Le 23 juillet 2026, vers 15h20, à bord du tram 55, chaussée de Helmet, une femme de 65 ans valide son abonnement. Un homme la prend à partie. Elle porte le voile. Selon le témoignage rapporté par sa fille à la presse, il l’aurait menacée de mort en l’appelant « sale Arabe ». Un passager s’interpose. Il s’appelle Driss Atounane, il a 54 ans, il tient un commerce place Liedts et il se rend à son travail. Il reçoit un coup à l’arrière de la tête, porté selon des proches avec un objet lourd dissimulé dans un sac. Il tombe. L’homme s’acharne. Des jeunes présents dans la rame interviennent pour le repousser. Driss Atounane est transporté au CHU Brugmann, sombre dans le coma et meurt le dimanche 26 juillet.
Voilà les faits. Retenez-les bien, parce qu’en huit jours, ils ont été patiemment vidés de leur substance.
Le lendemain de sa mort, la Belgique découvre un héros. Son fils Sami confie à Bruzz que son père était « un héros ». Une fresque apparaît à Evere. Plus d’un millier de personnes se pressent à la mosquée Ettaouba pour la prière funéraire. Les communes s’organisent. Le bourgmestre d’Evere annonce une minute de silence au conseil communal d’août et estime que Driss Atounane mérite « hommage et distinction ». À Schaerbeek, le bourgmestre faisant fonction se dit favorable à un geste officiel. Une députée bruxelloise des Engagés, Sofia Bennami, réclame une reconnaissance honorifique à titre posthume. Un député fédéral socialiste, Ridouane Chahid, propose de rebaptiser l’arrêt Tilleul du nom de Driss Atounane.
Tout cela est sincère et tout cela est mérité. Mais observez maintenant ce qui se passe autour de ces hommages.
Dans la déclaration même de la députée, sans qu’on puisse lui prêter cette intention, le décès devient l’argument d’un plan de sécurisation des transports publics bruxellois, et l’occasion d’un renvoi de responsabilité vers le partenaire libéral de la majorité, qui détient la ministre-présidence et les affaires intérieures. Du côté de ce partenaire, justement, Boris Dilliès publie un message de condoléances où il évoque une violence extrême, salue un geste de courage qui « force le respect », rappelle que la justice fera son travail, et annonce qu’il restera attentif à ce que la sécurité dans les transports en commun demeure une priorité absolue.
Lisez ce message deux fois. Il est long, il est digne, il est probablement sincère. Et le mot racisme n’y apparaît pas une seule fois. Sous la publication, un citoyen anonyme pose d’ailleurs exactement la question qui s’impose : pourquoi ne pas mentionner que l’agresseur tenait des propos racistes.
À ce jour, il ne nous a pas été possible d’identifier une déclaration du Premier ministre ou d’un ministre fédéral qualifiant explicitement la dimension raciste de cette séquence. C’est une absence que nous signalons comme telle, sans en tirer de conclusion définitive : elle peut tenir à la période estivale, ou à une prudence liée à l’instruction en cours. Mais elle est frappante.
Car le glissement n’a rien d’accidentel, et il est confortable. Parler d’insécurité dans les trams, c’est parler de caméras, d’agents de sécurité et de budgets. Parler de racisme, c’est parler de ce que la société belge fait subir depuis quarante ans aux femmes voilées, aux personnes d’origine maghrébine, aux musulmans de ce pays. Le premier sujet permet des annonces. Le second exige des comptes.
Pendant ce temps, la justice avance avec une prudence dont il faut mesurer les effets. Le parquet de Bruxelles a confirmé les faits, le mandat d’arrêt, la désignation d’un expert psychiatre par la juge d’instruction. La STIB, elle, a été plus explicite : sa porte-parole a indiqué que, selon le témoignage de la victime, l’homme l’avait insultée en proférant des injures racistes. Le parquet, lui, ne s’est toujours pas prononcé sur la dimension raciste de l’agression. L’inculpation retenue dans un premier temps est celle de coups et blessures volontaires, dont l’une sur une personne vulnérable. Pas de meurtre, pas de mobile haineux.
