ».

Pour comprendre le mot, il faut rappeler qui est Laurent Louis, car une partie de ceux qui découvrent son nom n’avaient pas l’âge de voter quand il siégeait à la Chambre. Élu député fédéral en 2010 sur les listes du Parti Populaire, exclu quelques mois plus tard, fondateur ensuite de Debout Les Belges, il a construit sa notoriété sur un thème précis : l’existence supposée de réseaux pédophiles protégés par les élites belges. En avril 2012, il convoque une conférence de presse pour les dénoncer et diffuse des photos issues des rapports d’autopsie de Julie et Mélissa, deux victimes de Marc Dutroux. Jean-Denis Lejeune exige sa démission, les députés quittent l’hémicycle quand il monte à la tribune. Il publie sur son blog des listes de personnalités qu’il présente comme des pédophiles, traite le Premier ministre Elio Di Rupo de « pédophile », voit son immunité levée fin 2013.

La suite se lit dans les archives judiciaires. En 2017, la cour d’appel de Bruxelles le reconnaît coupable de diffamation et de négationnisme, ce dernier chef pour avoir relativisé l’ampleur de la Shoah, et lui accorde une suspension probatoire du prononcé à une condition restée célèbre : visiter un camp d’extermination nazi par an pendant 5 ans et en publier le compte-rendu. Il est acquitté du recel des photos d’autopsie. Laurent Louis répète aujourd’hui qu’il a « toujours été acquitté ». La DH a rappelé en 2025 que la suspension du prononcé est une mesure de faveur, pas un acquittement, et que son casier mentionne aussi une condamnation en France pour contrefaçon et menaces, dans le conflit qui l’a opposé à Dieudonné, dont il fut un temps le compagnon de route.

Voilà l’homme qui, 14 ans après avoir brandi des photos de victimes de Dutroux, réapparaissait dans le dossier le plus inflammable que la Belgique ait connu depuis sur ce thème. On comprend l’aimant. L’affaire Lenoci contient tout ce dont son discours a toujours eu besoin : un pédocriminel condamné réellement laissé sans surveillance réelle, des plaintes réellement restées sans suite, une colère populaire réelle. Nous avons documenté ces défaillances dans notre précédent article, et elles n’ont besoin d’aucun complot pour être scandaleuses. Entre exiger des comptes sur un suivi de probation qui n’a pas fonctionné et affirmer que la justice protège les pédophiles, il y a la différence entre le journalisme et la théorie du complot.

Et c’est précisément cette différence que la nouvelle défense a tracée. Le 27 août, la DH révèle le nom du nouveau conseil : Me Michel Degrève, pénaliste bruxellois formé auprès de Me Courtoy, dont le parcours compte plusieurs acquittements dans des dossiers très exposés, dont un en appel dans « La Bagarre de Stalingrad ». Il annonce étudier une plainte contre l’État pour dysfonctionnement. La presse s’interroge sur le rôle de Laurent Louis, la polémique enfle. Le 31 août, l’ancien député publie son communiqué : intervention « strictement personnelle », aucune volonté d’utiliser le dossier à des fins politiques, consigne donnée aux soutiens de ne plus présenter Lenoci en héros ni d’appeler à se faire justice soi-même, et cette phrase : « C’est maintenant à Michel Degrève, et à lui seul, d’établir la stratégie qu’il adoptera lors du procès en appel. »

Me Degrève, le même jour, ne laisse aucune ambiguïté. « La défense du père de famille est menée exclusivement par ses avocats. » Aucune stratégie « anti-système ». Un appel au « respect de l’État de droit et des magistrats de l’ordre judiciaire ». Et une mise au point qui vaut congé : « Les éventuelles déclarations faites par Monsieur Louis, ou d’autres politiques, n’engagent que ceux qui les tiennent. » L’avocat nuance sur un point, et il a raison : examiner d’éventuels dysfonctionnements dans le dossier ne revient pas à remettre en cause l’institution judiciaire, ces éléments éclairent « un contexte indispensable à l’appréciation de la cause ». C’est exactement la ligne de crête. Une plainte contre l’État pour dysfonctionnement, c’est la colère du quartier de Jambes qui prend enfin le chemin du droit plutôt que celui de la vidéo virale.

