Le 6 octobre, Philippe Geluck vient parler de son nouvel album, « Le Chat président », dans Matin Première. La conversation glisse vers la France. « Mélenchon me file des boutons », lâche-t-il, avant d’ajouter qu’il ne s’attendait pas à ce que les boutons lui viennent de ce côté-là. Puis il raconte que des amis français, « des gens plutôt de gauche », se disent qu’en cas de second tour Mélenchon-Le Pen, ils voteraient « éventuellement Le Pen ».
Le lendemain, sous une pluie de réactions, certaines franchement haineuses, il précise sur Instagram qu’il ne votera « jamais » pour l’extrême droite. S’il a parlé de ces amis, écrit-il, c’était pour alerter sur l’état d’esprit qui règne en France.
Nous le prenons au mot. Philippe Geluck a le droit de ne pas supporter Mélenchon, beaucoup de gens ne le supportent pas, à gauche aussi. Les insultes et les appels au boycott qu’il a reçus ne grandissent personne. Ce qui nous retient, ce sont ses amis. Et ce petit mot, « plutôt », qui travaille beaucoup dans sa phrase.
Mettons les deux candidats côte à côte, avec ce qu’ils traînent derrière eux.
D’un côté, un tribun de 75 ans, cassant, que beaucoup trouvent insupportable, à la tête d’un mouvement qui défend la hausse des salaires, la retraite à 60 ans, la taxation des plus riches et la planification écologique. On peut lui reprocher sa brutalité et sa manière de tenir son propre camp. Ses adversaires lui reprochent surtout autre chose, et c’est leur argument le plus sérieux : l’antisémitisme. En juin 2024, alors que le gouvernement venait d’annoncer des actes antisémites quatre fois plus nombreux qu’un an plus tôt sur le même trimestre, Mélenchon écrivait sur son blog que l’antisémitisme restait « résiduel » en France. La phrase a choqué, et on comprend pourquoi.
Regardons pourtant ce qu’elle visait. Fin août 2024, son coordinateur Manuel Bompard a déclaré sans détour que « l’antisémitisme n’est pas résiduel en France ». Il a précisé que la phrase portait sur les manifestations pour un cessez-le-feu à Gaza, où Mélenchon disait ne pas en voir. On peut juger l’explication courte. Elle vient de la direction du mouvement, et elle ne minimise rien.
Il y a surtout ce que LFI écrit noir sur blanc. Son programme, L’Avenir en commun, prévoit un plan interministériel pour analyser, prévenir et combattre l’antisémitisme et l’islamophobie, et le doublement des moyens humains de Pharos, la plateforme publique qui traque la haine en ligne. En juin 2025, ses députés ont déposé une proposition de résolution pour lutter contre l’antisémitisme dans le cadre de la lutte contre tous les racismes, en reprochant au plan du gouvernement de n’être accompagné d’aucun budget. En janvier 2026, ils réclamaient encore un rapport sur les victimes d’actes racistes et antisémites qui ne portent pas plainte, faute de confiance dans les institutions. Ses détracteurs ne s’en contenteront pas, et le débat sur ses mots continuera. Mais un mouvement qui inscrit cette lutte dans son programme et réclame de l’argent pour la mener a peu de choses en commun avec celui d’en face.
De l’autre côté, justement, un parti cofondé en 1972 par d’anciens Waffen-SS, dont son premier trésorier, Pierre Bousquet, passé par la division Charlemagne. Un parti dirigé pendant près de quarante ans par Jean-Marie Le Pen, condamné pour avoir qualifié les chambres à gaz de « point de détail » de l’histoire, puis pour incitation à la haine raciale après avoir prédit que les musulmans « commanderont » en France le jour où ils y seront 25 millions.
Une candidate, Marine Le Pen, reconnue coupable de détournement de fonds publics par la cour d’appel de Paris le 7 juillet dernier, avec d’autres cadres du parti, dans l’affaire des assistants parlementaires européens. Elle s’est pourvue en cassation, la condamnation n’est donc pas définitive. Un premier cercle longtemps fréquenté par d’anciens du GUD, groupuscule étudiant d’extrême droite qui s’est fait une réputation à coups de barre de fer, comme Frédéric Chatillon et Axel Loustau. Et un président de parti, Jordan Bardella, à qui Mediapart attribue des messages antisémites envoyés sur Messenger en 2013, quand il était jeune militant. Le journal dit les avoir fait authentifier par huissier, l’intéressé dénonce des « montages grossiers ».
Pour quelqu’un qui se dit de gauche, la comparaison tient en une minute de lecture.
Ces amis nous obligent donc à poser la question : sont-ils encore de gauche ? Pour y répondre, il faut dire ce que le mot recouvre. Voici notre définition. Elle n’est pas la seule, mais elle a le mérite d’être écrite.
Être de gauche, c’est penser que les richesses doivent être mieux réparties, et que leur répartition actuelle résulte de choix politiques qu’on peut défaire.
C’est protéger les minorités, toutes, y compris celles qu’on n’entend jamais.
