6–8 minutes

Des enseignants qui passent la nuit devant leur école

Il y a des images qui résistent au commentaire. Celle d’enseignants passant la nuit devant les portes d’une école, par une nuit de juin, en fait partie.

Il y a des images qui résistent au commentaire. Celle d’enseignants passant la nuit devant les portes d’une école, par une nuit de juin, pour empêcher la sortie de copies d’examens, en fait partie. Pas de violence. Pas de dégradation. Juste des gens qui ont décidé, avec leurs corps et leur temps, de signifier à un gouvernement qu’il y a des choses que l’on ne leur fera pas avaler.

Les 17 et 18 juin derniers, dans la région de Liège, des dizaines d’enseignants se sont relayés pour bloquer les « écoles coffre-fort » de la province, ces établissements qui centralisent les copies des épreuves externes certificatives avant leur distribution. En les bloquant, les professeurs visaient un objectif précis : rendre l’organisation des examens de CE1D et de CESS matériellement impossible.

Au total, treize écoles du réseau Wallonie-Bruxelles Enseignement ont annulé leurs épreuves. La Ville de Liège a officiellement confirmé cette décision, après que les directions de ses établissements secondaires se furent présentées en vain à de multiples reprises devant des piquets infranchissables. Certaines ont tenté l’accès plus de cinq fois.

Ce n’est pas rien. C’est une victoire concrète, obtenue par l’obstination et la solidarité, dans un contexte où le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles multiplie les signaux d’une sourde incompréhension face à l’ampleur du malaise enseignant. C’est surtout le signe que ce mouvement, né de la base, sans direction imposée d’en haut, sans la verticalité habituelle des structures syndicales traditionnelles, a développé une intelligence collective remarquable.

Mais un gouvernement acculé ne se laisse pas dépouiller de ses instruments sans réagir.

La réponse du cabinet de la ministre Valérie Glatigny est venue dans l’après-midi du 18 juin. Une ordonnance judiciaire obtenue en référé, des huissiers dépêchés aux portes des écoles. La sanction prévue par l’ordonnance était de 5.000 euros d’astreinte pour la personne qui bloque, par personne bloquée. Pour un enseignant, c’est une somme astronomique. Pour une administration, c’est un outil de terreur économique parfaitement calibré.

« C’est assez dégueulasse d’utiliser des méthodes d’intimidation en fin de journée la veille des examens. La justice ne peut pas s’immiscer dans un conflit social », a réagi Jorre Dewitte, secrétaire régional de la CGSP Enseignement à Liège. Le ton dit tout.

Mais derrière cette ordonnance, il y a un nom. Et ce nom mérite qu’on s’y attarde.

Les avocats-conseils du cabinet de la ministre Glatigny dans ce dossier sont Me Marc Uyttendaele et Me Anne Feyt. C’est à leur initiative que l’ordonnance a été sollicitée et obtenue. C’est Me Uyttendaele qui a mis sa connaissance du droit constitutionnel au service d’une opération visant à briser un piquet de grève d’enseignants, la veille de leurs examens.

Marc Uyttendaele est une figure bien connue du paysage juridique et politique belge francophone. Constitutionnaliste, ancien professeur à l’ULB, il a défendu pendant des années des institutions étroitement associées à la gauche institutionnelle : la Ville de Bruxelles, la Ville de Charleroi, la Fédération Wallonie-Bruxelles sous Rudy Demotte. Son carnet d’adresses est celui des cercles progressistes, son profil est celui de l’intellectuel de gauche incontournable.

Il est aujourd’hui l’avocat d’une ministre MR qui envoie des huissiers contre des enseignants grévistes.

Ce glissement illustre avec une précision redoutable ce que l’on désigne parfois par l’expression « gauche caviar » : cette catégorie de personnalités qui affichent un vernis progressiste lorsque cela nourrit leur réputation ou consolide leurs réseaux, mais dont l’engagement réel pour les travailleurs, les précaires ou les subalternes s’évapore dès que d’autres intérêts entrent en jeu. Des gens qui peuvent parler de justice sociale dans un colloque le matin et prêter leur talent juridique à l’intimidation de grévistes l’après-midi.

Le tableau serait déjà suffisamment éloquent. Mais l’actualité récente y ajoute une dimension troublante.

En mai 2024, une ancienne avocate stagiaire de son cabinet a déposé une plainte contre Marc Uyttendaele pour atteinte à l’intégrité sexuelle commise par une personne en position d’autorité. Le 23 janvier 2026, le parquet de Bruxelles a reconnu comme établie l’infraction et a proposé une médiation pénale. Marc Uyttendaele a accepté cette issue, en précisant s’être « mépris sur le consentement de l’intéressée » et en reconnaissant avoir « posé un geste inapproprié ».