Entre-temps, l’institution avait parlé, et le camp de Georges-Louis Bouchez aussi. Le 23 août, le Collège des cours et tribunaux condamnait les menaces et les appels à se faire justice soi-même, et invitait les responsables politiques « à respecter l’indépendance du pouvoir judiciaire ». Le président du MR, qui avait jugé le verdict « inique et disproportionné » sur X dès le soir du jugement, a reçu la réplique de l’intérieur. Pascal Rodeyns, avocat pénaliste et conseiller communal MR à Liège, a écrit sur Facebook : « Not in my name ! Être libéral, c’est le respect de la séparation des pouvoirs et s’abstenir de commenter une décision judiciaire à chaud, a fortiori qui va faire l’objet d’un appel. Par ailleurs, connaître un dossier pénal ne se résume pas à lire une revue de presse. C’est du populisme de boutiquier. » Le président du tribunal de Namur, le Conseil supérieur de la Justice, le Collège, un pénaliste libéral, puis les avocats de la défense eux-mêmes : en dix jours, tout le monde judiciaire a dit la même chose.

Reste ce qui ne se voit pas dans les communiqués. Une cagnotte de soutien qui dépasse 85.000 euros. Une audience en appel devant la cour d’appel de Liège qui n’aura probablement pas lieu avant le premier semestre 2027. Un homme dans un état végétatif. Un enfant d’environ 6 ans dont on parle comme d’un motif de procès. Et un quartier qui attend toujours qu’on lui explique pourquoi un pédocriminel condamné a pu vivre entouré d’enfants sous un contrôle de papier. Sur ce point, la question de Me Degrève est la bonne, et elle est la nôtre depuis le début.

La famille Lenoci a le droit absolu de choisir son conseil, et elle a fini par choisir un avocat plutôt qu’un metteur en scène. Ce n’est pas rien. Dans un pays traumatisé par Dutroux, où chaque affaire de ce type attire ceux qui vivent de la colère des autres, le simple fait qu’une défense pénale refuse publiquement de devenir une tribune est une petite victoire de l’État de droit. Il en faudra d’autres. La première sera de faire fonctionner les commissions de probation pour qu’aucun autre père ne se croie obligé de choisir entre la loi et son enfant.

Sources :

  1. Belga via L’Avenir et La Libre, « Sur conseil de l’ex-député fédéral Laurent Louis, la famille de Gregory Lenoci change d’avocat », 24 août 2026
  2. La DH, « Affaire Grégory Lenoci : Me Michel Degrève sera son nouvel avocat, une plainte contre l’Etat pour dysfonctionnement est à l’étude », 27 août 2026
  3. La DH, « Affaire Lenoci : Laurent Louis se retire de la défense légale », 31 août 2026
  4. L’Avenir, « Condamnation de Grégory Lenoci à Namur : le Collège des cours et tribunaux dénonce « insultes, menaces et appels à la justice » », 23 août 2026
  5. L’Avenir, « Procès de Nicolas Ullens, dossier Lenoci et histoires criminelles lourdes : voici les affaires qui marqueront la rentrée judiciaire 2026 », 30 août 2026
  6. L-Post, « La condamnation de Grégory Lenoci à 17 ans de prison pour avoir massacré un pédophile divise le MR », 21 août 2026
  7. 7sur7, « Bouchez juge la peine infligée à Lenoci « disproportionnée », un élu MR dénonce « du populisme de boutiquier » », 21 août 2026
  8. La Libre, « « Dans l’affaire Lenoci, Bouchez a mis les magistrats dans une situation embarrassante et bien difficile » », 29 août 2026
  9. RTBF, « Les « coups d’éclat » de Laurent Louis, un député atypique et isolé », 28 novembre 2013
  10. Cour d’appel de Bruxelles, arrêt du 20 septembre 2017 (via Epris de justice, 2017)
  11. La DH, « L’ancien député Laurent Louis poursuit Opaline Meunier devant le tribunal pour des faits de calomnie et diffamation », 27 février 2025

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