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Affaire Lenoci : 17 ans et un verdict qu’on commente sans le lire

Le 20 août, le tribunal de Namur a condamné Grégory Lenoci à 17 ans de prison. Le verdict a embrasé les réseaux avant d’être lu.

Le 20 août, le tribunal correctionnel de Namur a condamné en première instance Grégory Lenoci à 17 ans de prison pour tentative d’assassinat sur son voisin, Marc P., avec une mise à disposition du tribunal de l’application des peines pendant 10 ans. Le verdict a été accueilli aux cris de « Vive la justice populaire » et « Justice pédoland », la salle a dû être évacuée, des menaces de mort ont visé les magistrats sur les réseaux sociaux. Une bonne partie du pays a exprimé sa consternation. Cet article va déplaire. Nous l’écrivons quand même.

Rappelons les faits. Le 24 juillet 2025, à Jambes, Grégory Lenoci attire chez lui Marc P., un quinquagénaire qu’il soupçonne d’avoir abusé sexuellement de son beau-fils d’environ 6 ans, invité deux jours plus tôt à jouer aux jeux vidéo chez ce voisin. Il le roue de coups, filme la scène, la diffuse sur les réseaux sociaux, prend la fuite. Plus d’un an après, Marc P. demeure dans un état végétatif, le rapport médico-légal évoquant un statut neurologique très déficitaire. Il ne pourra probablement jamais être jugé pour les faits qui lui sont reprochés.

Car des faits lui sont reprochés, et ils sont graves. Marc P. avait été condamné en 2020 pour tentative de viol et attentat à la pudeur sur mineur, avec un sursis probatoire de 5 ans courant jusqu’en décembre 2025. Sur papier, tout existait : une Commission de probation, un assistant de justice, des visites à domicile, des conditions strictes dont l’interdiction de fréquenter des enfants. Dans la réalité du quartier, son garage restait ouvert aux enfants, jeux vidéo et cadeaux à l’appui. Le 29 juin 2025, un père du quartier dépose plainte avec sa fille de 7 ans pour des attouchements décrits avec précision. Dans les jours qui suivent, le garage reste ouvert et les enfants continuent d’y entrer : aucune fermeture préventive, aucun renforcement visible du contrôle.

La colère des parents de ce quartier est légitime. Entièrement. Un homme condamné pour tentative de viol sur mineur vivait entouré d’enfants, sous un suivi bien réel sur papier, rencontres avec un assistant de justice, thérapie imposée aux rapports rassurants, mais où chaque intervenant estimait que la surveillance de terrain relevait d’un autre.

Voilà l’écart béant entre le cadre prévu et le terrain, et cet écart, personne n’en répondra devant un tribunal.

Le jour des faits, pourtant, l’État a bougé. La veille, Lenoci avait déposé plainte. Le lendemain, son ancienne psychologue, alarmée par ses déclarations menaçantes, a contacté le magistrat de garde du parquet de Namur. Des policiers se sont rendus au domicile de Grégory Lenoci. Calme, il leur a expliqué avoir réfléchi, avoir trop à perdre, il a assuré qu’il ne ferait rien. Une heure plus tard, la vidéo de l’agression était en ligne. On peut reprocher beaucoup de choses à la chaîne judiciaire dans ce dossier. Ce jour-là, elle a été trompée par un homme qui avait déjà fixé son rendez-vous.

Et c’est bien pourquoi la condamnation est juridiquement fondée. La préméditation est documentée : le guet-apens, des SMS, les déclarations faites à la psychologue. Le tribunal s’est appuyé sur des rapports d’expertise décrivant une personnalité instable, un risque élevé de passage à l’acte violent. Les antécédents pèsent : au moment des faits, Grégory Lenoci portait un bracelet électronique pour des faits de stupéfiants, et sa double récidive générale a été retenue. Le tribunal n’a pas jugé un père désespéré au casier vierge, il a jugé un multirécidiviste qui a annoncé son intention, tendu un piège, menti aux policiers venus le raisonner, laissé un homme pour mort et diffusé les images.

On peut trouver la peine sévère. La défense a d’ailleurs annoncé son intention d’interjeter appel, la voie existe et c’est exactement à cela qu’elle sert. Ce qu’on ne peut pas faire, dans un pays démocratique, c’est menacer de mort les juges qui l’ont prononcée. « On peut critiquer une décision de justice, on peut être en désaccord avec elle », rappelle Christian De Valkeneer, président du tribunal de première instance de Namur, « mais injurier des juges, des magistrats, voire les menacer de mort comme on le voit sur les réseaux sociaux, ce n’est pas acceptable ». Quand Georges-Louis Bouchez, président du MR, qualifie publiquement le jugement d’« inique », il souffle sur ces braises. Un responsable politique qui délégitime une décision de justice parce qu’elle déplaît à l’opinion prépare un monde où la justice se rendra sous la pression de la foule. Demandez-vous qui, dans ce monde-là, sera jugé équitablement. Sûrement pas les plus faibles.

La justice privée n’a ni enquête, ni contradictoire, ni présomption d’innocence. Elle frappe sur la base d’un soupçon, d’une conviction. Ici, le soupçon s’appuyait sur un lourd passé judiciaire établi. La prochaine fois, il visera un innocent, un voisin mal-aimé, un homme isolé sur qui le quartier aura jeté son dévolu. L’histoire des lynchages ne manque pas d’exemples, et ce sont rarement les puissants qui en font les frais.