La plaignante a refusé cette médiation. Marc Uyttendaele « persiste à nier les faits » et « ne reconnaît pas de multiples attouchements portant atteinte à l’intégrité sexuelle de la plaignante », alors que cette dernière « exprimait son non-consentement de manière claire et répétée ». Elle considère aussi que l’avocat n’a reconnu « un geste inapproprié » qu’après avoir pris connaissance du dossier répressif, ce qui jette un doute sur la sincérité de sa démarche. Elle souhaite qu’un procès ait lieu. L’affaire est toujours en cours.

Ce n’est pas ici l’affaire d’un tribunal de l’opinion. La justice dira ce qu’elle doit dire. Mais il est difficile de ne pas noter l’ironie d’un homme qui navigue dans les cercles du pouvoir progressiste belge, défend ou a défendu des institutions de gauche, et fait aujourd’hui face simultanément à une procédure pour des faits allégués d’atteinte à l’intégrité d’une femme placée sous son autorité et à une action judiciaire au bénéfice d’un gouvernement de droite contre des travailleurs en lutte. Deux histoires qui, ensemble, dessinent assez fidèlement les contours d’un certain monde.

Face à cela, ce que font les enseignants force le respect.

Le collectif Mars Attacks a annoncé une action pour le 1er juillet prochain, place Surlet de Chokier à Bruxelles, devant le cabinet de la ministre. Elle s’intitule « Balance ton CE… b, 1d, SS. » Son principe : les enseignants participants déposeront leurs copies d’épreuves externes corrigées et photocopiées, sans avoir encodé les résultats dans les grilles administratives de la FWB.

Le refus d’encoder les résultats est au coeur de la mobilisation : les organisateurs qualifient cette tâche de charge purement administrative, sans utilité pédagogique, destinée uniquement à alimenter des statistiques de la FWB. Les élèves auront été évalués. Les professeurs auront fait leur travail pédagogique. Ce qu’ils refusent, c’est de devenir les agents de collecte de données d’une administration qui n’a pas daigné s’asseoir à la table d’une concertation sincère.

Cette distinction n’est pas un détail. Elle touche à la question de ce qu’est l’enseignement : un acte humain, orienté vers l’élève, ancré dans la relation. Pas une procédure bureaucratique au service de statistiques ministérielles. Refuser l’encodage, c’est refuser de nourrir la machine d’une administration qui a piétiné la voix du terrain depuis le début.

Depuis le vote en urgence du décret-programme II, dans la nuit du 4 au 5 juin, la majorité MR-Les Engagés espérait peut-être que le temps ferait son oeuvre. Liège vient de démontrer le contraire avec une clarté qui mérite d’être saluée.

À tous ces enseignants qui passent leurs nuits debout devant des portes d’écoles, qui corrigent des copies pour les déposer symboliquement devant un cabinet, qui inventent des formes de résistance sans modèle préétabli : ce que vous défendez, c’est une école publique de qualité, accessible à tous les enfants de ce pays, quelle que soit l’adresse de leurs parents. C’est le refus que l’éducation devienne un privilège. C’est la conviction que la dignité d’un métier vaut qu’on se batte pour elle.

Ils ont des huissiers. Vous avez la légitimité. Et dans le long terme, c’est elle qui dure.

Sources :

  1. L-Post, « Treize écoles liégeoises du réseau WBE annulent l’organisation des épreuves externes certificatives », 19 juin 2026
  2. L’Avenir, « Piquets de grève, huissiers, copies inaccessibles, directions dépitées », 18 juin 2026
  3. Le Vif, « Les épreuves du CE1D et CESS en péril dans certaines écoles », 19 juin 2026
  4. La Libre, « Valérie Glatigny dépêche des huissiers pour retirer les piquets devant les écoles », 18 juin 2026
  5. BruxellesToday, « Valérie Glatigny fait appel à Marc Uyttendaele pour envoyer des huissiers dans les écoles », 21 juin 2026
  6. La DH, « Les enseignants liégeois bloquent les écoles coffre-fort », 17 juin 2026
  7. La DH, « Ça suffit ! : l’échevine Julie Fernandez Fernandez dénonce une forme de harcèlement de la part de la FWB », 19 juin 2026
  8. L’Avenir, « Plainte contre Marc Uyttendaele pour atteinte à l’intégrité sexuelle : la plaignante refuse la médiation pénale », 6 mars 2026
  9. La Libre, « Affaire Uyttendaele : la plaignante refuse la médiation et demande un procès pénal », 6 mars 2026
  10. BruxellesToday, « Balance ton CE… : des enseignants déposeront les copies corrigées mais non encodées devant le cabinet de la ministre », 17 juin 2026
  11. Mars Attacks FWB, site officiel : marsattacks.be

Réagir et en discuter sur Facebook