C’est respecter l’État de droit, même quand un tribunal condamne une candidate qui promet l’ordre.
C’est refuser que la police serve de bras armé aux puissants.
C’est savoir que les enfants des quartiers précarisés partent avec un cartable plus lourd que les autres, et qu’ils ont droit à une attention particulière plutôt qu’à un sermon sur le mérite.
C’est croire que l’école apprend aussi à devenir citoyen et à prendre la parole, en plus d’accumuler des savoirs.
Et c’est surtout avoir un peu de mémoire. La bourgeoisie a toujours su choisir. Quand ses intérêts et les droits humains ont cessé d’aller ensemble, elle a souvent préféré le pouvoir qui la laissait tranquille, même s’il triait les citoyens selon leur origine, leur religion ou leur orientation sexuelle. « Plutôt Hitler que le Front populaire » : on prête ce mot à une partie de la droite française de 1936, et les historiens discutent encore de sa trace écrite. S’il a survécu, c’est qu’il décrivait une attitude que tout le monde avait vue. « Plutôt Le Pen que Mélenchon » a le même rythme.
Le billet du Ket
On m’a demandé pour qui je voterais. Ça fait quatre siècles que je fais pipi sur la même fontaine. J’ai vu passer les Espagnols, les Autrichiens, les Français, les Hollandais, et les Allemands deux fois. Les Allemands, je m’en souviens bien : ils ne riaient pas beaucoup, et pas des mêmes choses que moi. Alors entre un vieux tribun qui gueule et les héritiers de ceux qui ne riaient pas, je n’hésite pas une seconde. Des boutons, je n’en ai jamais eu. Je suis en bronze.
Le Ket, depuis sa fontaine
On entend parfois « rouge-brun » pour qualifier ce genre de glissement. Le terme désigne autre chose : le mélange d’un discours social de gauche et d’un nationalisme d’extrême droite, dont Alain Soral a fait son fonds de commerce en France. Petite ironie du calendrier, franceinfo a retrouvé sur le compte Twitter du jeune Bardella plusieurs références venues de la sphère de Soral. Les amis de Philippe Geluck n’en sont pas là. Ils ont glissé de « plutôt de gauche » à « tout sauf lui », ce qui n’a pas encore de nom, mais déjà un électorat.
En Belgique francophone, nous avons une règle pour ça, le cordon sanitaire. Elle ne demande d’aimer personne, seulement de ne pas se tromper d’adversaire. Avec l’extrême droite, on ne s’allie pas, et on ne la choisit pas « éventuellement ».
Reste une chose qu’on peut dire à Philippe Geluck sans lui faire de procès. À l’antenne, interrogé sur ce qu’il ferait lui-même, il n’a pas répondu. La clarté est venue le lendemain, sur Instagram, une fois la tempête lancée. Depuis 46 ans, il fait dire au Chat des évidences avec une précision d’horloger. Celle-là aurait pu sortir dès le matin.
Personne n’est obligé de voter Mélenchon au premier tour. Au second, face à un parti cofondé par des Waffen-SS, la question ne devrait même pas se poser. Ceux qui se la posent en se disant de gauche ont peut-être déjà changé de camp. Ils ne l’ont simplement pas encore dit à leurs amis.
Photo de couverture : François Lenoir / Union européenne, licence CC BY 2.0 (source).
Sources :
- RTBF, « Le Chat de Philippe Geluck ni de gauche ni de droite », Matin Première, 06/10/2026
- L’Avenir, Philippe Geluck réagit après la polémique « Le Pen ou Mélenchon », 07/10/2026
- La Libre, Au centre d’une vive polémique, Philippe Geluck réagit : « Je suis abasourdi », 08/10/2026
- Europe 1, Pour Jean-Luc Mélenchon, « l’antisémitisme reste résiduel en France », 06/2024
- Times of Israel, « L’antisémitisme n’est pas résiduel en France » : Manuel Bompard, 28/08/2024
- La France insoumise, comparateur entre L’Avenir en commun et le programme de Place Publique, 2025
- Assemblée nationale (France), proposition de résolution n° 1596 visant à lutter efficacement contre l’antisémitisme dans le cadre de la lutte contre toutes les formes de racisme, 18/06/2025
- Assemblée nationale (France), amendement n° 23 du groupe LFI au texte n° 2358, 22/01/2026
- RTBF, Comment est né le Front national
- Wikipédia, Pierre Bousquet
- La DH (Belga), Les principales condamnations et provocations de Jean-Marie Le Pen, 07/01/2025
- Euronews, arrêt de la cour d’appel de Paris dans l’affaire des assistants parlementaires, 07/07/2026
- Public Sénat, le cercle des anciens du GUD autour de Marine Le Pen
- Slate, Panama Papers : derrière les soupçons autour du FN, le monde violent du GUD
- Le Devoir (AFP), Mediapart dit avoir fait authentifier les messages antisémites attribués à Jordan Bardella
- franceinfo, Messages antisémites attribués à Jordan Bardella : les nouveaux éléments de Mediapart

