6–9 minutes

Une semaine avec ses poubelles

En 2027, le sac blanc ne passera plus qu’une fois par semaine sur la majeure partie de Bruxelles. Les quartiers denses « pourraient » garder deux passages, sans critères publiés. Un modèle pensé pour la maison avec jardin, appliqué à ceux qui n’ont pas la place.

Amas de sacs poubelles blancs, bleus et jaunes au pied d'un réverbère sur un trottoir bruxellois

En 2027, sur « la majeure partie du territoire » bruxellois, le sac blanc ne sera plus ramassé qu’une fois par semaine. C’est le cœur de la réforme de la collecte des déchets que prépare Audrey Henry (MR), secrétaire d’État régionale à la Propreté publique. Les quartiers les plus denses pourraient garder deux passages. Pourraient. Personne n’a encore dit lesquels, ni à partir de quel seuil.

Commençons par ce que le projet a pour lui. Depuis mai 2023, les déchets organiques ont leur sac orange, obligatoire partout dans la Région. Quand cette obligation a été annoncée, en 2022, ils représentaient environ 40 % du contenu d’un sac blanc. Un sac débarrassé des épluchures se remplit moins vite et sent moins fort. Bruxelles-Propreté manque aussi de bras : en mars, l’agence comptait 180 départs pour cette année et prévenait que, sans remplacements, elle devra arrêter un tiers de ses tournées. Faire rouler des camions à moitié vides coûte cher, et la secrétaire d’État l’a dit en mars à propos des sacs jaunes : « Maintenir une fréquence hebdomadaire génère des tournées sous-remplies ». Le raisonnement vaut aussi pour le sac blanc.

Il y a un autre argument, plus solide encore. Dix communes de la seconde couronne vivent avec une seule collecte depuis 2023, décidée à l’époque par Alain Maron (Ecolo). Uccle, Watermael-Boitsfort, Auderghem et les deux Woluwe n’ont pas sombré sous les ordures.

C’est précisément là que le raisonnement se casse la figure. À Watermael-Boitsfort, beaucoup de ménages ont un jardin ou une cave. Au deuxième étage d’un immeuble de Schaerbeek, on a un coin de cuisine. Selon le Baromètre social 2025, 30 % des Bruxellois vivent dans un logement surpeuplé, et c’est le cas de la moitié des familles avec enfants. Dans ces logements, le sac blanc attend à côté du frigo, puis sur le balcon quand il y en a un. Une famille avec un bébé remplit ses sacs au rythme du bébé, pas à celui des tournées.

Une semaine, c’est long en juillet.

À Anderlecht, l’opposition s’est déjà saisie du dossier. Au conseil communal, la conseillère PTB Patricia Polanco a interpellé le collège sur les conséquences de la réforme pour les familles et les petits logements : « Avoir quatre sacs dans une petite cuisine, quand on vit dans un 60-70 m², ce n’est pas évident ». Elle a aussi rappelé que les langes ne vont pas dans le sac orange. L’échevin MR de la Propreté a répondu que la collecte relevait de la Région, tout en reconnaissant que la mise en œuvre « doit impérativement tenir compte des réalités locales ». Les jours, les horaires et le découpage des secteurs ne sont pas encore arrêtés. Même du côté de la majorité, personne ne sait donc à quoi ressemblera la collecte dans la commune.

La Région répond qu’elle a prévu le coup : elle abandonne le découpage par commune et dessinera des zones selon la densité de population et le type d’habitat. Sur le papier, c’est plus fin. Sauf que la densité ne dit rien de la place dont dispose chaque ménage. Un quartier moyennement dense peut aligner des immeubles anciens sans le moindre local à déchets. L’échevin ixellois de la Propreté cite lui-même le quartier Akarova : environ 300 logements, aucun local poubelle. Si la carte ne regarde que le nombre d’habitants au kilomètre carré, ces 300 ménages risquent de tomber du mauvais côté de la ligne.

Et cette carte, personne ne l’a vue. La Libre parle de secteurs « très denses » sans donner de seuil. BX1 écrit que deux passages « pourraient » être maintenus. Etterbeek, Ixelles et Schaerbeek seraient directement concernées. Pour le reste, nous en sommes réduits à deviner.

Un détail a bougé en route. En mars, devant le Parlement bruxellois, Audrey Henry annonçait deux passages par semaine pour les sacs orange dans les quartiers denses. La version de septembre, telle que la décrivent La Libre et BX1, prévoit une collecte hebdomadaire unique, sacs orange et sacs verts dans le même camion. Si c’est confirmé, un quartier dense pourrait perdre un passage de sac blanc sans recevoir le deuxième passage de sac orange promis six mois plus tôt. Le conseil communal de Schaerbeek a vu venir le problème : sa motion refuse la réduction, sauf si un second passage est maintenu pour les déchets organiques.