Reste la vraie question, celle que la vague d’indignation recouvre : qu’est-ce qui protège réellement les enfants ? Margaux Coquet, docteure en droit pénal et sciences criminelles à l’UCLouvain, pointe un paradoxe dans Le Soir : « cette très forte émotion contraste avec la faible prise en charge des personnes qui présentent des tendances pédophiles mais qui ne sont pas encore passées à l’acte ». Une société qui réagit très fortement une fois l’infraction commise, et qui investit très peu dans la prévention. Quand on punit, l’enfant a déjà été abusé. Le traumatisme est là, pour la vie. La seule politique qui épargne des victimes agit avant : contrôle effectif des probations, traitement des plaintes dans des délais décents, prise en charge des personnes qui se savent à risque.

Or que fait ce pays ? Fin juin 2026, sept semaines avant le verdict, Stop It Now! Bruxelles, la seule ligne d’écoute francophone destinée aux personnes attirées sexuellement par les mineurs, annonçait sa fermeture imminente, les subsides régionaux promis n’arrivant pas. Une petite centaine d’appels et de conversations par an, plusieurs centaines de sollicitations tous canaux confondus : des personnes qui cherchent de l’aide avant de commettre l’irréparable, des proches inquiets qui ne savent vers qui se tourner. La fermeture a été évitée d’extrême justesse : au lendemain d’un passage au journal télévisé de la RTBF, l’équipe apprenait que son subside 2026 serait finalement accordé. Ce subside, l’association ne l’a effectivement reçu que le 26 août, après 8 mois de fonctionnement sur fonds propres. Et rien ne garantit à ce jour son financement pour 2027. « Les personnes pourront se tourner vers des services moins spécialisés, mais le risque, c’est une hausse du risque du passage à l’acte », prévenait en juin Lola Delasselle, psychologue au Centre d’appui bruxellois. Pendant ce temps, 14 autres projets de prévention bruxellois ont purement et simplement disparu, leurs porteurs l’apprenant par la presse.

Voilà le scandale que personne ne hurle dans les prétoires. Monsieur Bouchez propose un enfermement préventif de 48 heures après toute plainte visant une personne déjà condamnée. Discutons-en. Mais pendant que son parti surenchérit sur la sévérité, le gouvernement bruxellois, dirigé par ce même parti, a laissé un des rares dispositifs qui empêchent des passages à l’acte frôler la fermeture et fonctionner 8 mois sans un euro de subside. La colère qui s’est exprimée à Namur mérite mieux que des slogans. Elle mérite des moyens pour les commissions de probation, pour les maisons de justice, pour les services de prévention. Chaque euro qui n’y arrive pas, c’est un garage qui reste ouvert.

Demain, nous parlerons des suites rocambolesques de cette affaire.

Grégory Lenoci a puni un homme sans procès. L’État a laissé un pédocriminel en liberté conditionnelle sans condition réelle. Les deux constats sont vrais en même temps. Tant que nous préférerons la vengeance à la prévention, nous continuerons à pleurer des enfants qu’on aurait pu protéger.

[Édition post-publication, 2 septembre, 13h] Un lecteur nous a signalé à juste titre une ambiguïté sur la date de la plainte de Grégory Lenoci (déposée le 23 juillet, pour des faits présumés du 22) ainsi que la nécessité de préciser la nature du suivi de probation. Le texte a été ajusté, les sources restent inchangées.

Sources :

  1. Le Soir, « Le verdict dans l’affaire Grégory Lenoci embrase le tribunal de Namur », 21 août 2026
  2. Le Soir, « Le monde judiciaire offusqué par les réactions violentes suite au jugement de Grégory Lenoci », 21 août 2026
  3. Le Soir, « Affaire Grégory Lenoci : « Il y a quelque chose que l’institution judiciaire ne sait pas apporter » », 20 août 2026
  4. Le Soir, « Faute de financement, la ligne d’écoute bruxelloise destinée aux pédophiles ne sonnera plus », 29 juin 2026
  5. La Libre, « L’homme tabassé par Grégory Lenoci faisait bien l’objet d’un suivi régulier pour des faits de pédophilie », 4 août 2025
  6. La Libre, « La justice parallèle des réseaux sociaux a tranché », 30 juillet 2025
  7. La Libre, « Gregory Lenoci condamné à 17 ans de prison pour tentative d’assassinat », 20 août 2026
  8. La Libre, « Affaire Grégory Lenoci : Georges-Louis Bouchez réagit à son tour et lance une proposition », 20 août 2026
  9. RTBF, « Procès Gregory Lenoci : la peine est-elle disproportionnée ? Le Conseil supérieur de la Justice réagit », 21 août 2026
  10. RTBF, « À Bruxelles, les associations de terrain attendent encore et toujours les subsides de 2026 », 9 juillet 2026
  11. La DH, « Sécurité et prévention : le Brugov fait passer à la trappe 14 projets sur 39 », 27 juillet 2026
  12. BX1, « Prévention à Bruxelles : les coupes budgétaires sont confirmées, 14 projets ne seront pas reconduits en 2026 », 4 août 2026
  13. Échange écrit avec le Centre d’appui bruxellois, 26 août 2026
  14. RTBF, « Affaire Lenoci : notre enquête révèle comment un pédocriminel a échappé à la surveillance de la justice », 21 novembre 2025
  15. RTBF, « Dossier Lenoci : le parquet général de Liège a perquisitionné le parquet de Namur », 24 novembre 2025

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