Un chercheur américain qui se qualifie lui-même de « réaliste racial » travaille depuis le début de l’année à l’Université de Gand. Et quand la rectrice a ouvert une enquête disciplinaire à son sujet, l’ambassadeur des États-Unis en Belgique a menacé l’université de représailles. Reprenons depuis le début, parce que cette affaire dit quelque chose de très inquiétant sur l’époque.
Nathan Cofnas est philosophe. En février 2024, alors chercheur à Cambridge, il publie un billet de blog intitulé « A Guide for the Hereditarian Revolution ». Il y défend l’idée que les écarts de réussite entre groupes s’expliquent en partie par la génétique, et il écrit noir sur blanc que dans une méritocratie stricte, les Noirs représenteraient « 0,7 % des étudiants de Harvard », que le nombre de professeurs noirs « approcherait zéro pour cent » et qu’ils « disparaîtraient de presque toutes les positions de premier plan en dehors du sport et du divertissement ». Le collège Emmanuel de Cambridge rompt tous ses liens avec lui. L’université de Cambridge, elle, conclut que ses propos relèvent de la liberté d’expression légale. Retenons ce point, il est réel et il complique le tableau : nulle part Cofnas n’a été condamné pour ses écrits.
Reste à nommer ce que recouvre son « réalisme racial ». La communauté scientifique est massivement claire sur le sujet. Les écarts de QI mesurés entre groupes se résorbent largement depuis plus de 50 ans, ce qui est incompatible avec une explication génétique, et les facteurs environnementaux, nutrition, éducation, pauvreté, exposition au stress, pèsent de manière écrasante. En 2018 déjà, l’American Society of Human Genetics, principale société savante mondiale de génétique humaine, publiait une déclaration officielle intitulée « ASHG Denounces Attempts to Link Genetics and Racial Supremacy ». Elle y écrit qu’elle est alarmée par la résurgence de groupes utilisant des concepts génétiques discrédités ou déformés pour étayer des prétentions bidon à la suprématie blanche, et conclut qu’il ne peut exister aucun fondement génétique permettant de déclarer un groupe supérieur à un autre. Ce n’est pas une opinion militante, c’est la position institutionnelle de la discipline que Cofnas prétend mobiliser.
45 philosophes de l’UGent l’ont écrit sans détour en mars dernier : « Ce que Cofnas et ses partisans appellent le réalisme racial, c’est regarder en face la ‘réalité’ selon laquelle les Blancs seraient simplement supérieurs aux Noirs. Mais ce n’est évidemment pas une réalité : c’est du racisme. » La hiérarchie raciale des intelligences est une vieille marchandise du 19e siècle. On la repeint aujourd’hui en « courage intellectuel » face au « dogme woke ». Le produit reste le même.
C’est cet homme que l’UGent engage début 2026 comme chercheur postdoctoral au département de philosophie, pour collaborer au projet du professeur Bouke de Vries. Tollé immédiat, pétition, une cinquantaine de plaintes, lettre de plus de 300 membres du personnel et étudiants, demande de licenciement portée par 45 philosophes. La rectrice Petra De Sutter répond que les propos du chercheur sont « blessants et inquiétants », mais qu’un licenciement n’est pas à l’ordre du jour. L’université invoque la liberté académique. On peut trouver ce choix discutable. Il a au moins le mérite de la cohérence : on ne licencie pas quelqu’un pour ses opinions, aussi nauséabondes soient-elles, tant qu’aucune faute n’est établie.
Puis vient l’été, et l’affaire bascule dans le tragique. Le 21 juillet, Cofnas publie un billet accusant de plagiat Jason Arday, sociologue de 41 ans né à Londres de parents ghanéens, devenu en 2023 le plus jeune professeur noir de l’histoire de Cambridge. Le 5 août, Cambridge annonce une enquête sur son parcours académique. Arday démissionne le même jour, évoquant une attention publique qui ne lui laissait aucun répit. Le 14 août, il est retrouvé sans réaction à son domicile de Battersea par des membres de sa famille. La police métropolitaine a confirmé que la scène n’était pas suspecte. Le coroner Julian Morris a formellement ouvert une enquête, estimant avoir des raisons de suspecter une mort non naturelle. Les conclusions ne sont pas rendues. Personne ne peut établir de lien de cause à effet, et nous ne le ferons pas ici.