Un sac qui ne tient plus dans la cuisine finit dans la rue. La secrétaire d’État assure que le but « n’est évidemment pas de multiplier les dépôts clandestins, mais plutôt de réduire les sacs en rue ». Nous la croyons sur l’intention. Mais dans les quartiers qui croulent déjà sous les dépôts clandestins, dont une partie vient d’ailleurs, un sac sorti deux jours trop tôt devient un sac éventré, puis un tas. Les rats n’attendent pas l’évaluation de la réforme. Nous ne pouvons pas chiffrer à l’avance combien de sacs supplémentaires traîneront sur les trottoirs. Le gouvernement non plus, et c’est bien le problème : aucune étude d’impact par quartier n’a été rendue publique.

En 2022, quand la première vague de la réforme a visé la seconde couronne, une échevine molenbeekoise s’en inquiétait déjà sur BX1 : « Mais Woluwe, ce n’est pas Molenbeek ». Elle s’appelait Gloria Garcia Fernandez, et elle siégeait pour le MR. Quatre ans plus tard, c’est une secrétaire d’État de son parti qui veut étendre la mesure.

Le billet du Ket

J’habite tout nu sur un socle, au coin de la rue de l’Étuve. Pas de cave, pas de garage, pas de local poubelle. On me demande maintenant de garder mes déchets sept jours ? Je les mets où, dans le bassin ? Les touristes vont adorer la photo. Madame la secrétaire d’État, avant de décider combien de fois on passe chez les gens, venez voir combien de place ils ont. Je vous fais la visite de mon appartement. Ce sera vite fait.

Le Ket, depuis sa fontaine

Reste la question de qui paie. Les communes de la seconde couronne ont absorbé la collecte hebdomadaire parce que leur habitat le permettait. On veut maintenant appliquer à l’ensemble de la Région un modèle pensé pour la maison avec jardin, à des gens qui n’ont ni l’une ni l’autre. Le risque de pauvreté va de 9 % à Woluwe-Saint-Pierre à plus de 30 % à Molenbeek et à Saint-Josse. Dans les premières, on vit la collecte hebdomadaire depuis trois ans sans trop de dégâts. Dans les secondes, on attend de savoir si on sera jugé « très dense ».

Le gain, lui, reste modeste. Audrey Henry chiffre elle-même les économies de sa réforme à 2 %, quand son prédécesseur parle de 30 %. Elle promet qu’aucun emploi ne sera supprimé et que les 65 équivalents temps plein libérés iront au balayage et au contrôle. Si l’économie est aussi faible qu’elle l’affirme, on comprend mal pourquoi faire porter le risque aux ménages qui ont le moins de place pour l’encaisser.

Avant 2027, la Région a le temps de faire 2 choses simples : publier la carte et le seuil de densité avant toute décision, et garder le double passage partout où le surpeuplement ou l’absence de local à déchets l’imposent. Les habitants de ces quartiers savent combien de sacs tiennent dans leur cuisine. Personne ne leur a encore posé la question.

Pièces à l’appui

  • 2027 : entrée en vigueur visée de la réforme (L’Avenir, 11/09/2026)
  • 1 collecte de sacs blancs par semaine sur « la majeure partie du territoire » ; 2 « pourraient » être maintenues dans les zones les plus denses (BX1, 16/09/2026)
  • 10 communes de seconde couronne à 1 collecte hebdomadaire depuis 2023 (BX1, 13/09/2022)
  • Environ 40 % : part des déchets organiques dans le sac blanc avant le sac orange obligatoire (BX1, 13/09/2022)
  • 30 % des Bruxellois en logement surpeuplé, la moitié des familles avec enfants (Baromètre social 2025)
  • 9 % de risque de pauvreté à Woluwe-Saint-Pierre, plus de 30 % à Molenbeek et Saint-Josse (Baromètre social 2025)
  • 2 % d’économies selon Audrey Henry, 30 % selon Alain Maron (BX1, 19/03/2026)
  • 65 équivalents temps plein réaffectés ; 180 départs prévus à Bruxelles-Propreté en 2026 (RTBF, 19/03/2026)
  • 120 espaces-tri prévus durant la législature, 4 millions d’euros par an (La Libre, 16/09/2026)
  • Environ 300 logements sans local poubelle dans le quartier Akarova, à Ixelles (BX1, 17/09/2026)

Réagir et en discuter sur Facebook