C’est ici qu’intervient le second effacement, plus insidieux que le premier : la folie.
Très vite, plusieurs médias ont relayé que le suspect souffrirait de troubles psychiatriques, et qu’il serait connu des services de police et de la justice. L’expertise psychiatrique est une exigence légale normale, et il serait malhonnête de reprocher à une juge d’instruction de la commander. La présomption d’innocence n’est pas une coquetterie de juriste, c’est un droit fondamental qui protège aussi les plus précaires face à la machine judiciaire. Sur ce point, la justice fait son travail.
Mais la famille de la femme agressée a compris immédiatement où menait ce récit. Sa fille, Soukaina, l’a dit à la presse : « On ne veut pas qu’on remette ça sur le dos de la folie. » Elle a raison de refuser cette alternative, parce que c’est une alternative truquée.
Un homme peut être malade et raciste. Les deux ne s’excluent pas, ils s’articulent. Un délire ne pousse pas hors du crâne comme un champignon dans une forêt vierge : il puise ses images, ses ennemis et son vocabulaire dans le monde qui l’entoure. Quand un homme en crise dans un tram bruxellois s’en prend à une passagère voilée en l’insultant sur son origine plutôt qu’autre chose, ce n’est pas la maladie qui a choisi cette cible. C’est nous. C’est trente ans de débats sur le voile, de titres de presse sur l’islam, de campagnes électorales bâties sur la désignation d’un ennemi intérieur. La maladie ouvre la porte, elle ne meuble pas la pièce.
[Édition post-publication, mise à jour du 5 août 2026]
Un mot, maintenant, sur ce qui a immédiatement surgi dans les commentaires de cette publication. Une information sur l’origine étrangère de l’auteur présumé a circulé dès les premiers jours, et un site d’extrême droite s’en est emparé pour proclamer que les vrais racistes ne sont pas ceux qu’on croit.
Depuis la publication de ce texte, l’information relative à l’origine de l’auteur présumé a été confirmée par des rédactions établies, notamment Sudinfo et 7sur7. Selon ces sources, il s’agirait d’un homme né au Rwanda et naturalisé belge, résidant depuis plusieurs années dans une habitation protégée destinée à des personnes souffrant de troubles psychiatriques, et décrit par son entourage institutionnel comme gravement malade.
Nous corrigeons donc ce que nous avions écrit, et nous le faisons sans détour. Au moment de la rédaction, cette information n’était accessible que sur un site de faible audience, et nous avons conclu qu’aucune rédaction de référence ne la reprenait. Cette conclusion était erronée. Nous la rectifions ici plutôt que de la laisser vivre, parce qu’une page qui reproche à d’autres de tordre les faits n’a pas le droit de garder les siens en l’état.
Deux précisions restent nécessaires. Le parquet ne s’est pas exprimé publiquement sur ces éléments, qui relèvent de la presse et non d’une communication judiciaire. Et l’expertise psychiatrique ordonnée par la juge d’instruction n’a pas rendu ses conclusions, de sorte que la question du discernement demeure ouverte.
Nous ajoutons une observation qui a son importance. Dans les reprises militantes de cette information, « né au Rwanda et naturalisé belge » est devenu « migrant rwandais ». En une étape de relais, la nationalité belge de cet homme a disparu. C’est en soi un enseignement sur ce que certains cherchent réellement dans ce dossier.
Reste que cette confirmation ne modifie en rien l’analyse qui suit, et nous la maintenons intégralement. Elle était écrite pour valoir que l’information soit fausse ou vraie, et elle vaut désormais qu’elle est établie. [Fin de l’édition post-publication]
L’argument est vieux comme le monde et il est creux. Le racisme n’est pas une caractéristique biologique qui se transmettrait par la peau. C’est un système de représentations et de hiérarchies qui circule dans toute la société, jusque chez ceux qui en sont eux-mêmes victimes. Un homme racisé peut parfaitement avoir intériorisé l’islamophobie ambiante et frapper en son nom. Cela ne rend pas le racisme moins réel. Cela prouve seulement à quel point il est devenu un bien commun. Et cela ne change strictement rien à la question qui nous occupe : pourquoi une femme voilée peut-elle être menacée de mort dans un tram bruxellois un jeudi après-midi.