Ce qui est documenté, en revanche, c’est la solidité très relative de l’accusation qui a déclenché tout cela. Les résultats de l’analyse étaient mitigés : certains travaux d’Arday ne présentaient aucun plagiat détecté, d’autres, dont sa thèse, affichaient des similarités avec des textes existants. Arday ne contestait pas ces similarités et invoquait un encadrement doctoral insuffisant au regard de son autisme et de ses troubles d’apprentissage. Surtout, selon The Mancunion, la Liverpool John Moores University, qui a délivré ce doctorat, avait conclu en mars 2026 que sa thèse respectait ses politiques. Voilà ce que l’ambassadeur des États-Unis qualifiera d’alerte « correctement lancée » sur une « fraude académique ».
Car c’est là qu’intervient Bill White, ambassadeur des États-Unis en Belgique et proche de Donald Trump. Le 20 août, l’UGent suspend préventivement Cofnas, en raison de déclarations publiques faites après le décès d’Arday, qu’elle juge « très graves ». Le 21, White condamne « dans les termes les plus forts l’acte de représailles de l’UGent contre un chercheur américain qui avait correctement lancé l’alerte sur une fraude académique », annonce que les États-Unis réévaluent leurs relations avec l’université et qualifie les institutions comme l’UGent de « malhonnêtes et corrompues ». Un ambassadeur tient donc pour établie une fraude que l’université concernée avait classée cinq mois plus tôt, et dont l’accusé, décédé, ne peut plus se défendre.
La suite se lit comme un manuel de rapport de force. Le 26 août, l’UGent remplace la suspension par une mesure d’ordre de trois mois : télétravail obligatoire, interdiction d’enseigner, recherche recentrée sur son seul objet contractuel. Le 28 août, la suspension proprement dite est levée. White s’en attribue publiquement le mérite sur X, se disant satisfait après avoir « parlé avec toutes les parties ». L’université, elle, confirme que l’enquête disciplinaire se poursuit et que la mesure d’ordre reste en vigueur. Le professeur gantois Tijl De Bie, lui-même opposé à la suspension de Cofnas, résume l’essentiel : « c’est clairement du chantage par un État étranger et c’est scandaleux. »
Il faut souligner que le monde académique belge n’a pas plié. Face à la lettre de soutien à Cofnas, signée par plusieurs centaines d’universitaires, environ 800 selon la VRT, dont Steven Pinker et le philosophe belge Maarten Boudry, une lettre ouverte soutenant l’UGent a récolté environ 1.700 signatures en moins de vingt heures, près de 2.000 au total, dont la moitié venant d’universités belges. Petra De Sutter a tenu bon publiquement : « c’est une procédure entre un employeur et un travailleur, rien de plus ». Elle a raison sur le fond. Un employeur belge qui examine le comportement d’un salarié n’a de comptes à rendre à aucune ambassade.
Et pendant ce temps, à Cambridge, le cadrage s’est complètement retourné. L’université a annoncé une revue indépendante en deux volets, non plus sur Arday, mais sur sa propre gestion du dossier. Le premier volet est confié à Nazir Afzal, ancien Chief Crown Prosecutor du nord-ouest de l’Angleterre, et porte sur le soutien, les interventions et les protections dont Arday a bénéficié avant sa mort. Conclusions attendues sous trois mois. La vice-chancelière Deborah Prentice a déclaré que l’université s’était efforcée de soutenir le professeur pendant une période épouvantable de critiques extérieures, et que tous s’y demandent aujourd’hui si elle aurait pu et dû faire davantage. Cambridge n’enquête plus sur un plagiaire présumé. Elle enquête sur ce que la meute a fait subir à un homme.