Les chiffres, eux, ne délirent pas. En 2025, Unia a reçu 2.502 signalements liés aux critères raciaux et ouvert 757 dossiers, soit plus de 2 par jour, ce qui en fait de loin le premier motif de saisine. Le racisme antimusulman a donné lieu à 104 dossiers, et 101 autres visaient des personnes d’origine nord-africaine ou arabe sans référence religieuse explicite. Ces dossiers-là ne parlent presque jamais de coups. Ils parlent d’un CV écarté, d’un logement refusé, d’un stage introuvable. Driss Atounane est mort à l’extrémité haute d’un continuum dont on tolère la base depuis des décennies.
Et le droit belge, lui, hésite encore. Dans le Code pénal applicable aux faits, le mobile raciste n’est qu’une circonstance aggravante facultative : le minimum de la peine peut être doublé lorsqu’un des mobiles est la haine, le mépris ou l’hostilité fondés notamment sur la prétendue race, l’origine nationale ou la conviction religieuse. Peut. Le nouveau Code pénal, qui alourdit considérablement le traitement des délits de haine, entre en vigueur le 1er septembre 2026. Driss Atounane est mort cinq semaines trop tôt.
Reste le plus difficile à dire, et nous le dirons quand même.
Nous célébrons son courage, et nous avons raison. Mais l’héroïsme individuel est toujours la mesure exacte d’une défaillance collective. Si Driss Atounane a dû se lever, c’est que personne d’autre ne l’avait fait avant lui. Si Naïma a été prise à partie dans un tram en plein après-midi sans que personne d’autre ne se lève, c’est qu’une femme voilée peut être humiliée dans l’espace public belge sans que grand-chose ne se passe. Ce n’est pas un problème de caméras. C’est un problème de ce que nous avons collectivement appris à trouver normal.
Une médaille posthume coûte quelques centaines d’euros et ne dérange personne. Rebaptiser un arrêt de tram non plus. Reconnaître qu’un homme est mort parce qu’une femme voilée n’était en sécurité nulle part, cela coûte beaucoup plus cher, et cela obligerait à regarder en face ceux qui ont fait carrière sur cette insécurité-là.
Driss Atounane a payé pour nous tous. Le minimum que nous lui devons, c’est de ne pas mentir sur les raisons de sa mort.
Sources :
- RTBF, « Mort en héros : beaucoup d’émotion après l’agression de Driss Atounane », 29 juillet 2026
- BX1, « Driss Atounane, un Bruxellois de 54 ans, décède après une violente agression dans un tram », 28 juillet 2026
- VRT NWS, « Sami, le fils de l’homme décédé après être intervenu dans un tram à Schaerbeek », 29 juillet 2026
- La Libre, « Il avait la rage dans les yeux : la fille de la dame agressée dans le tram 55 à Evere témoigne », 28 juillet 2026
- La Libre / Belga, « Obsèques Driss Atounane : plusieurs centaines de personnes lui rendent hommage à Evere », 31 juillet 2026
- La DH, « Une fresque en hommage à Driss Atounane », 30 juillet 2026
- La DH, « Il mérite la reconnaissance de la nation : une députée Engagés appelle Dilliès et De Wever à décorer Driss Atounane », 31 juillet 2026
- La DH, « Meurtre dans un tram à Schaerbeek : un député PS veut rebaptiser l’arrêt de tram Tilleul en Driss Atounane », 31 juillet 2026
- Message public de Boris Dilliès sur X, 28 juillet 2026
- L’Avenir, « Agressé après avoir défendu une femme insultée dans le tram, ce commerçant bruxellois bien connu est mort », 27 juillet 2026
- Unia, chiffres 2025 et rapport annuel 2025
- Unia, analyse des dispositions du nouveau Code pénal relatives au racisme et à la discrimination, avril 2026
- Code pénal belge, article 405quater