Voilà la grande problématique derrière cette affaire, et elle dépasse largement le cas d’un chercheur. Un ambassadeur étranger, représentant une administration qui a fait de la guerre culturelle un instrument de politique extérieure, s’arroge le droit de peser sur la procédure disciplinaire interne d’une université belge, en agitant la menace financière. Les mêmes qui hurlent à la censure quand une université enquête sur un des leurs applaudissent quand leur gouvernement coupe les fonds des universités américaines jugées trop à gauche. La liberté académique qu’ils invoquent est à sens unique : elle protège le « réalisme racial », jamais celles et ceux qui le contestent.
Un homme est mort. Un sociologue noir, autiste, muet jusqu’à 11 ans, incapable de lire et d’écrire jusqu’à l’âge adulte, devenu le plus jeune professeur noir de Cambridge. Exactement ce que la théorie de Cofnas déclare statistiquement impossible. Que ses travaux aient comporté ou non des manquements, les enquêtes le diront peut-être. Mais le spectacle d’une traque en ligne célébrant sa chute, puis d’un ambassadeur transformant l’affaire en levier diplomatique, devrait glacer tout le monde, bien au-delà des clivages politiques.
L’UGent a fait le choix, contestable ou non, de défendre la liberté académique en engageant Cofnas. Elle découvre aujourd’hui que cette liberté, la vraie, celle qui inclut le droit d’une université de mener ses propres procédures, se heurte au rapport de force qu’impose Washington. C’est cela qu’il faut regarder en face. Pas la « réalité » fantasmée des hiérarchies raciales. La réalité très concrète d’un pays dont les institutions se font rappeler à l’ordre par une puissance étrangère.
Sources :
- RTBF, « L’université de Gand suspend le chercheur Nathan Cofnas après la mort de Jason Arday », 21 août 2026
- VRT NWS, « L’université de Gand suspend le chercheur controversé Nathan Cofnas », 21 août 2026
- Belga / La Libre, « Les États-Unis réévaluent leurs liens avec l’UGent à l’aune de l’affaire Cofnas », 21 août 2026
- RTBF, « Affaire Cofnas : la mission des États-Unis condamne l’acte de représailles de l’UGent », 22 août 2026
- La Libre, « L’ambassadeur intervient dans un domaine où il n’a rien à dire : l’UGent au centre d’une guerre culturelle animée par les proches de Trump », 24 août 2026
- Belga / La Libre, « Une lettre de soutien au chercheur de l’UGent Nathan Cofnas rassemble 700 signatures », 24 août 2026
- Belga, « Près de 2000 signataires soutiennent la suspension par l’UGent du chercheur controversé Nathan Cofnas », 26 août 2026
- Belga / DH, « L’UGent impose 3 mois de télétravail à Nathan Cofnas, qui ne peut plus enseigner », 26 août 2026
- VRT NWS, « L’Université de Gand impose 3 mois de télétravail au chercheur Nathan Cofnas et lui défend d’enseigner », 27 août 2026
- The Voice, « Professor Jason Arday found unresponsive by family members, inquest hears », 27 août 2026
- Cambridge Independent, « Jason Arday death: University of Cambridge confirms two-part review will explore if it ‘should have done more’ », septembre 2026
- The Mancunion, « Dr. Jason Arday’s death: how plagiarism allegations got us here », 11 septembre 2026
- La DH, « Tollé à l’Université de Gand après la nomination d’un philosophe américain défenseur du réalisme racial », 13 mars 2026
- BruxellesToday, « Qui est Nathan Cofnas, le professeur controversé invité à l’université de Gand ? », 31 mars 2026
- American Society of Human Genetics, « ASHG Denounces Attempts to Link Genetics and Racial Supremacy », American Journal of Human Genetics, novembre 2018

